Un Otte de marque

Connaissez-vous Jean-Pierre Otte ? C’est dans La Grande Librairie, sur France 5, que j’ai entendu parler de son dernier livre – un peu étrangement (ou distraitement ?) sous-titré « roman » : Un cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes (Julliard). Lors de son interview télévisée, l’auteur a clairement affirmé la grande part de réalité des faits rapportés.Un cercle de lecteurs... - Julliard

Le sympathique brassage des idées sur la littérature (« Il s’y disait, semble-t-il, des choses considérables », p.15), l’éclectisme des ouvrages évoqués dans ce récit (pas de moins de vingt titres aux seules pages 16 et 17, ce qui explique la présence d’une bibliographie de quatre pages en fin d’ouvrage) retiennent presque évidemment l’attention.
Mais au-delà de toute cette matière, qui s’accompagne de nourritures plus terrestres et non moins appétissantes, il faut signaler l’art du portrait à l’oeuvre dans ce livre. Jean-Pierre Otte a le chic pour dépeindre tel ou tel, le ou la croquer – littéralement, car les rencontres souvent sont liées à quelque agape. Ces personnes (personnages ?) enrichissent le livre, l’emplissent de leur présence – à l’image de Medhi Mansour, l’homme « de si peu de poids qu’un coup de vent d’autan aurait pu l’emporter », mais sans qui rien n’aurait été écrit. Pour être parfois caricaturés, ces individus de chair et de papier ont droit au changement : celui qu’on appelait Popaul sans beaucoup de considération devient (redevient) Pol-Émile, au dévoilement d’un peu de son passé ; Richard Brars, « grand gaillard barbu », révèle une délicatesse insoupçonnée à vivre dans une cabane perchée dans un arbre ; Marie-Ange (amie d’une membre du cercle) s’exprimant « sur un ton délié, à l’aise, assez affecté sans être désagréable » souffre de mythomanie au point de faire peine… Ces personnages sont vivants, ils évoluent – notre regard évolue, comme celui de l’auteur.

En parcourant les actes de ce cercle philosophique et littéraire, tout lecteur y entre un peu. Merci, monsieur Otte.

Un cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes / Jean-Pierre Otte
249 p. – Julliard, 2011.

A lire aussi, cet article plus détaillé de Claude Amstutz : http://lasciereveuse.hautetfort.com

Achille Talon, t.1 : Les idées d’Achille Talon cerveau-choc !

Titre complet : Les idées d’Achille Talon cerveau-choc ! ; tome 1.
Ce titre rappelle la toute première description que René Goscinny fit du personnage. Celui-ci avait demandé à Greg un gag bouche-trou pour le magazine Pilote, en 1963 : « Achille Talon, cerveau-choc, est un homme plein de bonne volonté, et doué d’un savoir puisé dans une encyclopédie… à laquelle il manquait pas mal de pages. Achille Talon n’en a cure ; sûr de lui, il n’hésite jamais à se jeter à corps perdu dans les situations les plus difficiles, avec une remarquable inefficacité. » (1)Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! - Dargaud

1ère édition : Dargaud, 1966. 46 pages.
Type : planches de gags.
Personnages : Achille, Hilarion Lefuneste, Vincent Poursan, le major Lafrime, Virgule de Guillemets, sa camériste Hécatombe + deux enfants anonymes (des voisins ?).
Notons qu’Achille Talon semble disposer des services d’une aide-ménagère, Madame Hibon, qui apparaît à deux reprises dans ce recueil.

Gags récurrents :
– leurs titres. Ils font l’objet d’une reprise anaphorique : Idée frappante, Idée qui fait du chemin, Idée tordue, Idée sur mesures…
les deux enfants se posent une question ou s’adonnent à une activité, et Achille Talon se mêle de leur fournir des explications et/ou des moyens supplémentaires dans leur entreprise. Ce qui provoque quasi immanquablement une catastrophe. Ces deux enfants n’apparaîtront plus : le courrier des lecteurs de Pilote révéla qu’Achille Talon plaisait davantage aux grands adolescents ; les deux mouflets n’étaient plus indispensables (2).

Gags reposant sur une mise en abyme : page 46. De la première vignette (un luxueux fauteuil vide) à la dernière (Achille vociférant), l’auteur s’amuse à imaginer un personnage conscient – jusqu’à la rage – d’être observé par le lecteur : « Vous avez bientôt fini de me dévisager ?? »

Avec cet album, les bases sont posées. Greg a créé un nouveau personnage, à partir – il ne s’en cache pas – d’un héros de la prime bande dessinée tombé dans l’oubli, Monsieur Poche de Saint-Ogan : il en a le complet trois pièces, le petit chapeau, la canne et surtout la faconde. Achille est déjà incorrigiblement bavard, je-sais-tout, et belliqueux vis-à-vis de qui fait de l’ombre à son ego. On voit déjà Talon lire Les Pensées de Pascal (« Mauvaise idée » p.23 ; « Idée commerciale » p.21), ou envoyer un vendeur de brosses sur les roses (p.21).
Chose amusante et révélatrice de la parution des gags dans un hebdomadaire, l’auteur n’hésite pas à faire des clins d’oeil à l’actualité : Achille Talon dérègle son téléviseur en regardant la 2e chaîne (créée, comme lui, en 1963 !).
Les allusions au monde de la presse et à la bande dessinée en général sont au rendez-vous. Dans l’ « Idée qui date », un enfant achète un magazine hybride, mélange de Tintin (dont Greg fut rédacteur en chef entre 1965 et 1974) et de Spirou, « Spitin ». Mais, plus significatif encore, Greg fait de son personnage un anti-héraut du neuvième art.

Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! - p.16.
Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! / Greg (Ed. Dargaud).

Voilà un bourgeois faisant preuve d’une indéniable « achillité » (« Avalanche d’idées », p.12). A suivre, bien entendu !

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(1) Source : Wikipédia.
(2) Benoît Mouchart, Michel Greg : dialogues sans bulles. – Dargaud (Portraits), 1999. – p.45.

Le dernier Jardin

Le dernier livre d’Alexandre Jardin n’est pas l’oeuvre d’Alexandre Jardin (l’auteur du Zèbre ou de Fanfan), mais l’expression de la colère d’un fils de, et d’un petit-fils de.

Le grand-père d’Alexandre Jardin fut le directeur de cabinet (et l’ami) de Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy. Jean Jardin était aux manettes de l’Etat lorsque fut ordonnée la rafle du Vél’ d’Hiv’ (16-17 juillet 1942) ; mais il est apparemment délicat d’évaluer son degré d’implication dans l’événement (on ne trouve pas ou peu la signature de Jean Jardin dans les Archives Nationales). ll mourut en 1976, sans avoir été inquiété par le moindre procès.

Voilà les faits historiques. Maintenant, les faits littéraires. Jean Jardin apparaît dans plusieurs livres. Deux signés par son propre fils, Pascal Jardin – père d’Alexandre – : La Guerre à neuf ans (Grasset, 1971) et Le Nain Jaune (Julliard, 1978). Le troisième par Pierre Assouline, Une éminence grise (Balland, 1986).
Puis vient celui d’Alexandre Jardin, se désignant lui-même comme l’intrus de la liste, l’obus visant l’anéantissement des mythes échafaudés par les précédents. Car le problème d’Alexandre Jardin est là, finalement : il n’y a pas de secret de famille, il y a mystification de famille. L’auteur dénonce un angle de vue sur l’Histoire trop étroit, mais aussi trop beau, pour laisser la place à la moindre question.

Ce livre n’est pas un documentaire historique, même s’il est d’une portée propre à intéresser la France entière (et à susciter des commentaires désobligeants… Il est déjà détesté).
Il présente la chronologie du doute qui progresse implacablement dans un esprit. Alexandre Jardin y évoque sa double vie (« Je suis plusieurs. Gai de façade, lesté d’ombres », p.105), digne descendant de sa lignée (joyeux littérateur, donc) mais instructeur d’un procès silencieux. De sincères faux-semblants en somme, au coeur desquels l’amour filial et l’exigence de vérité s’affrontent, ravageant la conscience à coups d’orages. Des souvenirs de rencontres plus ou moins flous, des phrases distinctes suivies d’interprétations imprécises : tout cela est consigné par un homme qui souhaite mettre un ordre définitif à ses affaires intérieures.
L’émotion d’Alexandre Jardin est telle que son écriture sort comme un diable de sa boîte : des questions fusent et reviennent comme des ressorts spiralés. On ne compte pas les « comment » et les « pourquoi » émaillant ce texte passionné, bouillonnant de trop-pleins, ressassant sans jamais pourtant exactement répéter. Alexandre Jardin fomente des expressions explosives, il invente presque des mots pour plier enfin ses phrases à ce qu’il ressent – et pas à ce qu’il voudrait ressentir, en repeignant le réel en rose. En l’occurrence, il le repeint en vert-de-gris, en marron, en croix gammées. Mais s’il noircit le tableau, n’est-ce pas pour rendre compte d’une certaine souffrance ? Très personnelle, et néanmoins réelle ?

Nous, qui avons lu certains ou tous ses romans (ses autres livres, ceux d’avant), nous nous sentons un peu bêtes de n’avoir pas imaginé combien Alexandre Jardin devait avoir mal à la vraie vie, pour offrir à ses lecteurs de si grands bouquets de fleurs bleues…
Ce livre est le journal d’une désillusion, d’un chagrin d’amour viscéral. Il soulève le masque de la littérature consolatrice, honnête camoufleuse des pires sentiments. Peut-être qu’Alexandre Jardin s’est monté la tête en essayant à tout prix de (se) convaincre de la culpabilité de son grand-père. Peut-être pas. Le doute est légitime ; la douleur également. Et en attendant, le livre attire notre attention sur la cécité généralisée qui fait office de bonne foi (la France, antisémite ? Voyons…). Peut-être voulait-il rétablir la vérité historique – et là, le but n’est sans doute pas tout à fait atteint (il eût fallu moins centrer le propos sur les blessures personnelles et leur évolution) – ; quoi qu’il en soit, le livre d’Alexandre Jardin fustige tous les aveuglements. Ce que nous ne voulons pas voir brouillera la vue de ceux qui nous suivront…

Des gens très bien / Alexandre Jardin. – 297 p. – Grasset, 2011. – (18€).

Note : la force de frappe du contenu n’a pas gommé les passagères faiblesses du correcteur. Deux coquilles – corrigées par un autre lecteur avant moi, dans l’exemplaire de bibliothèque que j’avais entre les mains – sont visibles à l’oeil traqueur : « il fallait avair (sic) perdu la boule » (p.56) ; « Je ne dis rien, attends glacé aux moelles et finirai pas (sic) sortir dans la rue… » Cela arrive même à des éditeurs très bien.


