Achille Talon, t.12 : Tout feu tout flamme

Titre complet : Achille Talon au coin du feu… ; tome 12.TALON12Aucoindufeu
La couverture représente un poste de télévision des années soixante, avec écran aux coins arrondis et boutons de réglage. Dans un décor comparable à ceux des émissions de l’époque, Achille prend une pose type Pierre Bellemare, nous pointant du doigt dans une attitude préventive. Greg nous avertit : sa bande dessinée a des choses à nous dire sur nous, société contemporaine. Nous nous croyons à l’abri non loin de nos âtres. Mais Achille, observateur zélé, nous enjoint d’être vigilants !

1ère édition : Dargaud, 1975. 47 pages.
Type : planches de gags (doubles pages).
Personnages : Achille, Papa Talon, Vincent Poursan, Hilarion Lefuneste, Virgule de Guillemets, le médecin d’Achille, un commercial itinérant, des policiers.

On notera l’extrême virtuosité calembouresque des titres de chaque gag de cet album. Il faut parfois les lire à voix haute pour en percer le sens.

 

Gags reposant sur une mise en abyme :
– Lefuneste prend du recul par rapport aux observations d’Achille (« Plus renversant qu’aux quilles », p.14) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)
Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

– Achille ne cesse de se penser comme personnage livresque, ce qui lui fait dire à Lefuneste : « C’est incroyable. Vous n’étiez déjà pas beau, mais là, vous devenez franchement impubliable ! » (« Pfff », p.22).
– Les noms de code des extraterrestres débarquant sur le crâne d’Achille font référence à une célèbre bande dessinée de Gotlib (« Cause-mots note », p.24) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)
Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

Le rédacteur en chef de Polite (le journal où travaille Talon) ne fait qu’une apparition (muette) dans une vignette, p.43.

Gags récurrents :
– au sujet du nez d’Achille (qui, paraît-il est gros). La planche « Prédesti-nez » commence de la façon la moins originale, puisque c’est Lefuneste qui exprime cette fallacieuse insinuation (p.4).
– au sujet de la passion paternelle pour la bière. Alambic Dieudonné Corydon Talon est prêt à renoncer à des vacances (« D’houblon l’épris », pp.6-7), à battre des records dignes des fêtes de la bière les plus allemandes (« Hein ! Siphon, fond fond… » pp.12-13), à courir les commerces en pleine nuit (« Dans les cas nets, chacun pour soif », pp.26-27), à prendre le volant dans un état qu’on n’ose même plus qualifier d’ébriété (« Le bravache va, lié, du ciel », pp.30-31). Il consomme de la Blurps, de la Hops, de la Hips (ou du moins un succédané de Hips).
– au sujet des gendarmes, lesquels peinent à faire respecter l’ordre public avec des administrés comme les Talon (notamment dans « Compublicité de meurtre », p.39)
– au sujet des commerciaux démarchant à domicile. Autant Achille aime étriller les vendeurs de brosses, autant il s’emploie à redonner confiance à un vendeur d’assurances (« Fou à lier de discorde » pp.34-35).

Gags reposant sur la connivence avec le lecteur :
– À plusieurs reprises, Lefuneste se pose en commentateur des actes d’Achille. Sans s’adresser directement aux lecteurs, il est dessiné de face et fait une sorte d’aparté : « Je le craignais : pour être cui, cui, c’est en effet plus que cui cui. » (p.17) ; « C’est tout de même extraordinaire, une mauvaise foi pareille devant les lois de l’existence. Allez, bon, nous y voilà. Même pas de suspense. » (p.18)

