On ne sait pas tout

La maison d’édition des Rêveurs n’était certainement pas dans la lune en osant aller jusqu’au bout des paradoxes sortis de l’imagination (épaisse et tordue) de Manu Larcenet. Auteur d’une bonne cinquantaine d’albums de bande dessinée, ce dernier dispose d’un nom bien assis, avec lequel il peut signer à peu près n’importe quoi. L’ouvrage éminemment remarquable dont il va être question dans cet article relève précisément de cette catégorie – le n’importe quoi. Peu de gens savent qu’on peut publier de l’humour crasse dans les plus élégants des livres. Imaginez qu’on vous offre dans un luxueux écrin, un collier de crottes de bique : inutile de dire que cela fait son petit effet. Le résultat est trop savoureux pour être passé sous silence.

Dos toilé couleur lie-de-vin, couverture de carton très rigide avec de faux coins dans les bleu-vert, le bouquin approche les quatre centimètres d’épaisseur. Toutes les pages de riche papier blanc cassé ne sont pas numérotées, comme les planches des livres de sciences d’antan. La typographie pleine de distinction (de la famille des elzévirs, dirait-on) se fend de lettrines, de fleurons, de couillards et autres culs-de-lampe (ces marqueurs de fin de paragraphe dont le nom même a de quoi divertir extrêmement l’auteur). C’est bien à une simili-encyclopédie que nous avons à faire – sous-titrée, qui plus est. 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux. Voilà qui est d’une exactitude désarmante.
Ce sont les dessins, raconte Manu Larcenet lui-même, qui ont tout occasionné. Une horde furieuse de personnages disproportionnés, de tronches méconnaissables, de gribouillages aux silhouettes tout juste intelligibles envahissaient ses carnets de croquis. Il s’est finalement amusé à leur donner un sens, en se pliant à un exercice d’écriture relativement imprévisible, conduisant le lecteur à rire jaune, à grincer des dents, ou encore à plonger dans les limbes noires d’un humour douteux (mais ô combien jouissif).

  • Certains articles ont la sagesse concise et rodée des brèves de comptoir :« Peu de gens savent que fumer des cigarettes tue. En même temps, je vois pas bien ce qu’on peut en faire d’autre… On ne va pas les manger ou se les glisser dans le rectum, tout de même » (Figure 60). L’auteur atteint par moments des vérités déconcertantes : « Peu de gens savent que, lorsqu’ils deviennent aveugles, les chiens d’aveugle doivent se démerder tout seuls » (Figure 142).
  • D’autres évoluent dans l’absurde selon un patient crescendo, comme celui de la figure 90 : « Peu de gens savent que l’alpiniste français Jean-Edmond Visantain a été l’initiateur du courant « réaliste » de ce sport. » L’effet de surprise initial est prolongé et amplifié par des exemples de plus en plus extravagants : « Visantain et son équipe grimpèrent de nombreux sommets réalistes, notamment celui du toboggan McDonald de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) (…). Dans la foulée, ils s’attaquèrent à l’ascension du parking aérien d’Auchan-Vélizy 2 (Yvelines)… » On voit dans cet exemple que la drôlerie repose, entre autres, sur le choix des noms de lieux, exotiques parce que tout droit sortis des fonds de terroir (dans quel autre livre entend-on parler de Thorigné-en-Charnie, de Soulgé-sur-Ouette ou de Chéméré-le-Roi, trois villages du département (méconnu) de la Mayenne ?), ainsi que sur les noms des personnages. Les hommes de nationalité française sont systématiquement des Jean-quelque chose (Jean-Christophe Bidasse, Jean-Didier Cloutier, Jean-Claude Petibillet, et al.).
  • L’inattendu se mêle régulièrement à l’inavouable – à ce qu’on n’oserait jamais dire, même si on le pensait : « Peu de gens savent que l’idée reçue selon laquelle les autruches enfouiraient la tête dans le sable afin de ne pas voir le danger est une grossière imposture. Soyons sérieux, si l’autruche enfouit sa tête dans le sable, c’est uniquement dans le souci de cacher sa tronche immonde d’oiseau raté » (Figure 116). Si Monsieur Cyclopède s’était intéressé au savoir et non au savoir-vivre, voici le genre de propos qu’il aurait pu écrire : « Peu de gens savent que si l’on observe attentivement la structure moléculaire d’un morceau de dioxyde de silicium au microscope à balayage électronique, on s’emmerde rapidement » (Figure 122).

Ce bouquin ne saurait être mis entre les mains que d’amis choisis. On ne peut pas rire avec tout le monde. Et le narrateur de ces leçons de choses déroutantes en prévient le lecteur dès la figure 9 : « Peu de gens savent qu’il est d’usage, dans ma famille, de donner de charmants surnoms aux aïeux pour que les plus jeunes se repèrent dans l’arbre généalogique touffu qui fait la fierté de nos dimanches après-midi. Evidemment, il y a toujours quelques rabats-joie pour trouver ça stupide et puérile. Et ce sont toujours les mêmes, comme mamie Clito ou papy Trouducu. »

Peu de gens savent : 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux / Manu Larcenet
324 p. – Les Rêveurs, 2010. – (28€).

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