On ne sait pas tout

La maison d’édition des Rêveurs n’était certainement pas dans la lune en osant aller jusqu’au bout des paradoxes sortis de l’imagination (épaisse et tordue) de Manu Larcenet. Auteur d’une bonne cinquantaine d’albums de bande dessinée, ce dernier dispose d’un nom bien assis, avec lequel il peut signer à peu près n’importe quoi. L’ouvrage éminemment remarquable dont il va être question dans cet article relève précisément de cette catégorie – le n’importe quoi. Peu de gens savent qu’on peut publier de l’humour crasse dans les plus élégants des livres. Imaginez qu’on vous offre dans un luxueux écrin, un collier de crottes de bique : inutile de dire que cela fait son petit effet. Le résultat est trop savoureux pour être passé sous silence.

Dos toilé couleur lie-de-vin, couverture de carton très rigide avec de faux coins dans les bleu-vert, le bouquin approche les quatre centimètres d’épaisseur. Toutes les pages de riche papier blanc cassé ne sont pas numérotées, comme les planches des livres de sciences d’antan. La typographie pleine de distinction (de la famille des elzévirs, dirait-on) se fend de lettrines, de fleurons, de couillards et autres culs-de-lampe (ces marqueurs de fin de paragraphe dont le nom même a de quoi divertir extrêmement l’auteur). C’est bien à une simili-encyclopédie que nous avons à faire – sous-titrée, qui plus est. 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux. Voilà qui est d’une exactitude désarmante.
Ce sont les dessins, raconte Manu Larcenet lui-même, qui ont tout occasionné. Une horde furieuse de personnages disproportionnés, de tronches méconnaissables, de gribouillages aux silhouettes tout juste intelligibles envahissaient ses carnets de croquis. Il s’est finalement amusé à leur donner un sens, en se pliant à un exercice d’écriture relativement imprévisible, conduisant le lecteur à rire jaune, à grincer des dents, ou encore à plonger dans les limbes noires d’un humour douteux (mais ô combien jouissif).

  • Certains articles ont la sagesse concise et rodée des brèves de comptoir :« Peu de gens savent que fumer des cigarettes tue. En même temps, je vois pas bien ce qu’on peut en faire d’autre… On ne va pas les manger ou se les glisser dans le rectum, tout de même » (Figure 60). L’auteur atteint par moments des vérités déconcertantes : « Peu de gens savent que, lorsqu’ils deviennent aveugles, les chiens d’aveugle doivent se démerder tout seuls » (Figure 142).
  • D’autres évoluent dans l’absurde selon un patient crescendo, comme celui de la figure 90 : « Peu de gens savent que l’alpiniste français Jean-Edmond Visantain a été l’initiateur du courant « réaliste » de ce sport. » L’effet de surprise initial est prolongé et amplifié par des exemples de plus en plus extravagants : « Visantain et son équipe grimpèrent de nombreux sommets réalistes, notamment celui du toboggan McDonald de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) (…). Dans la foulée, ils s’attaquèrent à l’ascension du parking aérien d’Auchan-Vélizy 2 (Yvelines)… » On voit dans cet exemple que la drôlerie repose, entre autres, sur le choix des noms de lieux, exotiques parce que tout droit sortis des fonds de terroir (dans quel autre livre entend-on parler de Thorigné-en-Charnie, de Soulgé-sur-Ouette ou de Chéméré-le-Roi, trois villages du département (méconnu) de la Mayenne ?), ainsi que sur les noms des personnages. Les hommes de nationalité française sont systématiquement des Jean-quelque chose (Jean-Christophe Bidasse, Jean-Didier Cloutier, Jean-Claude Petibillet, et al.).
  • L’inattendu se mêle régulièrement à l’inavouable – à ce qu’on n’oserait jamais dire, même si on le pensait : « Peu de gens savent que l’idée reçue selon laquelle les autruches enfouiraient la tête dans le sable afin de ne pas voir le danger est une grossière imposture. Soyons sérieux, si l’autruche enfouit sa tête dans le sable, c’est uniquement dans le souci de cacher sa tronche immonde d’oiseau raté » (Figure 116). Si Monsieur Cyclopède s’était intéressé au savoir et non au savoir-vivre, voici le genre de propos qu’il aurait pu écrire : « Peu de gens savent que si l’on observe attentivement la structure moléculaire d’un morceau de dioxyde de silicium au microscope à balayage électronique, on s’emmerde rapidement » (Figure 122).

Ce bouquin ne saurait être mis entre les mains que d’amis choisis. On ne peut pas rire avec tout le monde. Et le narrateur de ces leçons de choses déroutantes en prévient le lecteur dès la figure 9 : « Peu de gens savent qu’il est d’usage, dans ma famille, de donner de charmants surnoms aux aïeux pour que les plus jeunes se repèrent dans l’arbre généalogique touffu qui fait la fierté de nos dimanches après-midi. Evidemment, il y a toujours quelques rabats-joie pour trouver ça stupide et puérile. Et ce sont toujours les mêmes, comme mamie Clito ou papy Trouducu. »

Peu de gens savent : 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux / Manu Larcenet
324 p. – Les Rêveurs, 2010. – (28€).

Une tournure rien moins que cavalière

Cavalier Vert (Bragelonne)L’heroïc fantasy a le pouvoir de faire voyager son lecteur dans le temps, dans l’espace, dans le surnaturel – et aussi dans les arcanes de sa langue.

Usant à bon escient d’un vocabulaire pointu, l’américaine Kristen Britain manie les résurgences de professions et de techniques anciennes pour amener doucement son lecteur dans le Moyen-Âge forestier sorti de son imagination. Un talent sans doute partagé par bien d’autres auteurs de sagas, mais également indispensable aux traducteurs. C’est Claire Kreutzberger qui s’est chargée, pour les éditions Bragelonne, de transposer Cavalier Vert au pays de Molière. La chose ne dut pas être aisée ; mais à l’image de l’héroïne de ces romans, valeureuse au point d’oublier telle ou telle recommandation, la traductrice a osé, à maints endroits, soumettre le sens de ses phrases à une expression aux us singuliers – si singuliers, que le dictionnaire de l’Académie Française note à son propos qu’ « il est bon d’éviter cette façon de parler, à cause de l’équivoque qu’elle entraîne. »

  • Voici un exemple, extrait de La Première cavalière (deuxième tome de la série), p.82-83.

Josh, un jeune messager, entre dans la pièce où se trouve le roi ; il s’écroule devant lui plus qu’il ne s’agenouille, et bafouille ce qu’il a à dire. Larenne Stèle, capitaine des Cavaliers Verts présente durant cette scène, se sent un peu responsable des imperfections notables de l’attitude du garçon, pourtant sous les ordres d’un dénommé Gerad. « Plus tard, elle parlerait à Gerad des manières rien moins que gracieuses de Josh en présence du roi. »
Heureusement, dans cet exemple, l’appréciation de Larenne Stèle intervient après les maladresses de Josh : le lecteur ne peut donc se méprendre sur l’élégance du garçon. L’expression est bel et bien négative : Stèle ne le trouve nullement gracieux.

  • Deuxième occurrence, toujours dans le même ouvrage, p.290.

Le Cavalier Vert Alton D’Yer est prisonnier d’une forêt maléfique peuplée de créatures d’une extrême sauvagerie. Le voilà face à face avec « un énorme félin (…). Par sa silhouette et sa couleur de pelage, l’animal ressemblait à un couguar, mais il était au moins deux fois plus gros qu’un mâle de taille moyenne, et il y avait aussi d’autres différences rien moins que subtiles. Ses moustaches étaient d’épaisses épines barbelées… »
Le lecteur scrupuleux lira peut-être le paragraphe deux fois ; l’impatient, quant à lui, se raccrochera au mot « différences » et s’empressera de les découvrir, se moquant peu ou prou du fait qu’elles soient subtiles.

Ne culpabilisons pas de ne point comprendre ce « rien moins que » : cette expression fait l’objet de controverses grammairiennes depuis des siècles (un résumé d’une grande clarté se trouve sur le site de l’éditeur Linguatech) !
« Rien moins que est essentiellement négatif et signifie : « nullement » : il n’est rien moins qu’un héros = il tout plus qu’un héros, il n’est nullement un héros » explique M. Grevisse (Le Bon usage, 3e éd. – Duculot. – § 592, rq.2). « Rien de moins que donne à la phrase un sens positif et signifie « pas moins que » (…). Cette distinction est loin d’être toujours observée : rien moins que est souvent employé dans des phrases de sens positif (…). On le voit, les deux locutions se trouvent mélangées au point qu’il devient impossible de les discerner. »

En braves lecteurs que nous sommes, nous avons l’intelligence de nous faire une idée du sens de cette expression en fonction de son contexte ; mais avouons qu’il valait le coup de vérifier sa véritable acception. Merci à Claire Kreutzberger de s’être aventurée sur ce champ de bataille linguistique !

Secrets de grammaire

Pierre : avec ce livre, c’est la victoire assurée au prochain concours d’orthographe !

La Grammaire, c'est pas de la tarte ! - Ed. du Seuil, 2010.« La lang françèz apartièn à çeu qi la parle é si çeu qi la parle adopte une manière sinple de l’écrire é la propaje, çètte norme s’inpozera d’èlle-mème. » Tout internaute peut lire ces mots sur le site Ortograf.net, qui souligne avec sérieux combien accords, syntaxe et tutti quanti sont d’une complexité telle que la langue orale s’en affranchit joyeusement. En attendant que s’impose la nouvel norme françèz, je vous invite à réviser vos classiques grammaticaux – non point en allant brûler des cierges sous la statue de Saint Bled, mais plutôt en vous servant une belle part de coquilles, de boulettes et d’autres friandises dont se délectent les correcteurs journalistiques.

Olivier Houdart et Sylvie Prioul oeuvrent chaque jour dans les célèbres Monde et Nouvel Observateur. Le premier (avec une autre comparse) communique au tout-surfant son goût pour les fautes relevées dans un blog épicé, Langue sauce piquante. Le présent livre est le deuxième opus du duo Prioul-Houdart (le premier, La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes est également publié aux éditions du Seuil). Après vous avoir prodigué quelques informations sur les origines de notre langue (qui expliquent évidemment bien des choses), les auteurs vous convient à trouver « le genre idéal » (Masculin, Féminin) et à vous interroger dans un chapitre sur la féminisation : « Qui va garder les enfants ? » Ce sont ensuite le singulier, le pluriel, et le « pervers PP » (participe passé) qui sont examinés à la loupe. Les majuscules et la syntaxe ne sont pas en reste ; l’ensemble finit en beauté avec un chapitre traitant de l’orthographe. Profusion d’exemples, petites questions pertinentes (avec solutions à la fin), précision des sources : cet essai, qui se lit comme un drôle de roman, n’en est pas moins à classer parmi les ouvrages de référence.

