Le monde selon Garp

Le monde selon Garp - Ed. du Seuil (coll. Points), 1981.Dans un épisode des Simpson aux péripéties particulièrement extravagantes, un policier haut-gradé s’exclamait : « Mais qu’est-ce que c’est que ce monde selon Garp ? » Il n’en faut pas plus au curieux pour retrouver la trace d’un roman ainsi intitulé, signé par l’américain John Irving, et paru en 1978.
L’intrigue de ce livre ne se raconte pas. Tout au plus peut-on affirmer que le centre du roman est un dénommé S.T. Garp, que l’on suit de sa naissance dans les années 40 (conception incluse) à sa mort, dans les années 70. Pour le reste, c’est une « boîte de Pandore remplie de pitbulls », comme l’écrit un lecteur critique sur le blog Lisons.info. L’ouvrage a emballé beaucoup de monde à sa sortie.

  • Nourrissant (le vieux poche compte 598 pages), écoeurant, même, à plus d’un endroit (le lecteur voudrait fermer les yeux sur certaines giclures de sang jalonnant le parcours du personnage principal, ou encore sur le viol glauquissime subi par l’héroïne d’une de ses histoires), Le monde selon Garp est peuplé de caractères bien trempés. Un lecteur peut facilement s’attacher à des personnages qu’il voit naître, mûrir (ou pas), réussir et rater. Fondamentalement anxieux, porté et étouffé à la fois par l’affection qu’il voue à sa famille et à ses amis, tenté par les démons de midi et de minuit, conscient de son objectif de vie et de ce que son activité professionnelle peut avoir de dérisoire, Garp va jusqu’à inventer une incarnation de son angoisse (« le Crapaud du ressac », qu’il croit voir partout). D’éclats de rire en dégoûts momentanés, les émotions du lecteur ont de quoi être décapées par ce bouquin.
  • Par ailleurs, les sujets de société qui occupent les différents personnages sont toujours d’actualité. Qu’on ait chronologiquement dépassé l’époque de l’émergence du féminisme n’en fait pas pour autant une cause passée de mode. Le roman abonde en questions de sexualité (crimes sordides, adultères assumés, décisions intimes et cliniquement conséquentes) – et, inutile de le nier : le sexe intéresse les gens. Le sexe est une des choses qui fait tourner le monde – et, partant, Le monde selon Garp. Alors, si en plus de sexe le lecteur peut obtenir une dose d’humour, il en redemande  (ah, les premiers ébats, quelque part sous un canon perdu dans les champs autour du lycée… Ah, les avantages et inconvénients de la fellation pendant la conduite automobile…) ! De l’humour, quoique jaune ascendant noir, John Irving n’en manque pas. Le narrateur du livre s’amuse de situations absurdes (Garp, mâchoires cassées, se trouve aussi muet qu’une de ces féministes extrémistes qu’il exècre), comme s’il ne suffisait pas que les personnages se lorgnent eux-mêmes en ironisant avec lucidité.
  • Parlons-en, de ce narrateur. Il mène le lecteur où il veut. Certaines scènes s’étalent royalement sur plusieurs pages, quand une dizaine d’années se trouve brossée en un seul paragraphe. Emaillant le récit de citations dès le départ – et surtout au départ – , il ne laisse pas de doute au lecteur quant à la célébrité des personnages dont il raconte l’histoire (« Ma mère, écrivit plus tard Garp, était une louve solitaire » (p.10) : cette seule phrase, une citation donc, pose différentes strates de passé. Elle invoque un passé « futur » par rapport à l’action relatée dans le livre). Tout en conservant la linéarité propre au mode biographique, le narrateur se permet de fréquentes allusions aux événements à venir, attisant la curiosité, poussant quasiment le lecteur à la précipitation. Et pourtant, c’est la même main qui, par la suite, freine le lecteur : incontournables bien que paralysantes pour l’intrigue, trois oeuvres de Garp le romancier sont reproduites in-extenso. Il y a des romans dans le roman. Le roman parle de ce que c’est qu’écrire un roman. Le roman souligne et fustige ce qui rend célèbre un roman (en gros, sa couverture vulgairement tape-à-l’oeil). Le lecteur ne saurait dire qui est le plus à blâmer dans le pourrissement progressif de la sphère littéraire :  l’écrivain, l’éditeur ou les récepteurs (comprenant ceux qui lisent de travers) ?

Dans la vie, on aime rencontrer des gens qui ont une passion, un ou plusieurs principes, une façon d’aborder les choses et les événements. Bref, on aime les personnes qui ont un point de vue et le laissent entrevoir. On aime encore plus les personnes qui, tout en ayant un point de vue, restent attentives à celui des autres. Ce roman n’écoute personne. Il offre en pâture une vision du réel – une vision du réel et de la manière dont un romancier peut le manipuler pour en faire son monde.

Le monde selon Garp / John Irving
Traduit de l’anglais (américain) par Maurice Rambaud.
594 p. – Seuil, 1980. – Coll. Points (8,50€).

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