Le dernier Jardin

Le dernier livre d’Alexandre Jardin n’est pas l’oeuvre d’Alexandre Jardin (l’auteur du Zèbre ou de Fanfan), mais l’expression de la colère d’un fils de, et d’un petit-fils de.

Le grand-père d’Alexandre Jardin fut le directeur de cabinet (et l’ami) de Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy. Jean Jardin était aux manettes de l’Etat lorsque fut ordonnée la rafle du Vél’ d’Hiv’ (16-17 juillet 1942) ; mais il est apparemment délicat d’évaluer son degré d’implication dans l’événement (on ne trouve pas ou peu la signature de Jean Jardin dans les Archives Nationales). ll mourut en 1976, sans avoir été inquiété par le moindre procès.

Voilà les faits historiques. Maintenant, les faits littéraires. Jean Jardin apparaît dans plusieurs livres. Deux signés par son propre fils, Pascal Jardin – père d’Alexandre – : La Guerre à neuf ans (Grasset, 1971) et Le Nain Jaune (Julliard, 1978). Le troisième par Pierre Assouline, Une éminence grise (Balland, 1986).
Puis vient celui d’Alexandre Jardin, se désignant lui-même comme l’intrus de la liste, l’obus visant l’anéantissement des mythes échafaudés par les précédents. Car le problème d’Alexandre Jardin est là, finalement : il n’y a pas de secret de famille, il y a mystification de famille. L’auteur dénonce un angle de vue sur l’Histoire trop étroit, mais aussi trop beau, pour laisser la place à la moindre question.

Ce livre n’est pas un documentaire historique, même s’il est d’une portée propre à intéresser la France entière (et à susciter des commentaires désobligeants… Il est déjà détesté).
Il présente la chronologie du doute qui progresse implacablement dans un esprit. Alexandre Jardin y évoque sa double vie (« Je suis plusieurs. Gai de façade, lesté d’ombres », p.105), digne descendant de sa lignée (joyeux littérateur, donc) mais instructeur d’un procès silencieux. De sincères faux-semblants en somme, au coeur desquels l’amour filial et l’exigence de vérité s’affrontent, ravageant la conscience à coups d’orages. Des souvenirs de rencontres plus ou moins flous, des phrases distinctes suivies d’interprétations imprécises : tout cela est consigné par un homme qui souhaite mettre un ordre définitif à ses affaires intérieures.
L’émotion d’Alexandre Jardin est telle que son écriture sort comme un diable de sa boîte : des questions fusent et reviennent comme des ressorts spiralés. On ne compte pas les « comment » et les « pourquoi » émaillant ce texte passionné, bouillonnant de trop-pleins, ressassant sans jamais pourtant exactement répéter. Alexandre Jardin fomente des expressions explosives, il invente presque des mots pour plier enfin ses phrases à ce qu’il ressent – et pas à ce qu’il voudrait ressentir, en repeignant le réel en rose. En l’occurrence, il le repeint en vert-de-gris, en marron, en croix gammées. Mais s’il noircit le tableau, n’est-ce pas pour rendre compte d’une certaine souffrance ? Très personnelle, et néanmoins réelle ?

Nous, qui avons lu certains ou tous ses romans (ses autres livres, ceux d’avant), nous nous sentons un peu bêtes de n’avoir pas imaginé combien Alexandre Jardin devait avoir mal à la vraie vie, pour offrir à ses lecteurs de si grands bouquets de fleurs bleues…
Ce livre est le journal d’une désillusion, d’un chagrin d’amour viscéral. Il soulève le masque de la littérature consolatrice, honnête camoufleuse des pires sentiments. Peut-être qu’Alexandre Jardin s’est monté la tête en essayant à tout prix de (se) convaincre de la culpabilité de son grand-père. Peut-être pas. Le doute est légitime ; la douleur également. Et en attendant, le livre attire notre attention sur la cécité généralisée qui fait office de bonne foi (la France, antisémite ? Voyons…). Peut-être voulait-il rétablir la vérité historique – et là, le but n’est sans doute pas tout à fait atteint (il eût fallu moins centrer le propos sur les blessures personnelles et leur évolution) – ; quoi qu’il en soit, le livre d’Alexandre Jardin fustige tous les aveuglements. Ce que nous ne voulons pas voir brouillera la vue de ceux qui nous suivront…

Des gens très bien / Alexandre Jardin. – 297 p. – Grasset, 2011. – (18€).

Note : la force de frappe du contenu n’a pas gommé les passagères faiblesses du correcteur. Deux coquilles – corrigées par un autre lecteur avant moi, dans l’exemplaire de bibliothèque que j’avais entre les mains – sont visibles à l’oeil traqueur : « il fallait avair (sic) perdu la boule » (p.56) ; « Je ne dis rien, attends glacé aux moelles et finirai pas (sic) sortir dans la rue… » Cela arrive même à des éditeurs très bien.


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