Il est urgent de composer, de publier, d’acheter et de lire un tel document. D’abord parce que rire fait du bien à tout le monde, et tout le temps (le style pimenté réchauffe les zygomatiques). Ensuite parce que grammaire et orthographe ne vont évidemment pas de soi. Comme les écoliers ont de plus en plus de mal à en assimiler les règles, on peut espérer que les individus auront à coeur de mettre à jour leur français tout au long de leur vie. Enfin, parce que même Télérama, aujourd’hui, parviendrait à faire pleurer les correcteurs de rage (la preuve en image, ci-dessous). Grands dieux oui, il est temps !!

La Grammaire, c’est pas de la tarte ! / Olivier Houdart et Sylvie Prioul.
186 p. – Seuil, 2010. – (14,50 €).

Article Télérama n°3184 (22-28.01.11)

Le monde selon Garp

Le monde selon Garp - Ed. du Seuil (coll. Points), 1981.Dans un épisode des Simpson aux péripéties particulièrement extravagantes, un policier haut-gradé s’exclamait : « Mais qu’est-ce que c’est que ce monde selon Garp ? » Il n’en faut pas plus au curieux pour retrouver la trace d’un roman ainsi intitulé, signé par l’américain John Irving, et paru en 1978.
L’intrigue de ce livre ne se raconte pas. Tout au plus peut-on affirmer que le centre du roman est un dénommé S.T. Garp, que l’on suit de sa naissance dans les années 40 (conception incluse) à sa mort, dans les années 70. Pour le reste, c’est une « boîte de Pandore remplie de pitbulls », comme l’écrit un lecteur critique sur le blog Lisons.info. L’ouvrage a emballé beaucoup de monde à sa sortie.

  • Nourrissant (le vieux poche compte 598 pages), écoeurant, même, à plus d’un endroit (le lecteur voudrait fermer les yeux sur certaines giclures de sang jalonnant le parcours du personnage principal, ou encore sur le viol glauquissime subi par l’héroïne d’une de ses histoires), Le monde selon Garp est peuplé de caractères bien trempés. Un lecteur peut facilement s’attacher à des personnages qu’il voit naître, mûrir (ou pas), réussir et rater. Fondamentalement anxieux, porté et étouffé à la fois par l’affection qu’il voue à sa famille et à ses amis, tenté par les démons de midi et de minuit, conscient de son objectif de vie et de ce que son activité professionnelle peut avoir de dérisoire, Garp va jusqu’à inventer une incarnation de son angoisse (« le Crapaud du ressac », qu’il croit voir partout). D’éclats de rire en dégoûts momentanés, les émotions du lecteur ont de quoi être décapées par ce bouquin.
  • Par ailleurs, les sujets de société qui occupent les différents personnages sont toujours d’actualité. Qu’on ait chronologiquement dépassé l’époque de l’émergence du féminisme n’en fait pas pour autant une cause passée de mode. Le roman abonde en questions de sexualité (crimes sordides, adultères assumés, décisions intimes et cliniquement conséquentes) – et, inutile de le nier : le sexe intéresse les gens. Le sexe est une des choses qui fait tourner le monde – et, partant, Le monde selon Garp. Alors, si en plus de sexe le lecteur peut obtenir une dose d’humour, il en redemande  (ah, les premiers ébats, quelque part sous un canon perdu dans les champs autour du lycée… Ah, les avantages et inconvénients de la fellation pendant la conduite automobile…) ! De l’humour, quoique jaune ascendant noir, John Irving n’en manque pas. Le narrateur du livre s’amuse de situations absurdes (Garp, mâchoires cassées, se trouve aussi muet qu’une de ces féministes extrémistes qu’il exècre), comme s’il ne suffisait pas que les personnages se lorgnent eux-mêmes en ironisant avec lucidité.
  • Parlons-en, de ce narrateur. Il mène le lecteur où il veut. Certaines scènes s’étalent royalement sur plusieurs pages, quand une dizaine d’années se trouve brossée en un seul paragraphe. Emaillant le récit de citations dès le départ – et surtout au départ – , il ne laisse pas de doute au lecteur quant à la célébrité des personnages dont il raconte l’histoire (« Ma mère, écrivit plus tard Garp, était une louve solitaire » (p.10) : cette seule phrase, une citation donc, pose différentes strates de passé. Elle invoque un passé « futur » par rapport à l’action relatée dans le livre). Tout en conservant la linéarité propre au mode biographique, le narrateur se permet de fréquentes allusions aux événements à venir, attisant la curiosité, poussant quasiment le lecteur à la précipitation. Et pourtant, c’est la même main qui, par la suite, freine le lecteur : incontournables bien que paralysantes pour l’intrigue, trois oeuvres de Garp le romancier sont reproduites in-extenso. Il y a des romans dans le roman. Le roman parle de ce que c’est qu’écrire un roman. Le roman souligne et fustige ce qui rend célèbre un roman (en gros, sa couverture vulgairement tape-à-l’oeil). Le lecteur ne saurait dire qui est le plus à blâmer dans le pourrissement progressif de la sphère littéraire :  l’écrivain, l’éditeur ou les récepteurs (comprenant ceux qui lisent de travers) ?

