Qu’est-ce qu’Onfray pas…

Michel Onfray / Grasset
Ed. Grasset

Michel Onfray trace sa route philosophique avec un ton pour le moins personnel. L’un de ses livres, La puissance d’exister, dégage une énergie assez remarquable – fût-ce celle de la fulmination. Le lecteur peut en effet sans mal percevoir dans l’ouvrage une colère sourde et agaçante, pour tout dire. Son objet ? L’historiographie, la façon dont l’histoire de la philosophie est enseignée. Cette hargne n’est pas sans raison ; il reste parfois un peu pénible de lire un chapelet d’accusations n’apportant finalement pas beaucoup à la richesse des idées exposées.
De fait, les théories de Michel Onfray retiennent l’attention. Elles prennent leurs racines dans les textes de penseurs anciens et souvent méconnus. Si le concept hédoniste peut être simplifié (« Que peut le corps ? (…) En quoi le corps est-il devenu l’objet philosophique de prédilection ? » dit la quatrième de couverture), ses ramures dans les différents domaines de la pensée sont autant de pistes dignes d’être approfondies – rapport à l’éthique, à l’érotique, à l’esthétique, à la politique… Oui, l’hédonisme est une « contre-allée philosophique » qu’il est plus qu’intéressant d’emprunter.

Ceci étant écrit – que Michel Onfray, ses inconditionnels et son éditeur me pardonnent -, il me semble que La puissance d’exister contient quelques zones floues en matière de langue française. Elles sont l’occasion d’éclaircissements qui ne manquent pas d’intérêt pour les habitants de cette île, amateurs de beau langage (fût-il philosophique).

  • L’ouvrage est préfacé par l’auteur lui-même, qui dépeint la fin brutale de son enfance en Normandie. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Michel Onfray ne fait pas la publicité de l’internat (toujours en activité) où il fut enfermé. Les bâtiments semblent absolument gris : « Tuiles anthracite, granite gris (…), clocher en béton armé… » (p.21)
    Le mot granite m’a laissée de marbre. Prendrait-il donc un e ? Le Lexis de Larousse autorise les deux orthographes. Le Littré, en revanche, ne semble connaître que le granit (sans e). Quant à Wikipédia, il distingue la roche originelle (avec un e) de son appellation commerciale (sans). À graver dans la pierre.
  • E or not e, c’est décidément la question… Une faute apparaît, page 28 : « Je suis doué en sport (…), mais je hais ces célébrations masochistes, cet éloge de l’effort débile, ce goût de la compétition où la gente salésienne (…) enseigne que « l’important c’est de participer » (…) tout en ne célébrant que les gagnants. » À cet endroit, pas de doute : le mot gent a beau être féminin, il ne prend pas de e final. Gente existe bien sûr, mais comme qualificatif – souvent d’une dame, d’ailleurs.
  • Un peu de t ? « Seuls la tension éthique, le souci moral et l’action juste permettent le maintient dans un pôle d’excellence » (p.28). Ainsi orthographié, ce mot est et restera la troisième personne du singulier du verbe maintenir. Le nom, lui, s’en tient à maintien
  • Un peu plus ennuyeux, le doute instillé sur l’exactitude des patronymes cités au fil des pages. Bénéficiant de l’obscurité planant sur certains noms, Michel Onfray avait toutes les raisons de penser que les lecteurs ne se renseigneraient pas sur tous. Un acerbe blogueur, pourtant, fait remarquer que Jean-Marie Guyan, s’il existe, n’est pas le philosophe auquel l’auteur pensait. Page 62, on aurait dû lire Jean-Marie Guyau (1854-1888).
  • Page 158, Michel Onfray écrit que « dans la quasi-totalité des productions esthétiques, l’idée prime son incarnation sensible. » De prime abord, je pensais qu’il manquait une préposition après primer. Le Littré confirme mon impression en soulignant que l’emploi transitif de ce verbe relève du lexique de la jurisprudence. Mais les Trésors de la Langue Française (TLF) attestent la justesse de la tournure sans surprimer quelque chose n’est donc pas censuré. C’est juste littéraire et un soupçon vieilli.
  • Un livre hédoniste ne pouvait guère passer sous silence les plaisirs sensibles. « La Nouvelle Cuisine (…) rompt avec les flaveurs et saveurs du goût en bouche pour flatter l’oeil en célébrant les agencements, les compositions chromatiques, les structures architecturées dans l’assiette », lit-on page 169. Mon oeil ne fut pas exactement flatté par la flaveur. Les « faveurs et saveurs du goût en bouche » n’auraient pas plus de sens… Quid ? Wikipédia, heureusement, connaît le terme – et reconnaît qu’il n’est « pas encore enregistré par les dictionnaires actuels » ; il s’agit d’un néologisme (un anglicisme, pour être précis) palliant les carences du français saveur. Je trouve le mot joli. Gageons qu’il ne portera pas trop à confusion avec le blond adjectif flave, peu usité.
  • Certaines tournures sont plus fréquentes en philosophie qu’ailleurs. C’est le cas de la construction du verbe distinguer. Habituellement, on fait une distinction entre ceci et cela, on distingue ceci de cela – voire, ceci d’avec cela. Saint-Éxupéry, Bergson et Ruyer, eux, en usent autrement, d’après les TLF ; ils distinguent entre ceci et cela. Michel Onfray illustre à son tour cet emploi, page 197 : « Épictète distingue entre ce qui dépend de nous (et sur lequel on doit agir) et ce qui n’en dépend pas (et qu’on doit apprendre à aimer) ». Voilà qui pourrait rafraîchir les citations des TLF !

Ces notations sont dérisoires en regard de la teneur des développements où je les ai relevées. Qu’on n’aille pas croire que les aspérités de la forme m’ont éloignée du fond. La puissance d’exister m’a tout à la fois calmée (en énonçant une métaphysique de la stérilité proprement libératrice) et énervée (Platon est davantage enseigné que Diogène, est-ce ma faute ?) ; il m’a tenue dans ses rets pendant deux semaines en m’obligeant à relire (le sens de l’adjectif immanent m’échappe incessamment) ; il m’a poursuivie dans mes faits et gestes quotidiens, dans ma perception de codes sociaux infimes. Lire ce manifeste hédoniste a fait sortir mon esprit d’une sorte de caverne.

La puissance d’exister / Michel Onfray.
229 p. – Grasset, 2006. – Réed. Librairie Générale Française (Le Livre de Poche), 2008.

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