Étonnante Tonje

Petite-terreur-de-glimmerdalÀ Glimmerdal, bourgade perdue dans les monts norvégiens, il n’y a pas d’enfants. Il y a même un gérant de camping qui les considère comme de la pollution. Mais il y a Tonje – la petite terreur -, la gamine de 10 ans la plus énergique de l’univers. Tonje que son père laisse libre et dont la mère observe la fonte des glaces, loin de Glimmerdal ; Tonje qui raffole des inventions casse-figure et du talent musical de Gunnvald, son parrain et meilleur ami. Lui, il a 72 ans.
Sans cette complicité à-la-vie-à-la-mort, pas d’histoire. Les acrobaties de Tonje nous amuseraient, mais on ne serait pas inquiets que Gunnvald ait un secret. On s’en ficherait un peu qu’un bête accident domestique envoie Gunnvald à l’hôpital. On s’en tamponnerait, que Tonje parvienne à réconcilier des gens qui ne s’étaient pas parlé depuis trente ans.

C’est le deuxième livre de Maria Parr (auteur de Cascades et gaufres à gogo, un roman d’amitié sans égal à mes yeux). C’est bien, qu’elle ne se presse pas à écrire, si chacun de ses livres peut avoir cette touche unique. Une touche qui doit un peu à Jean-Baptiste Coursaud, le traducteur, très doué pour donner un ton façon « Petit Nicolas » (je pense au style familier et frappadingue de son travail sur les romans de Kurt, d’Erlend Loe) ; mais les paragraphes, ponctués d’expressions devenues rares et sympatoches (dans ce livre, on peut être par exemple « fier comme un bar-tabac »), dégagent quelque chose d’affirmatif et de gentiment barjo.

L’histoire n’est finalement pas située précisément dans le temps : Tonje est une enfant d’hier ou d’aujourd’hui, peu importe. Vivre dans une vallée à laquelle on accède via un ferry, c’est comme vivre dans une île : on est séparé, autonome, on vit une temporalité propre. Côté espace, le lecteur en voit de grands : c’est la campagne, avec neige, vent et forêts. Mais pas de vaches hochant la tête et regardant passer des trains à heure régulière : le quotidien est sans cesse renouvelé par les idées effarantes, les rencontres, les grosses colères de Tonje. L’inverse de l’ennui, en somme. La construction du roman reflète le rythme effréné de la vie du personnage : trois parties, et dans chacune un bon petit paquet de courts chapitres avec des titres à rallonge (ce qui a souvent un effet comique).

Chez Maria Parr, les différents personnages ont leurs bons, leurs mauvais côtés, et la possibilité de se refaire si ça leur chante. Secondaires ou principaux, tous ont leur importance, aussi. Même Geir le goéland a un rôle à tenir. Mais bien sûr, l’intrigue repose majoritairement sur les caractères bien trempés de Gunnvald et de Tonje. Tonje, c’est la franchise, la réactivité. C’est l’indépendance (« Je la lâche le matin en espérant la voir rentrer le soir », dit son père, p.16). C’est une philosophie, une vision du monde et des gens. Et la capacité de foncer dans le paysage à deux cents kilomètres par heure. « Vitesse et confiance en soi », voilà sa devise. Gunnvald, c’est la misanthropie, mais aussi l’art, la bonne cuisine – le goût de la vie. Il ronchonne mais il ne quitte pas sa petite terreur des yeux.
L’auteur montre les correspondances qui existent entre ces deux phases de la vie que sont l’enfance et l’âge avancé. La plus jeune ne sait pas tout, le plus vieux a trop vécu et ne peut oublier. Elle parvient à dépeindre les aspects les plus sensibles de la rancoeur, faite de silence obstiné et de regrets inexprimables. Les sentiments de Gunnvald, énormes, mêlés, contradictoires, sont magistralement dépatouillés par le regard neuf de Tonje.

Le lecteur (adulte, en tout cas) se marre, puis sa gorge se serre, puis il se marre à nouveau. Dans ce chouette beau roman, c’est comme dans la vie.

La petite terreur de Glimmerdal / Maria Parr ; trad. du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. 277 p. – Thierry Magnier, 2012 (11,50€).

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