Un nocturne magnétique

Couverture du livre "De toutes les nuits, les amants" / Éd. Actes Sud
Éd. Actes Sud

Une trentenaire correctrice en free-lance pour le monde de l’édition : c’est la description du personnage principal qui m’a poussée à ouvrir ce livre. Son titre était déjà intriguant, comme un bris de vers poétique. De la couverture noire se détache une silhouette féminine à peine visible – ectoplasme au visage tout juste plus éclairé, corps noyé, dilué sous les carpes. Des carpes ? Symboles d’amour dans la culture japonaise, paraît-il… Beau travail de book design. Une fois le livre terminé, on contemple l’image initiale. Nous avions tout vu, nous n’avions rien vu…

Il m’a bien fallu attendre la moitié du roman pour y pénétrer pour de bon. Le caractère même de la protagoniste y est peut-être pour quelque chose : introvertie jusqu’à la quasi mutité, extrême dans ses absences de choix, elle cloche dans la vie. L’identification du lecteur au personnage fonctionne pourtant, quand bien même ce reflet de soi, dans le miroir littéraire, n’est pas vraiment flatteur.
Il s’agissait également de style. La traduction ne pouvait être mise en cause : confiance absolue en M. Honnoré, dont d’autres travaux m’ont éblouie. Si les phrases sont parfois abruptes et maladroites (des phrases sèches comme les prononcent les gens qui ne veulent pas parler), si les paragraphes nous essoufflent de virgules, si les dialogues voient leurs marqueurs répétitifs et mélangés, c’est parce qu’il en est ainsi dans l’original. Un déclic s’est produit aux alentours de la page 135, alors que la lecture comblait une insomnie. Fallait-il qu’il soit 3h du matin (une sorte de « mi-nuit », comme dirait la narratrice) pour que la connivence s’établisse ? Peut-être.
Il paraît que ce livre parle des femmes japonaises avec une implacable modernité. Pour en être juge, il convient d’être fin connaisseur de la culture de ce pays. En attendant, cela parle de la solitude d’un esprit mal logé dans un certain corps, de la manière dont ces deux entités doivent s’apprivoiser pour qu’il y ait conjonction avec d’autres humains. Le chemin semble terriblement long avant que puisse se produire la moindre rencontre, de quelque nature qu’elle soit (le livre évoque un amour, mais aussi une amitié, ce qui n’est pas si fréquent).

Pour terminer, une petite tracasserie langagière – dont je me suis quand même demandé ce qu’il en était, en japonais.
« Pas de souci. » dit le personnage principal, page 165. Son interlocutrice, correctrice, lui répond : « Oh, voyons ! Là, je corrigerais (…). « Souci » ne s’emploie jamais avec le sens de « problème en soi », le mot ne désigne qu’un ou des soucis concrets, tu sais bien. On préférera « pas de problème ». « 

Ah, d’accord. Pas de problème, donc : attachons-nous à cette héroïne si absente à elle-même et malgré tout en capacité d’aimer. Demandons-nous sans fin quel est l’objet des amants du titre…

De toutes les nuits, les amants / Mieko Kawakami. – Trad. du japonais par Patrick Honnoré. – 278 p. – Actes Sud, 2014.

Enregistrer

Enregistrer

Un univers visible et invisible

Couverture du livre de Tanizaki / Éd. Philippe Picquier
Éd. Philippe Picquier

Du papier d’une blancheur éclatante, de qualité supérieure, sous une couverture à la noirceur délicatement rehaussée d’un motif floral : l’objet livre rend hommage à l’auteur du texte et à son propos même.

Bienvenue dans un univers où seules comptent obscures clartés et ombres scintillantes. On pense au ying et au yang, si équilibrés, si indispensables l’un à l’autre dans leur opposition.

Il paraît qu’on se demande si ce texte, somme toute assez court, est un essai ou une pièce de littérature. Il est certain que ce n’est pas une fiction. Et si c’était un poème ? Un long poème en prose, qui chercherait à percer le secret du goût.

Je ne connais quasi rien à la culture japonaise – ses créateurs majeurs, son climat, son histoire. Les dents peintes de noir des grandes dames japonaises constituaient pour moi un mystère insensé : me voici éclairée sur le sujet (ce qui approfondit considérablement ma perception du Conte de la princesse Kaguya, film d’animation d’Isao Takahata visionné il y a peu, et que je ne trouve que plus admirable). Je suis cependant entrée dans ce livre, m’y étant sentie invitée, semble-t-il, par Jun’ichirô Tanizaki lui-même. Un auteur observateur de son temps, aussi savant dans sa civilisation que curieux de celle des autres. Un homme jamais dupe de sa nostalgie ; un vieux qui parle d’avenir. L’écriture est d’un extrême raffinement, subtile, personnelle et sans âge. Je comprends que cette Louange ait traversé le siècle dernier et vienne présenter ses hommages à notre temps.

Beauté. Calme. Fraîcheur. Venez donc un peu à l’ombre ; il se pourrait que vous y trouviez l’illumination.

Louange de l’ombre / Tanizaki Jun’ichirô. – Trad. du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré – 105 p. – Philippe Picquier, 2017.

Écoutez les échos de ce livre sur France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/les-emois/louange-de-lombre-un-chef-doeuvre-de-la-litterature-japonaise

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer