Une Milady peut en cacher une autre

miladydewinter01Alexandre Dumas, en garde !
Publié il y a 170 ans, le roman des Trois Mousquetaires peut se vanter d’avoir une fière descendance artistique. La bande dessinée d’Agnès Maupré dont nous allons parler, centrée sur l’ennemie des mousquetaires, fait partie de cet héritage, et l’enrichit véritablement.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une adaptation. Certes, l’apparence physique du personnage de Milady de Winter (lire l’excellente page sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux), ses faits et gestes, et de façon très générale, sa venimosité émanent directement de Dumas. Mais Agnès Maupré semble avoir adopté une posture à la Kirikou (« pourquoi est-elle aussi méchante ? »). Parler de réhabilitation est peut-être un peu fort ; rétablissement d’équilibre, sans aucun doute. Ce diptyque est une relecture, une variation, une exploration (quelle mère a bien pu être Milady ?). C’est un recadrage : on se repasse le film mais en changeant de point de vue. Ce changement de perspective souligne le rôle et le tempérament de chacune des femmes du roman : Milady bien sûr, mais aussi sa pitoyable servante Ketty, l’infortunée Constance Bonacieux (aïe, la vertu ne fait pas faire de vieux os), la gironde Anne d’Autriche.

C’est ainsi qu’une lumière nouvelle est projetée sur les événements provoqués par l’espionne de Richelieu, une clarté crue, qui ne conduit pas à excuser (c’est une meurtrière, tout de même) mais qui porte à comprendre quelles peuvent être les effroyables conséquences des blessures de l’amour-propre. Milady de Winter incarne la vengeance au féminin, une vengeance particulièrement patiente et souvent assouvie avec les armes de la séduction.

Autant vous dire tout de suite que l’univers n’est pas très gai. Les compères d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sont plus blafards que gouailleurs – et ce n’est pas uniquement dû au choix du noir et blanc (pour toute précision sur le style graphique, rendez-vous sur BD Zoom). Comme décapés, certains de leurs actes redeviennent ce qu’ils sont : des goujateries. Et oui, on peut être mousquetaire du Roi et un peu mufle sur les bords. D’aucuns qualifieraient hâtivement ces deux BD de féministes : mais non. Réalistes. Le rôle des femmes et leur image dans les oeuvres d’art sont évidemment tributaires de l’époque qui les voit naître. Dumas était un homme du XIXe décrivant la société du XVIIe : les femmes ne pouvaient guère être que des modèles de vertu ou des suppôts de Satan (ou, entre ces deux extrêmes, des objets plus ou moins jolis et utiles). Au XXIe siècle, on peut faire preuve de plus de nuance. Et derrière le personnage pernicieux de Milady de Winter, on voit plus nettement le visage d’une femme complexe, écorchée vive, qui a dû apprendre à se faire justice elle-même au risque de la sauvagerie.

Milady de Winter : tomes 1 et 2 / Agnès Maupré. – 134 et 141 p. – Ankama éditions (coll. Araignée), 2010 et 2012 (14,90€ et 15,90€).

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