Une Milady peut en cacher une autre

miladydewinter01Alexandre Dumas, en garde !
Publié il y a 170 ans, le roman des Trois Mousquetaires peut se vanter d’avoir une fière descendance artistique. La bande dessinée d’Agnès Maupré dont nous allons parler, centrée sur l’ennemie des mousquetaires, fait partie de cet héritage, et l’enrichit véritablement.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une adaptation. Certes, l’apparence physique du personnage de Milady de Winter (lire l’excellente page sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux), ses faits et gestes, et de façon très générale, sa venimosité émanent directement de Dumas. Mais Agnès Maupré semble avoir adopté une posture à la Kirikou (« pourquoi est-elle aussi méchante ? »). Parler de réhabilitation est peut-être un peu fort ; rétablissement d’équilibre, sans aucun doute. Ce diptyque est une relecture, une variation, une exploration (quelle mère a bien pu être Milady ?). C’est un recadrage : on se repasse le film mais en changeant de point de vue. Ce changement de perspective souligne le rôle et le tempérament de chacune des femmes du roman : Milady bien sûr, mais aussi sa pitoyable servante Ketty, l’infortunée Constance Bonacieux (aïe, la vertu ne fait pas faire de vieux os), la gironde Anne d’Autriche.

C’est ainsi qu’une lumière nouvelle est projetée sur les événements provoqués par l’espionne de Richelieu, une clarté crue, qui ne conduit pas à excuser (c’est une meurtrière, tout de même) mais qui porte à comprendre quelles peuvent être les effroyables conséquences des blessures de l’amour-propre. Milady de Winter incarne la vengeance au féminin, une vengeance particulièrement patiente et souvent assouvie avec les armes de la séduction.

Autant vous dire tout de suite que l’univers n’est pas très gai. Les compères d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sont plus blafards que gouailleurs – et ce n’est pas uniquement dû au choix du noir et blanc (pour toute précision sur le style graphique, rendez-vous sur BD Zoom). Comme décapés, certains de leurs actes redeviennent ce qu’ils sont : des goujateries. Et oui, on peut être mousquetaire du Roi et un peu mufle sur les bords. D’aucuns qualifieraient hâtivement ces deux BD de féministes : mais non. Réalistes. Le rôle des femmes et leur image dans les oeuvres d’art sont évidemment tributaires de l’époque qui les voit naître. Dumas était un homme du XIXe décrivant la société du XVIIe : les femmes ne pouvaient guère être que des modèles de vertu ou des suppôts de Satan (ou, entre ces deux extrêmes, des objets plus ou moins jolis et utiles). Au XXIe siècle, on peut faire preuve de plus de nuance. Et derrière le personnage pernicieux de Milady de Winter, on voit plus nettement le visage d’une femme complexe, écorchée vive, qui a dû apprendre à se faire justice elle-même au risque de la sauvagerie.

Milady de Winter : tomes 1 et 2 / Agnès Maupré. – 134 et 141 p. – Ankama éditions (coll. Araignée), 2010 et 2012 (14,90€ et 15,90€).

Achille Talon, t.12 : Tout feu tout flamme

Titre complet : Achille Talon au coin du feu… ; tome 12.TALON12Aucoindufeu
La couverture représente un poste de télévision des années soixante, avec écran aux coins arrondis et boutons de réglage. Dans un décor comparable à ceux des émissions de l’époque, Achille prend une pose type Pierre Bellemare, nous pointant du doigt dans une attitude préventive. Greg nous avertit : sa bande dessinée a des choses à nous dire sur nous, société contemporaine. Nous nous croyons à l’abri non loin de nos âtres. Mais Achille, observateur zélé, nous enjoint d’être vigilants !

1ère édition : Dargaud, 1975. 47 pages.
Type : planches de gags (doubles pages).
Personnages : Achille, Papa Talon, Vincent Poursan, Hilarion Lefuneste, Virgule de Guillemets, le médecin d’Achille, un commercial itinérant, des policiers.

On notera l’extrême virtuosité calembouresque des titres de chaque gag de cet album. Il faut parfois les lire à voix haute pour en percer le sens.

 

Gags reposant sur une mise en abyme :
– Lefuneste prend du recul par rapport aux observations d’Achille (« Plus renversant qu’aux quilles », p.14) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)
Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

– Achille ne cesse de se penser comme personnage livresque, ce qui lui fait dire à Lefuneste : « C’est incroyable. Vous n’étiez déjà pas beau, mais là, vous devenez franchement impubliable ! » (« Pfff », p.22).
– Les noms de code des extraterrestres débarquant sur le crâne d’Achille font référence à une célèbre bande dessinée de Gotlib (« Cause-mots note », p.24) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)
Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

Le rédacteur en chef de Polite (le journal où travaille Talon) ne fait qu’une apparition (muette) dans une vignette, p.43.