Dans la vie, on aime rencontrer des gens qui ont une passion, un ou plusieurs principes, une façon d’aborder les choses et les événements. Bref, on aime les personnes qui ont un point de vue et le laissent entrevoir. On aime encore plus les personnes qui, tout en ayant un point de vue, restent attentives à celui des autres. Ce roman n’écoute personne. Il offre en pâture une vision du réel – une vision du réel et de la manière dont un romancier peut le manipuler pour en faire son monde.

Le monde selon Garp / John Irving
Traduit de l’anglais (américain) par Maurice Rambaud.
594 p. – Seuil, 1980. – Coll. Points (8,50€).

Lisez-vous les modes d’emploi ?

Un mode d’emploi est une notice, allant du paragraphe au livre de 192 pages, accompagnant un objet dont elle explique le fonctionnement.

Le lecteur d’un mode d’emploi n’a, soyons francs, aucune attente d’ordre littéraire. C’est tout juste s’il espère que le texte parle de l’objet auquel il se rapporte, que le vocabulaire technique indispensable soit explicité sans détour, et que les phrases, univoques bien sûr, détaillent des processus clairs. A la limite, le lecteur du mode d’emploi pourrait s’étonner que celui-ci ne contienne pas la moindre idée, astuce ou recette (l’équivalent des fameuses « suggestions de présentation » visuelles). Mais cela, bien entendu, sans attenter à sa souveraine liberté de consommateur – y compris celle qu’il a d’utiliser n’importe comment le matériel qu’il vient d’acheter.
Le lecteur d’un mode d’emploi n’a même parfois aucune attente d’ordre technique. En effet, lorsqu’il vient d’acquérir son dix-huitième téléphone portable, son septième micro-ondes ou même sa deuxième voiture, quel intérêt aurait-il à compulser un baratin concernant le b.a ba de leur manipulation ?

Résumons : s’il n’intéresse pas le lecteur (en ce sens qu’il n’éveille pas sa curiosité), le mode d’emploi n’est ni plus ni moins qu’un devoir pour le fabricant de l’objet (il se soumet sagement au titre 1er du 1er livre du Code de la consommation). Et une règle tacite et déprimante veut sans doute que l’écrit obligatoire ne soit pas le lieu du style, et encore moins celui de l’humour.

POURTANT, il y a au moins une exception qui confirme cette règle.

L’exception peut se situer à l’endroit du lecteur. Ils sont rares, mais ils existent, ces braves consommateurs qui révisent pieusement l’utilisation de quelque appareil qu’ils achètent. Parmi eux, il en est qui souhaitent s’instruire, et d’autres qui entendent simplement… se marrer. D’abord, parce qu’il peut être divertissant de s’imaginer revenir de l’au-delà après une longue absence et avoir besoin d’informations essentielles sur le maniement d’une tronçonneuse, par exemple. Ensuite, parce qu’il est intéressant d’observer quel degré de précaution les entreprises sont prêtes à atteindre pour se protéger des coups de bâton de consommateurs abusivement laissés dans le flou quant à ce que recouvre l’ « usage normal » d’une chose. Enfin – et cela n’est pas si risible – parce qu’il est improbable mais possible qu’un mode d’emploi soit le fruit du travail d’un être humain avant de passer à la moulinette de traducteurs automatiques inconscients. Et cet être humain a pu vouloir faire de l’art avec du boudin.Couverture de mode d'emploi MITRON

C’est le cas du rédacteur, homme ou femme, qui au début des années 2000, prêta sa plume au Loguecy Group (une obscure société qui donne dans l’électroménager bon marché) afin d’écrire noir sur blanc comment l’on est sensé manipuler la machine à pain MITRON. Cette personne fournit avec exactitude les indications pratiques adéquates, mais d’une façon telle que le brave consommateur susmentionné ne peut que tout bonnement éclater de rire – d’autant que rien, dans la présentation du document, ne le prévient qu’il a quasiment affaire à « la fabrication du pain pour les nuls ». Explications.

