Méditation poétique en période électorale

Les Grenouilles qui demandent un roi

Couverture du livre "Deux Grenouilles" par Chris Wormell
Éd. École des Loisirs

Les grenouilles se lassant

De l’état démocratique,

Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique :
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,

Que la gent marécageuse,

Gent fort sotte et fort peureuse,

S’alla cacher sous les eaux,

Dans les joncs, les roseaux,

Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau.

Or c’était un Soliveau*,
De qui la gravité fit peur à la première

Qui, de le voir s’aventurant,

Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant ;
Une autre la suivit, une autre en fit autant :

Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière

Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.
Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
« Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. »
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,

Qui les croque, qui les tue,

Qui les gobe à son plaisir ;

Et Grenouilles de se plaindre.
Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ? votre désir

À ses lois croit-il nous astreindre ?

Vous avez dû premièrement

Garder votre gouvernement ;
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fut débonnaire et doux :

De celui-ci contentez-vous,

De peur d’en rencontrer un pire. »

Jean de La Fontaine, Fables (Livre III, IV), 1678

* morceau de bois. Au sens figuré : personne stupide.

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Un qui serait de Norma

Portrtait de Marylin Monroe
Photographe : Alfred Einsenstaedt (1953)

 

 

 

DÉSIR

Parce que tu me désires
je ne suis pas

Joyce Carol Oates (née en 1938)
Blonde, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban.
Stock, 2000.

 

 

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Tout aimer, de Jean-Pierre Siméon

Aimer tout aimer
même le froid et ses morsures
même l’heure qui sépare
et les déserts du chagrin

Feuilles d'automne - 28 10 06
Photo : ALB - 2006

Aimer l’arbre fendu
la fontaine sans eau
et le visage blessé
où ne vont plus les songes

Aimer les mains qu’on n’a plus
et la caresse abandonnée
et la saison obscure
que n’éveille plus l’oiseau

Croyez-moi
je sais de quoi je parle
j’ai le coeur léger comme vous
il faut aimer à en brûler
même l’instant sans joie
qui serre le coeur
qui serre le coeur

Extrait de La nuit respire de Jean-Pierre Siméon,
éditions du Cheyne (Poèmes pour grandir), 1998.

Un peu de Baltiques, de Tomas Tranströmer

Las de tous ceux qui viennent avec des mots,
des mots, mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Pas des mots mais un langage.

Tomas Tranströmer (né en 1931)
Baltiques, traduit du suédois par Jacques Outin. – Gallimard (Poésie).

Redescendre aux choses

La Rage de l'expression / F. Ponge (Gallimard)« Nous ferons des pas merveilleux, l’homme fera des pas merveilleux s’il redescend aux choses (comme il faut redescendre aux mots pour exprimer les choses convenablement) et s’applique à les étudier et à les exprimer en faisant confiance à la fois à son oeil, à sa raison et à son intuition, sans prévention qui l’empêche de suivre les nouveautés qu’elles contiennent – et sachant les considérer dans leur essence comme dans leur détail. Mais il faut en même temps qu’il les refasse dans le logos à partir des matériaux du logos, c’est-à-dire de la parole.
Alors seulement sa connaissance, ses découvertes seront solides, non fugitives, non fugaces.
Exprimées en termes logiques, qui sont les seuls termes humains, elles lui seront alors acquises, il pourra en profiter.
Il aura accru non seulement ses lumières, mais son pouvoir sur le monde.
Il aura progressé vers la joie et le bonheur non seulement pour lui, mais pour tous. »

Francis Ponge (1899-1988)
Extrait des « Notes prises pour un oiseau », in La rage de l’expression (Gallimard, 1976).

Devinettes, de Jean-Pierre Siméon

Qui décoiffe la mer
avec des mains qu’on ne voit pas ?

Qui roule sa chanson
dans la gorge des torrents ?

Qui n’est jamais si lourd
que quand un oiseau meurt ?

Le vent la pierre et le silence

Qui est ronde comme une joue
et plus lourde que la peine ?

Qui habille le monde
quand il se fait bien tard ?

Qui souffle chaque soir
la bougie du soleil ?

La pierre le silence et le vent

Extrait de A l’aube du buisson,
éd. Cheyne (coll. Poèmes pour grandir)

La différence / Jean-Pierre Siméon

Pour chacun une bouche deux yeux
deux mains et deux jambes

Rien ne ressemble plus à un homme
qu’un autre homme

Alors
entre la bouche qui blesse
et la bouche qui console

entre les yeux qui condamnent
et les yeux qui éclairent

entre les mains qui donnent
et les mains qui dépouillent

entre les pas sans trace
et les pas qui nous guident

où est la différence
la mystérieuse différence ?

Extrait de La nuit respire (Cheyne éditeur).