Le soir où j’ai dit : je pars

Le silence était étonnant

Mon existence allait de soi
– allait où ? je ne sais pas –
alors que j’y étais arrivée par hasard
j’ai attendu des ans des ans à être là
conscience d’inconscients, tout le souci en soi
et puis j’ai murmuré ni trop tôt ni trop tard

Le silence était étonnant

Eux qui se reposaient souvent n’écoutaient pas
je les enviais d’oublier leur propre poids
ils attendaient un chef convergeaient leurs regards
leur confiance est un piège. Non il ne faut pas
se croire indispensable – on me remplacera.
pour eux pour moi le souvenir sera sans fard

du soir où j’ai dit
– le silence étant étonnant –
je pars

Le caméléon qui découvrit un dé

Il est de ces rencontres non aménagées

Dont le poète peut tirer beaucoup de fruit ;

Je crois que même un âne saurait apprécier

le poème qui suit.

Dans l’improbable jungle aux arbres accroché,

Vivait, se soustrayant à toute attention,

Un très discret caméléon.

L’art d’un bon camouflage ?

Il pouvait en parler.

Tantôt blanc comme page

Tantôt vert de feuillée,

Il vivait sans produire de dissertation

Sur l’art qu’il développait par précaution.

Sur l’humus il trouva un objet exotique :

Un dé à six facettes,

Très sûr de lui, cubique.

Ils discutèrent.

– « On me lance et je tombe face contre terre.

Le nombre inscrit en haut fait qu’on gagne ou qu’on perd.

Je puis donner six résultats très différents !

On m’appelle par moments

L’instrument du hasard.

– Le monde où je vis, pour ma part,

Est si dangereusement pervers

Que je me peins afin qu’on ne puisse me voir.

Je sauve ainsi ma vie. »

Le dé lui rétorqua :

– « Tu changes de chemise à chacun de tes pas !

Comment peut-on un jour avoir confiance en toi ?

Que n’es-tu donc toi-même ?

– Serais-tu moins un dé pour avoir six facettes ?

Par ailleurs, choisis-tu de choir ici ou là

Sans que quelqu’un te pousse ? »

Notre caméléon ne fit pas la courbette ;

Il laissa le dé sur la mousse.

Les nuages changent de place,

Pourtant le ciel est permanent ;

Ainsi, qu’elle soit neige ou glace,

L’eau reste l’eau, assurément.

Tercets retrouvés

Composé pour le cas où deux frères, lors d’une mise au point, en viendraient aux poings.

😉

Au point où nous en sommes, point d’exclamations !
Tirez sur ces disputes – vaines discussions –
Un trait, mon très cher frère. En tout point, j’ai raison.

Un mot et je vous vire, goule de prétention.
Je le dis une fois ; deux, point. Exécution.
Mais là, sur vos lèvres, point l’interrogation :

« Ta langue est une anguille, mais j’ai des hameçons.
Y échapperas-tu ? » C’est en suspens, si on
Continue de pêcher par la ponctuation…

– – –
N.D.R.: Ecrit (probablement à l’automne 2008) et retrouvé hier sur les pages de garde de l’excellent livre sur La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes d’Olivier Houdart et Sylvie Prioul (Seuil, 2006).

Tu vois le genre ?

Ce poème hermétique a été écrit pour Pierre. Celui qui a la corde au cou. Il se reconnaîtra.

Je rêve d’une alcôve, face au planisphère,
Où goûter un goulash et diverses délices.
Trinquons près du tajine, comme en une oasis
– Un des antres cis dans le lointain hémisphère.

Passez donc la thermos : voulez-vous chaud ou froid ?
Prenez dans le clair alvéole un tubercule…
Horreur ! Un leitmotiv (je vois le tentacule
De vos cruelles amoures autour de moi)

Vient dans cet intervalle. Avancez, je recule…
Les soldes sont venus, je vends tout mon barda !
Mes fastes féminines sont de peu de poids.
Une drachme suffit – ou votre adieu, Hercule.

Stop ! Ou j’ôte de votre viril obélisque
Son testicule droit. Hideuse apocalypse !
Vous n’aurez nul éloge, et aucun chrysanthème.

Ô séquelles affreuses ! Tant pis, car au fond j’aime
Mieux les effluves noirs de vos derniers clopes
Que vos viles ambages, odieuses équivoques.

. . .

Tentant est l’aparté, par ce clair interstice…
L’apogée est atteint. Finis, tous ces déboires !
Un entracte est requis. Sur ma noble écritoire
Scellons, par une épître, un sublime armistice.

Le coquillage

Quand le vent se faufile au faîte du feuillage

Ce flottement berçant

Fait penser aux soupirs du ressac sur la plage

Au bord de l’océan

Quand les résines exhalent un miel attiédi

Dans les pinèdes brunes

On se croirait l’été en fin d’après-midi

Sur le sable des dunes

Ferme les yeux respire tu verras la mer

Marche comme l’on nage

Tu découvriras dans la terre de bruyère

Mon petit coquillage.

12.03.05