  • L’auteur use d’un style oral, a priori peu indiqué pour ce type de document. Exemple, p.8 : « C’est mieux de mettre le sucre dans un coin du bac à pain (vous comprendrez la raison plus tard). » Dans le même ordre d’idées, on note le recours fréquent au point d’exclamation – « signe de toutes les émotions », écrivent Olivier Houdart et Sylvie Prioul dans leur essai sur La Ponctuation ou l’art d’accommoder les textes (Seuil, 2006). Exemple d’un titre de paragraphe : « Sortir le pain : c’est toujours amusant ! » (p11). Habituellement, un mode d’emploi ne suscite aucune émotion (si ce n’est la satisfaction d’avoir tout compris, ou la vexation d’être pris pour un demeuré). Mais là… Le lecteur est carrément flatté par l’auteur : « Apparemment vous avez tout fait comme il faut et ça s’est très bien passé – n’est-ce pas ? «  (p.11)
  • Le lecteur peut aller jusqu’à éprouver une sensation de convivialité. « Assez discuté. Faisons du pain ! » encourage le rédacteur (p.8) ; « Oui c’est aussi facile que ça ! » confirme-t-il plus loin (p.7). C’est ainsi qu’une relation presque amicale s’établit entre l’auteur et le lecteur – preuve en sont les sous-entendus un tantinet moqueurs visant les utilisateurs moins doués que nous (p.12) : « Veuillez ne pas mettre l’appareil à faire le pain lui-même dans le lave-vaisselle ou le plonger dans l’eau. Cela semble évident à dire mais on ne sait jamais ! Certaines personnes, vous savez… » ou encore « Après avoir écrit beaucoup de guides et parlé bel et bien à des milliers de personnes qui faisaient leur pain depuis des années, nous avons tout entendu – y compris un monsieur qui se plaignait amèrement parce que le pain français qu’il avait fait ne sortait pas en baguettes ! » (p.3) Notons que, comme dans toute relation amicale, la franchise est de mise : « Nous supposons que vous avez déjà lu la section précédente au sujet des ingrédients et que vous avez acheté la bonne farine et levure etc. Si ce n’est pas le cas, passez directement à cette partie, et vous devrez peut-être changer votre appareil à faire le pain par un joli orgue. Vous aurez les mêmes chances de faire du bon pain avec ça si vous n’avez pas les bons ingrédients ! » (sic, p.8)
  • L’auteur comprend fondamentalement le consommateur auquel il s’adresse ; il compatit d’avance aux difficultés qu’il rencontrera lors de ses premières utilisations (p.11) : « C’est quelque chose de commun à toutes les machines à pain – l’enfer de la « secousse » du bac. Cependant, le pain finit toujours par sortir si vous secouez assez fort. L’astuce est d’empêcher le pain de rebondir sur le sol de la cuisine ce faisant – ce qui peut être plutôt décourageant ! » Il le met en garde contre les dangers de la frustration : « Si vous êtes assez malchanceux pour avoir raté le pain (le paradis pardonne mais ça arrive aux meilleurs d’entre nous), votre premier réflexe sera peut-être de le jeter de dépit. RAPPELEZ-VOUS SIMPLEMENT DE SORTIR LES LAMES A PETRIN AVANT ! Des lames à pétrin de rechange sont chères » (p.11). Il lui conseille d’utiliser la bonne farine – chose qui s’avère plus simple qu’avant, quand les farines bon marché n’étaient pas adaptées : « ce qui donnait beaucoup de pains dégonflés – et beaucoup de boulangers maison déprimés » (p.3).
  • Cette sensation de convivialité est certainement renforcée par l’inhabituelle perception de l’humanité du rédacteur. Le fabricant n’a, dirait-on, pas réponse à tout : « Beaucoup de gens demandent combien d’électricité on consomme en moyenne en faisant du pain. C’est difficile de faire une estimation » (p.13). De plus, certaines phrases savoureuses n’étaient peut-être pas exactement voulues par le rédacteur, lorsque par exemple il énonce des probabilités dignes de La Palice (« Il y a 50% de chances pour que les lames à pétrin restent dans le bac ou dans le pain », p.11) ou bien emploie un mot pour un autre : « Il n’y a rien de plus agréable que de faire son pain frais. Il n’y a ni préservatifs ni additifs… » (p.3) Le mot préservatif aurait-il le sens d’agent conservateur dans quelque pays francophone ?
  • Il est cependant manifeste que, dans la majorité des cas, l’humour du rédacteur est bel et bien volontaire. Comment expliquer autrement l’insistance avec laquelle il invite l’utilisateur à être précautionneux ? « Lavez et séchez le bac à pain et les lames à pétrin dès que possible après utilisation. Une bonne chose c’est qu’ils sont très faciles à nettoyer grâce au revêtement anti-adhésif (très cher). Cependant, il est important aussi de prendre soin du revêtement anti-adhésif (très cher). Évitez d’utiliser des produits détergents (…). Veuillez ne pas mettre le bac ou les lames à pétrin dans le lave-vaisselle – les détergents utilisés peuvent abîmer le revêtement anti-adhésif (très cher) à long terme. Est-ce qu’on vous a dit que le revêtement anti-adhésif était cher ? » (p.12) Après de telles mises en garde, le fabricant ne peut que s’estimer protégé des plaintes !

Comme il faut le lire pour le croire, je vous invite à consulter le texte intégral de cette perle en cliquant sur ce lien.

Et si jamais vous connaissez – ou que vous êtes vous-même le rédacteur de ce document, écrivez-moi. Je ne souhaite rien autant que vous adresser mes sincères félicitations.

Achille Talon, t.33 : Soyez Polite !

La vie secrète du journal Polite - Dargaud
Editions Dargaud, 1983

Titre complet : Achille Talon et la vie secrète du journal… Polite ! tome 33.

La rédaction du journal Polite (avatar de Pilote, hebdo fondé par Goscinny) est le lieu de travail d’Achille Talon.

1ère édition : Dargaud, 1983.
Type d’album : recueil de 23 planches.
Personnages : Hilarion Lefuneste, rédacteur en chef moustachu à lunettes, personnage presque chauve et moustachu (costume vert), autre rédac’ chef (caricature avérée de Goscinny, dessin plus ancien).

