Montaigne aurait adoré internet

Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé
Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé

Sans doute avez-vous déjà lu, ou du moins entendu parler de Montaigne (1533-1592), célèbre pour ses Essais (si différents de la littérature de l’époque, oeuvre peu ou prou fondatrice du genre de l’autobiographie), pour son amitié légendaire avec Étienne de la Boétie (« C’étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie, mais des amis franco de port, les copains d’abord… » chantait Georges Brassens), ou encore pour l’une de ses devises préférées qui devint un fameux titre de collection aux Presses Universitaires de France : « Que sais-je ? »
Dans leurs éditions les plus complètes, Les Essais comptent trois livres. Je n’ai, sur ma liseuse, téléchargé que le premier – à titre d’essai, précisément. Et j’en suis fort satisfaite : ce texte, traduit en français contemporain (nous disons bien « traduit », car le français du XVIe siècle a de quoi nous paraître étranger), est une médiation précieuse. Ici, pas d’énergie perdue à comprendre les tournures, mais une attention tout entière consacrée aux idées – et non des moindres. Je découvre avec enthousiasme la tâche entreprise envers et contre des avis divergents par Guy de Pernon, universitaire apparemment retraité et bénévolement dévoué à la diffusion d’oeuvres numériques.

C’est ainsi, donc, que je m’initie à la formidable pensée de Montaigne, observateur désintéressé du genre humain, tirant ses exemples aussi souvent des auteurs latins que de l’expérience de tel ou tel personnage de sa connaissance.
La lecture du chapitre 34 m’a laissée coite. On m’avait dit que Montaigne était étonnamment moderne, mais de là à le voir appeler de ses voeux l’avènement des sites internet de petites annonces diverses et variées…!
« Feu mon père (…) m’a dit autrefois qu’il aurait voulu faire en sorte que dans chaque ville il y eût un endroit prévu pour cela, et bien indiqué, où ceux qui auraient besoin de quelque chose puissent se rendre et faire enregistrer leur demande auprès d’un employé dont ce serait la tâche. Ainsi par exemple : « je cherche à vendre des perles » ou « je cherche des perles à vendre ». Untel cherche des gens pour l’accompagner à Paris. Tel autre voudrait employer quelqu’un qui ait telle qualification. Tel autre cherche un employeur. Tel autre a besoin d’un ouvrier. Qui ceci, qui cela, chacun selon ses besoins. Et il semble bien que ce moyen de nous mettre en relation les uns avec les autres apporterait une amélioration non négligeable dans les rapports avec les gens. Car il est évident qu’il y a toujours des situations dans lesquelles on a besoin les uns des autres, et qui, parce qu’on ne trouve pas à s’entendre, laissent les gens dans un grand embarras. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 1)

Un peu plus loin, l’auteur nous confie qu’il aurait volontiers ouvert un blog, ou une page sur un réseau social en ligne, si l’informatique avait existé…
« En matière de gestion domestique, mon père avait une méthode, que j’approuve, mais que je ne parviens nullement à suivre. C’est qu’en plus du registre des affaires du ménage, où se notent les menus comptes, paiements, marchés, qui ne nécessitent pas le recours à un notaire, et dont un intendant a la charge, il ordonnait à celui de ses domestiques qui lui servait de secrétaire de tenir un journal dans lequel il devait insérer ce qui se produisait de notable, et ainsi jour par jour, tout ce qui pouvait servir à l’histoire de sa maison. Cette histoire est très agréable à relire, quand le temps commence à en effacer le souvenir, et elle est souvent très utile pour nous tirer d’embarras : quand fut commencée telle chose ? Quand fut-elle achevée ? Quels grands personnages et leurs suites sont-ils passés chez nous ? Combien de temps y sont-ils demeurés ? Nos voyages, nos absences, les mariages, les décès, les  bonnes ou mauvaises nouvelles reçues, les changements des principaux serviteurs – bref, toutes ces choses-là. C’est une coutume ancienne, mais je pense qu’il faudrait la reprendre, chacun à sa façon. Et je m’en veux de ne l’avoir fait. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 3)

Vous voulez vous faire une idée par vous-même ? Pas de problème : l’ebook est téléchargeable gratuitement pour les possesseurs d’une liseuse, ou consultable à partir d’un ordinateur de bureau, via le site Calameo.
Peut-être serez-vous sensible à ce paradoxe : la lecture de Montaigne ne vous transportera pas, vous lecteur, dans une autre époque (pouvoir magique des romans du XIXe comme ceux d’Alexandre Dumas, par exemple) ; en revanche il fera venir à vous un homme du XVIe siècle, qui philosophera en votre compagnie comme s’il y avait toujours été.

Essais : livre 1 / Michel de Montaigne ; traduction par Guy de Pernon d’après l’édition de 1595. – Ebook Kindle, téléchargé en 2012.

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