Gags récurrents :
– au sujet du nez d’Achille (qui, paraît-il est gros). La planche « Prédesti-nez » commence de la façon la moins originale, puisque c’est Lefuneste qui exprime cette fallacieuse insinuation (p.4).
– au sujet de la passion paternelle pour la bière. Alambic Dieudonné Corydon Talon est prêt à renoncer à des vacances (« D’houblon l’épris », pp.6-7), à battre des records dignes des fêtes de la bière les plus allemandes (« Hein ! Siphon, fond fond… » pp.12-13), à courir les commerces en pleine nuit (« Dans les cas nets, chacun pour soif », pp.26-27), à prendre le volant dans un état qu’on n’ose même plus qualifier d’ébriété (« Le bravache va, lié, du ciel », pp.30-31). Il consomme de la Blurps, de la Hops, de la Hips (ou du moins un succédané de Hips).
– au sujet des gendarmes, lesquels peinent à faire respecter l’ordre public avec des administrés comme les Talon (notamment dans « Compublicité de meurtre », p.39)
– au sujet des commerciaux démarchant à domicile. Autant Achille aime étriller les vendeurs de brosses, autant il s’emploie à redonner confiance à un vendeur d’assurances (« Fou à lier de discorde » pp.34-35).

Gags reposant sur la connivence avec le lecteur :
– À plusieurs reprises, Lefuneste se pose en commentateur des actes d’Achille. Sans s’adresser directement aux lecteurs, il est dessiné de face et fait une sorte d’aparté : « Je le craignais : pour être cui, cui, c’est en effet plus que cui cui. » (p.17) ; « C’est tout de même extraordinaire, une mauvaise foi pareille devant les lois de l’existence. Allez, bon, nous y voilà. Même pas de suspense. » (p.18)

Dans cet album, le lecteur notera la forte présence du Papa Talon, qui tour à tour fait l’objet d’un gag ou sert d’accompagnateur à quelque lubie d’Achille.
Il percevra surtout un certain nombre de piques à l’égard des braves citoyens des années 1970. La publicité fait par exemple l’objet de critiques non dissimulées (face à Poursan, Talon pose ses conditions : « Ne me demandez pas de répandre ces infâmes mensonges commerciaux qui font rougir notre époque jusqu’au maoïsme ! », in « Qui n’a pari  ? », p.44). Est plus largement fustigé le consumérisme, à grands renforts de gadgets idiots comme une balance automatique en libre-service ; soulignons que sous prétexte d’expérience, notre bon Talon se fait tout bonnement avoir (« Je n’ai pas glissé une grosse pièce dans une petite fente pour prêter à rire ! », in « Incident qu’on put taire », p.21). Une certaine pression sociale fait succomber les personnages au mimétisme : l’été vient, il faut partir en vacances (« D’houblon l’épris », p.6) ; Lefuneste est atteint de ballomanie, apparemment courante à l’époque (« Souffler n’est pas jouer », p.10). Dans l’ensemble, c’est le principe de la manipulation du prochain qui se trouve dénoncé (Talon croit fumer autre chose que du tabac, car c’est ce que Lefuneste a suggéré dans « Pfff », p.22).
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que distinctions et décorations ne soient tenues qu’à peu de prix : à deux reprises, par la bouche de Lefuneste, Greg les qualifie de « hochets » (dans la 2ème case de « Ce faux toc graphique fut ta faute, o gras fi ! », p.28 et dans la 7ème case de « Eh ben ! Belle loterie ! »). Et pour terminer, c’est sans aucun doute le poids du regard d’autrui qui contraint Achille à une politesse de pure façade, dans cette merveille de gag ironique, sans parole, intitulé « Laid, ce croc rit » (p.47) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

Ultime information : la chanson dont Achille cite le début dans la dernière case de « Faut-il qu’alors qu’un duel est de l’art ils rient ? » (p.33) s’intitule « Je n’donnerais pas ma place ». Elle fut interprétée par Danielle Darrieux, dans le film « Un mauvais garçon » (1936). Je vous laisse en découvrir les paroles, et leur indéniable lien humoristique avec l’image…

 

Remplaçant mais pas facultatif

Martin Vidberg. Éd. Delcourt (2007).Martin Vidberg. Éd. Delcourt (2007).
Martin Vidberg. Éd. Delcourt (2007).