Toutes les planches – sauf la première, « Profond dément » – ont pour point commun de parler du journal Polite, où Talon, plusieurs années après avoir pris sa retraite, entreprend de faire un come-back (p.4). Plusieurs services-clef d’une rédaction sont montrés du doigt : « Le support financier », « le support juridique », « le support promotionnel », « le support interne » et « le support technique ». L’album est entièrement placé sous le signe de la mise en abyme, avec un Talon livrant tous les secrets de son travail de héros de bande dessinée.
Plusieurs planches comme « le déjeuner d’affaires » (dans laquelle on voit deux membres de la rédaction se donner bonne conscience en organisant un déjeuner « de travail »), ou encore « La grande réunion » (quatre pages truffées de bulles émises par douze collaborateurs en train de « travailler » ensemble) élargissent le champ de la critique au monde du travail en général. Quant à la planche du « Support promotionnel », plus que certainement inspirée de l’expérience de l’auteur, elle désacralise intégralement les grand-messes des salons du livre.

La satire n’épargne pas les autres magazines de bande dessinée :
p.4, Lefuneste : « On aurait dû aller à Métal-Hurlant, le patron n’a aucune mémoire, il vous aurait sauté au cou par hasard. »
p.5, Lefuneste toujours : « On serait dans Charlie-Hebdo, je vous entraînerais dans un débat sur les mérites comparés de l’acculé et de celui qui accule, mais il se trouverait sûrement une personnalité quelconque pour nous faire saisir. »
Le lecteur a le plaisir de découvrir quelques jeux de mots bonhommes :
p.6, encore une fois dans la bouche de Lefuneste (très inspiré !) : « Je vous attends au coin, chez Titin, le bistrot des jeunes de 7 à 77 ans. »

La planche du « support financier » précédemment citée retient particulièrement mon attention. D’entrée de jeu (puisque la planche est la 3e de l’album), Talon se trouve en butte aux budgets. Pas un détail n’est à négliger dans ces cases – jusqu’au titre du personnage sans regard croisé par Achille : « J.Vopo, Dissection financière ». Greg se livre à l’autocritique du style talonnesque.

Achille Talon et la vie secrète du journal Polite - p.7
Achille Talon et la vie secrète du journal Polite / Greg (Ed. Dargaud).

Achille Talon et J. Vopo ne parlent fondamentalement pas la même langue : l’un s’épanche dans de larges bulles souples ; l’autre optimise les centimètres carrés (à tous les sens du terme) de sa bulle.

En somme, semble dire Greg, le monde de la BD n’est plus ce qu’il était (c’est également la conclusion de Legoffe, auteur d’un article critique au sujet de cet album sur le site Scenario.com). La publicité, les contraintes économiques prennent le pas sur les talents et l’envie de faire rire. Sans faire dans la nostalgie geignarde et stérile, Greg saisit l’occasion d’ouvrir les yeux de son lecteur sur le marché du neuvième art.

Les embrouilles du Prince de Sang-Mêlé

Ou plutôt, celles du traducteur / relecteur du roman de J.K. Rowling !Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé / Rowling

Retour à Harry Potter et au sixième tome de ses aventures. Les cent dernières pages du livre offrent au lecteur pointilleux deux nouvelles occasions de brandir sa grammaire.

Page 623 (édition grand format 2005) : cela fait plus de dix pages que le lecteur a plongé avec Harry et Dumbledore dans une grotte ensorcelée, au coeur de laquelle se trouve un lac manifestement peu propice à la baignade. Le patriarche met en garde son jeune accompagnateur :
– « Attention de ne pas toucher l’eau. »
Attention de ?
Certes, les lettres administratives sont souvent à l’attention de quelqu’un. Mais avec un infinitif derrière… Le doute m’étreint. Le Lexis (fidèle Larousse de la langue française) me délivre en m’assurant que les deux prépositions (à ou de) s’emploient après la locution faire attention.
Toutefois, quelques recherches sur Internet me portent à croire que la construction avec à est plus soutenue que celle avec de. Peut-être parce que le synonyme un peu plus littéraire de faire attention, veiller, nécessite la présence d’un à. Le Trésor de la Langue Française informatisé est même catégorique (sens II., B., points 3 et 5) : l’usage de la préposition de après faire attention ressort d’une « langue relâchée ».
Dumbledore, se rendre coupable d’un relâchement langagier ?! Sans doute faut-il le mettre sur le compte de son affaiblissement à ce moment de l’intrigue…

Plus loin (p.711 de la même édition), Harry Potter a affaire à Rufus Scrimgeour, Ministre de la Magie. Celui-ci lui fait une proposition qu’il pense ne pas pouvoir être refusée :
« Le ministère peut vous offrir toute sorte de protections, savez-vous, Harry ? »
D’après le Trésor de la Langue Française, toute sorte de + substantif (singulier ou pluriel) est un usage vieilli, signifiant « un nombre indéterminé de » quelque chose. Employée au pluriel, l’expression a quasiment le même sens – à ce détail près que le nombre évoqué n’est pas indéterminé, mais simplement grand.
Le traducteur apprécierait-il les tournures surannées ? A moins qu’il ne veuille souligner que le personnage de Scrimgeour est snob et passéiste ? Pourquoi pas…

En tout cas, le lecteur n’a peut-être pas intérêt à tenir pour courant l’emploi que fait Jean-François Ménard de ces deux dernières tournures. Certes, elles ne sont pas fautives. Disons que ce sont des effets (magiques ?) de style.