Dans cet album, le lecteur notera la forte présence du Papa Talon, qui tour à tour fait l’objet d’un gag ou sert d’accompagnateur à quelque lubie d’Achille.
Il percevra surtout un certain nombre de piques à l’égard des braves citoyens des années 1970. La publicité fait par exemple l’objet de critiques non dissimulées (face à Poursan, Talon pose ses conditions : « Ne me demandez pas de répandre ces infâmes mensonges commerciaux qui font rougir notre époque jusqu’au maoïsme ! », in « Qui n’a pari  ? », p.44). Est plus largement fustigé le consumérisme, à grands renforts de gadgets idiots comme une balance automatique en libre-service ; soulignons que sous prétexte d’expérience, notre bon Talon se fait tout bonnement avoir (« Je n’ai pas glissé une grosse pièce dans une petite fente pour prêter à rire ! », in « Incident qu’on put taire », p.21). Une certaine pression sociale fait succomber les personnages au mimétisme : l’été vient, il faut partir en vacances (« D’houblon l’épris », p.6) ; Lefuneste est atteint de ballomanie, apparemment courante à l’époque (« Souffler n’est pas jouer », p.10). Dans l’ensemble, c’est le principe de la manipulation du prochain qui se trouve dénoncé (Talon croit fumer autre chose que du tabac, car c’est ce que Lefuneste a suggéré dans « Pfff », p.22).
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que distinctions et décorations ne soient tenues qu’à peu de prix : à deux reprises, par la bouche de Lefuneste, Greg les qualifie de « hochets » (dans la 2ème case de « Ce faux toc graphique fut ta faute, o gras fi ! », p.28 et dans la 7ème case de « Eh ben ! Belle loterie ! »). Et pour terminer, c’est sans aucun doute le poids du regard d’autrui qui contraint Achille à une politesse de pure façade, dans cette merveille de gag ironique, sans parole, intitulé « Laid, ce croc rit » (p.47) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

Ultime information : la chanson dont Achille cite le début dans la dernière case de « Faut-il qu’alors qu’un duel est de l’art ils rient ? » (p.33) s’intitule « Je n’donnerais pas ma place ». Elle fut interprétée par Danielle Darrieux, dans le film « Un mauvais garçon » (1936). Je vous laisse en découvrir les paroles, et leur indéniable lien humoristique avec l’image…

 

Achille Talon, t.34 : L’incorrigible Achille Talon

L'incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Greg (Dargaud)

Titre complet : L’incorrigible Achille Talon ; tome 34.

1ère édition : Dargaud, 1983. 45 pages.
Type : planches de gags (doubles pages).
Personnages : Achille, Papa Talon, Vincent Poursan, Hilarion Lefuneste, le major Lafrime, Maman Talon, le vicomte Aimable-Perfyde des Blatères, le médecin d’Achille, Virgule de Guillemets, Monsieur Zlotz.

Dans cet album, il n’y a pas à proprement parler de gags récurrents. Toutes les planches tendent à brosser le portrait d’un Achille têtu, enclin à résister encore et toujours aux gêneurs de tout poil. À plusieurs reprises, l’auteur s’appuie sur la complicité entre son personnage et ses lecteurs ; par ailleurs, il ne cesse pas de jouer avec les codes de la bande dessinée elle-même.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Gags reposant sur la connivence avec le lecteur :
– la première planche. Achille est en vacances au bord de la mer. Son père le met en garde : « Chichille ! Pssst ! Hep ! Ho… hum-hum-hum… Je viens de m’apercevoir… Là, en face… Les lecteurs ! » (p.3)
– Dans « Qui a cru au cri ? », c’est Lefuneste qui s’adresse aux observateurs : « Ne vous étonnez pas du rire sarcastique et inquiétant qui m’agite au dessin précédent. Je vais vous expliquer. »

Gags reposant sur une mise en abyme :
– « Talon Expres », gag qualifié par son héros de « page la plus rapide de toute l’histoire de la bande dessinée. » Achille passe de case en case en transperçant les cadres. Ce qui lui vaut les remontrancs écrites de Crésus Lepingre, le caissier du journal Polite, qui semble refuser catégoriquement de payer pour ça.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

– Dans « La petite Bébête qui conte », Greg évoque directement son confrère Gotlib : « Je ne voudrais en aucune façon concurrencer bêtement la Rubrique-à-brac, qui est d’ailleurs insurpassable… Une somme. Un monument. Et jamais un pâté. Je m’incline. » (p.30)
– Le gag « Petit, peins, plein de pâte et de foie (Rubens) » se déroule à la rédaction du journal Polite. Talon y apprend qu’un de ses collègues, somme toute ventripotent, est au régime. Mais, mystère : l’individu semble grignoter à chacune de leurs rencontres. Comme de juste, Achille s’interroge.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

– Décidément, l’auteur a dû être taquiné sur le degré percussif de ses travaux. Page 40, dans « Attaque si rapide », on peut lire :

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

– Pour terminer, la contrariété de notre héros atteint parfois des sommets Cela pousse son créateur a intervenir en son nom propre dans la chute (vertigineuse) du tout dernier gag, « Faux tôt printemps ».

