Méditation poétique en période électorale

Les Grenouilles qui demandent un roi

Couverture du livre "Deux Grenouilles" par Chris Wormell
Éd. École des Loisirs

Les grenouilles se lassant

De l’état démocratique,

Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique :
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,

Que la gent marécageuse,

Gent fort sotte et fort peureuse,

S’alla cacher sous les eaux,

Dans les joncs, les roseaux,

Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau.

Or c’était un Soliveau*,
De qui la gravité fit peur à la première

Qui, de le voir s’aventurant,

Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant ;
Une autre la suivit, une autre en fit autant :

Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière

Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.
Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
« Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. »
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,

Qui les croque, qui les tue,

Qui les gobe à son plaisir ;

Et Grenouilles de se plaindre.
Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ? votre désir

À ses lois croit-il nous astreindre ?

Vous avez dû premièrement

Garder votre gouvernement ;
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fut débonnaire et doux :

De celui-ci contentez-vous,

De peur d’en rencontrer un pire. »

Jean de La Fontaine, Fables (Livre III, IV), 1678

* morceau de bois. Au sens figuré : personne stupide.

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Le caméléon qui découvrit un dé

Il est de ces rencontres non aménagées

Dont le poète peut tirer beaucoup de fruit ;

Je crois que même un âne saurait apprécier

le poème qui suit.

Dans l’improbable jungle aux arbres accroché,

Vivait, se soustrayant à toute attention,

Un très discret caméléon.

L’art d’un bon camouflage ?

Il pouvait en parler.

Tantôt blanc comme page

Tantôt vert de feuillée,

Il vivait sans produire de dissertation

Sur l’art qu’il développait par précaution.

Sur l’humus il trouva un objet exotique :

Un dé à six facettes,

Très sûr de lui, cubique.

Ils discutèrent.

– « On me lance et je tombe face contre terre.

Le nombre inscrit en haut fait qu’on gagne ou qu’on perd.

Je puis donner six résultats très différents !

On m’appelle par moments

L’instrument du hasard.

– Le monde où je vis, pour ma part,

Est si dangereusement pervers

Que je me peins afin qu’on ne puisse me voir.

Je sauve ainsi ma vie. »

Le dé lui rétorqua :

– « Tu changes de chemise à chacun de tes pas !

Comment peut-on un jour avoir confiance en toi ?

Que n’es-tu donc toi-même ?

– Serais-tu moins un dé pour avoir six facettes ?

Par ailleurs, choisis-tu de choir ici ou là

Sans que quelqu’un te pousse ? »

Notre caméléon ne fit pas la courbette ;

Il laissa le dé sur la mousse.

Les nuages changent de place,

Pourtant le ciel est permanent ;

Ainsi, qu’elle soit neige ou glace,

L’eau reste l’eau, assurément.