Coquilles en Stock

Albert Jacquard / Ed. StockLa déception nous rattrape parfois là où l’on s’y attend le moins.
Vaguement affectée par l’imminence annoncée de la fin du monde, je m’adjure de lire les choses en face. Coïncidence heureuse : Le compte à rebours a-t-il commencé ?, signé Albert Jacquard, attendait depuis un moment dans les rayonnages de ma bibliothèque. Je m’absorbe, donc, dans ce document écrit par un polytechnicien d’âge respectable, humaniste lucide et vulgarisateur aguerri. Une des idées les plus intéressantes de ce livre, à mes yeux, repose sur la tentative de nous reconsidérer, nous l’humanité, comme un des éléments vivants évoluant sur la Terre, et pas un des plus importants. Petit exercice philosophique sur le point de vue, donc. L’ouvrage me permet de découvrir les théories (de plus en connues du grand public) de James Lovelock, exposées notamment dans La revanche de Gaïa (Flammarion). Cette lecture m’a contentée, sur le plan de la réflexion.
Sur un plan orthographique, un peu moins.
Stock : un éditeur ancien (depuis 1708, annonce le site internet), au nom si évocateur d’un certain bagage (expérience, réservoir d’auteurs…)… Comment croire qu’on pût découvrir dans l’une de ses parutions quoi que ce soit d’autre que des idées exposées ? Et pourtant, pourtant ! Mon attention lors de la lecture de l’essai a été sournoisement détournée par la traque, agaçante et irréfragable, de fautes égrenées au fil du texte. Ces bizarreries ne peuvent même pas donner lieu à quelque explication de haute voltige aboutissant à la démonstration de mon ignorance (comme dans les livres d’Amélie Nothomb ou ceux de Kristen Britain). Il ne s’agit que de s ; des s qui constituent la marque du pluriel la plus banale.

« Il nous faudra comprendre que ce ne sont que des rêve (…) » (p.12) : on croit rêver. Quatre pages après le début du livre, c’est surprenant : on ne peut incriminer le coup de fatigue du correcteur. Alors on poursuit, jusqu’à rechuter treize pages plus loin : « La gestion des rapports de l’humanité avec son milieu et des rapports de ses membres entre eux n’a été voulue ou imposée par personne ; elle est le résultat des réponses données tout au long de l’histoire aux difficultés successivement rencontrées par les diverses culture » (p.25). Cette « culture » sans s fait d’autant plus mal aux yeux que le mot est esseulé comme un pauvre diable sur la page 26, quand toute la complexe phrase qui la précède boucle la page 25. Ceci explique peut-être cela.
D’explication, j’ai autant de mal à en trouver pour l’absence de s suivante. « Les poètes ont glorifié les faits d’arme des guerriers » (p.32). Je crus rendre les armes – enfin, l’arme… – mais non : l’expression est attestée dans le Lexis de Larousse avec armes au pluriel.
Les quarante pages suivantes m’ont offert un répit : pas de coquille à l’horizon. Jusqu’à ce qu’un e manque à l’appel : « <cela> implique une révision de nombre d’idées reçues et met en doute l’opportunité de certains actions » (p.74). Certains actes ou certaines actions, il faut choisir.
À peine dix pages s’écoulent et, de nouveau, le s fait des siennes. Le contexte vaut la peine d’être reproduit. « La notion même de bons ou de mauvais gènes est souvent floue. Un exemple en est donné par la drépanocytose, cette maladie fréquente dans certaines populations vivant dans les zones impaludées. Elle est liées à un gène S qui provoque cette affection chez les personnes qui l’ont reçue en deux exemplaires, les homozygotes (SS), alors que ceux qui n’en ont reçu qu’un exemplaire, les hétérozygotes (SN), non seulement ne manifestent pas cette maladie, mais semblent protégés contre le paludisme : comment qualifier ce gène ? » (p.83) Qu’il est gênant, ce gène S ! Il fait fleurir des pluriels inopinés.
Parfois, l’évocation de quantités extravagantes ne suffit pas à faire apparaître ce s si capricieux : « la fortune dont dispose l’ensemble des humains est répartie entre quelques milliards de possesseurs, « personne physiques » ou « personnes morales » (p.96). » À qui la faute ? À personne…

Quelle dommage d’avoir été distraite par ces billevesées pendant ma lecture ! Enfin. Fermons les yeux sur ces s mal aimés pour mieux les ouvrir sur le sujet, d’importance : l’aveuglement de l’humanité, qui pourrait lui être fatal. À moins que la gent industrialo-bancaire ne renonce enfin à son « intégrisme économique » (p.91) et que nous cessions de nous comporter en moutons, ignorants et satisfaits de l’être.

Le compte à rebours a-t-il commencé ? / Albert Jacquard.138 p. – Stock, 2009.

2 commentaires sur “Coquilles en Stock

  1. Je crois que le problème vient surtout du fait que les éditeurs ne font plus le boulot qu’ils faisaient avant, à savoir relire les textes et non se contenter de les passer à la moulinette des correcteurs orthographiques de l’informatique qui laissent passer beaucoup (trop) d’erreurs.

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