Faites le bon choix

Les décisions absurdes / Christian Morel. - Ed. Gallimard
Ed. Gallimard

Connaissez-vous la revue Books ? Elle repose sur un concept similaire à celui de Courrier International (traduction en français d’articles parus dans la presse étrangère), mais ne s’intéresse quasiment qu’à l’actualité du livre. Romans, essais, témoignages, bouquins en tous genres parfois inaccessibles dans notre pays tracent au fil de leurs éditions un croquis, toujours en mouvement, de l’état littéraire du monde. Très intéressant, et bien fichu. Avant même le sommaire, le lecteur bénéficie d’une page regroupant les meilleures phrases du magazine. Ce carnet de citations éclectiques est l’entrée en matière la plus originale et appétissante que j’aie pu lire.

Dans le numéro 27 de Books, daté du mois de novembre 2011, sous la rubrique Psychologie, un titre latin accroche l’oeil. « Errare humanum est. » Quid ?
« Elle déchire les couples, déclenche des guerres, tue les patients de médecins défaillants : l’erreur règne sur l’humanité et lui coûte très cher. Mais pourquoi sommes-nous si prompts à nous y laisser prendre ? » C’est tout l’argument d’un livre vraisemblablement passionnant (mais que les éditeurs français ne semblent pas pressés de mettre à notre disposition – hélas !), Being wrong. La journaliste américaine Katryn Shulz y explore, apparemment avec humour, les mécanismes et aspects philosophiques de l’erreur humaine.
Un article de Books est toujours éclairant en soi : assurément, vous y trouvez de nouvelles pistes, d’autres références de livres, plusieurs noms de spécialistes inconnus de vous mais que vous devinez prometteurs. « Errare humanum est » n’échappe pas à cette agréable règle : on nous recommande deux autres ouvrages sur la question, dont un – surprise ! – écrit par un Français, et honoré du titre de référence. Il s’agit des Décisions absurdes de Christian Morel (Gallimard, 2002). Deuxième surprise : le livre se trouve dans les fonds de ma médiathèque préférée !

Cadre dirigeant dans une entreprise, Christian Morel n’est pas de ceux qui sèment les lecteurs en chemin à grands coups de concepts flous et de jargon issu des sciences cognitives. Pas à pas, avec talent et force exemples, il amène tout un chacun à mettre des mots sur des processus dont l’individu n’a souvent pas conscience. La variété des situations analysées contribue grandement au plaisir de la lecture. Morel présente avec rigueur des résultats idiots mais somme toute anodins (comme l’existence de montres sensées permettre de lire l’heure la nuit et dont les aiguilles ne sont pas fluorescentes – ce qui ne semblait pas choquer le vendeur), comme des décisions conduisant à mort d’hommes. L’exemple de l’explosion de la navette Challenger revient particulièrement souvent. À ce propos, le Français ni plus ni moins versé dans les aventures de l’aérospatiale sera peut-être ébahi de découvrir que cette affaire a fait couler des fleuves d’encre, outre-Atlantique. Rapports, thèses, procès, infinis débats médiatiques, la décision de lancer la navette (envers et contre des ingénieurs dénonçant tant bien que mal les dysfonctionnements de pièces essentielles) n’en finit pas d’alimenter les fascinations. Il ne s’agit pas de déterminer à qui la faute, comme dans l’histoire de Davey Moore chantée par Bob Dylan et Graeme Allwright. Il s’agit de comprendre l’incompréhensible : le choix délibéré d’aller contre le but recherché, le raisonnement d’une personne compétente menant droit à l’action irrationnelle.
Néanmoins, si certaines décisions évoquées eurent réellement des conséquences effroyables, la plupart d’entre elles font sourire, immanquablement. Familles, organisations structurées dans les entreprises, aucun groupe n’y échappe. On s’identifie à tous ces pauvres bougres piégés en réunion, satisfaits d’avoir juste « fait quelque chose » même si c’est n’importe quoi. Après cette lecture, je pense que vous ne participerez plus jamais à une décision de la même façon. Ne vous en privez pas.

Les décisions absurdes : sociologie des erreurs radicales et persistantes / Christian Morel.302 p. – Gallimard, 2002.

Bonus ! Christian Morel vient de publier la suite de ce livre, qui était consacré au diagnostic de l’erreur : Les décisions absurdes, tome 2 : comment les éviter (Gallimard). Ouf ! J’avais peur que l’humanité n’ait jamais le pouvoir de se corriger.

1 commentaire sur “Faites le bon choix

  1. Mais alors, si nous prenons des décisions absurdes, peut-être devrions-nous arrêter d’en prendre ?! Cela éviterait les conséquences non moins absurdes ?! En tout cas, ton article donne envie d’en savoir plus. Je vais voir si je peux trouver ça dans ma librairie, je ne rajoute pas « préférée », tu comprendras pourquoi 😉

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