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Dans cette affaire, il me semble que Michel Greg est aussi incorrigible que son Talon !

Achille Talon, t.1 : Les idées d’Achille Talon cerveau-choc !

Titre complet : Les idées d’Achille Talon cerveau-choc ! ; tome 1.
Ce titre rappelle la toute première description que René Goscinny fit du personnage. Celui-ci avait demandé à Greg un gag bouche-trou pour le magazine Pilote, en 1963 : « Achille Talon, cerveau-choc, est un homme plein de bonne volonté, et doué d’un savoir puisé dans une encyclopédie… à laquelle il manquait pas mal de pages. Achille Talon n’en a cure ; sûr de lui, il n’hésite jamais à se jeter à corps perdu dans les situations les plus difficiles, avec une remarquable inefficacité. » (1)Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! - Dargaud

1ère édition : Dargaud, 1966. 46 pages.
Type : planches de gags.
Personnages : Achille, Hilarion Lefuneste, Vincent Poursan, le major Lafrime, Virgule de Guillemets, sa camériste Hécatombe + deux enfants anonymes (des voisins ?).
Notons qu’Achille Talon semble disposer des services d’une aide-ménagère, Madame Hibon, qui apparaît à deux reprises dans ce recueil.

Gags récurrents :
– leurs titres. Ils font l’objet d’une reprise anaphorique : Idée frappante, Idée qui fait du chemin, Idée tordue, Idée sur mesures…
les deux enfants se posent une question ou s’adonnent à une activité, et Achille Talon se mêle de leur fournir des explications et/ou des moyens supplémentaires dans leur entreprise. Ce qui provoque quasi immanquablement une catastrophe. Ces deux enfants n’apparaîtront plus : le courrier des lecteurs de Pilote révéla qu’Achille Talon plaisait davantage aux grands adolescents ; les deux mouflets n’étaient plus indispensables (2).

Gags reposant sur une mise en abyme : page 46. De la première vignette (un luxueux fauteuil vide) à la dernière (Achille vociférant), l’auteur s’amuse à imaginer un personnage conscient – jusqu’à la rage – d’être observé par le lecteur : « Vous avez bientôt fini de me dévisager ?? »

Avec cet album, les bases sont posées. Greg a créé un nouveau personnage, à partir – il ne s’en cache pas – d’un héros de la prime bande dessinée tombé dans l’oubli, Monsieur Poche de Saint-Ogan : il en a le complet trois pièces, le petit chapeau, la canne et surtout la faconde. Achille est déjà incorrigiblement bavard, je-sais-tout, et belliqueux vis-à-vis de qui fait de l’ombre à son ego. On voit déjà Talon lire Les Pensées de Pascal (« Mauvaise idée » p.23 ; « Idée commerciale » p.21), ou envoyer un vendeur de brosses sur les roses (p.21).
Chose amusante et révélatrice de la parution des gags dans un hebdomadaire, l’auteur n’hésite pas à faire des clins d’oeil à l’actualité : Achille Talon dérègle son téléviseur en regardant la 2e chaîne (créée, comme lui, en 1963 !).
Les allusions au monde de la presse et à la bande dessinée en général sont au rendez-vous. Dans l’ « Idée qui date », un enfant achète un magazine hybride, mélange de Tintin (dont Greg fut rédacteur en chef entre 1965 et 1974) et de Spirou, « Spitin ». Mais, plus significatif encore, Greg fait de son personnage un anti-héraut du neuvième art.

Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! - p.16.
Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! / Greg (Ed. Dargaud).

Voilà un bourgeois faisant preuve d’une indéniable « achillité » (« Avalanche d’idées », p.12). A suivre, bien entendu !

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(1) Source : Wikipédia.
(2) Benoît Mouchart, Michel Greg : dialogues sans bulles. – Dargaud (Portraits), 1999. – p.45.