Pour les masses, un remplaçant, ça porte un survêt’ et ça reste assis sur le banc pendant plus ou moins tout le match. Dans sa BD, le désormais célèbre dessinateur de l’Actu en patates évoque un tout autre sport – solitaire, d’endurance, souvent de combat : l’enseignement.

Dans un format qui tient tout à fait du cahier de textes, Martin Vidberg présente avec décontraction la condition des professeurs des écoles non titulaires. Parfois parachutés là où personne ne veut aller, ils s’emploient courageusement à assurer une continuité dans le développement des connaissances des enfants. Constamment soucieux de leur l’intérêt, le remplaçant construit son enseignement en improvisant de la façon la plus assurée possible. Il n’y a pas de petite victoire, dans ce contexte : cela rend ce récit résolument optimiste – même si aucune absurdité du système n’est passée sous silence. Une des choses qui frappent le plus notre remplaçant, dont les jours de mission sont toujours comptés, c’est l’évidence du temps perdu (en réunions, par exemple) et des moyens mal répartis. Car le professeur de passage conserve continuellement son regard extérieur, sa distance protectrice avec les situations qu’il rencontre. Un atout, mais aussi une peine sans doute (difficile d’être motivé sans s’impliquer trop personnellement).

Les dates du calendrier défilent au long des pages, rythmées par certaines vignettes dont la répétition fait sourire le lecteur à chaque apparition (ce pauvre gosse, qui ne sait lire que « m…mouton ? » là où il est écrit « maman »). Le noir et le blanc suffisent amplement à exprimer les nuances des humeurs (lorsque le dessin passe au blanc sur noir, on comprend que la dépression guette notre héros). Même s’il rend certains personnages difficiles à reconnaître, le style « patatique » s’impose, en adéquation avec l’ambiance enfantine dont ne peut se départir le « plus beau métier du monde ». Tout internaute peut encore lire en ligne les soixante premières pages de ce documentaire graphique drôle et pertinent. Mais attention : une fois qu’on l’a commencé, on est atteint d’une redoutable envie de l’aller jusqu’au bout.

L’instruction étant obligatoire en France depuis 1882, on peut dire avec l’auteur que « tout le monde est passé par la case école ». Aussi tout le monde (hélas ?) a-t-il une opinion sur la profession d’enseignant. L’expérience et la sincérité du discours de Martin Vidberg, honnête sans céder au militantisme outrancier, vous en fera peut-être changer.

Le journal d’un remplaçant / Martin Widberg. 125 p. – Delcourt (coll. Shampooing), 2007 (12,50€).

Achille Talon, t.34 : L’incorrigible Achille Talon

L'incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Greg (Dargaud)

Titre complet : L’incorrigible Achille Talon ; tome 34.

1ère édition : Dargaud, 1983. 45 pages.
Type : planches de gags (doubles pages).
Personnages : Achille, Papa Talon, Vincent Poursan, Hilarion Lefuneste, le major Lafrime, Maman Talon, le vicomte Aimable-Perfyde des Blatères, le médecin d’Achille, Virgule de Guillemets, Monsieur Zlotz.

Dans cet album, il n’y a pas à proprement parler de gags récurrents. Toutes les planches tendent à brosser le portrait d’un Achille têtu, enclin à résister encore et toujours aux gêneurs de tout poil. À plusieurs reprises, l’auteur s’appuie sur la complicité entre son personnage et ses lecteurs ; par ailleurs, il ne cesse pas de jouer avec les codes de la bande dessinée elle-même.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Gags reposant sur la connivence avec le lecteur :
– la première planche. Achille est en vacances au bord de la mer. Son père le met en garde : « Chichille ! Pssst ! Hep ! Ho… hum-hum-hum… Je viens de m’apercevoir… Là, en face… Les lecteurs ! » (p.3)
– Dans « Qui a cru au cri ? », c’est Lefuneste qui s’adresse aux observateurs : « Ne vous étonnez pas du rire sarcastique et inquiétant qui m’agite au dessin précédent. Je vais vous expliquer. »

Gags reposant sur une mise en abyme :
– « Talon Expres », gag qualifié par son héros de « page la plus rapide de toute l’histoire de la bande dessinée. » Achille passe de case en case en transperçant les cadres. Ce qui lui vaut les remontrancs écrites de Crésus Lepingre, le caissier du journal Polite, qui semble refuser catégoriquement de payer pour ça.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

– Dans « La petite Bébête qui conte », Greg évoque directement son confrère Gotlib : « Je ne voudrais en aucune façon concurrencer bêtement la Rubrique-à-brac, qui est d’ailleurs insurpassable… Une somme. Un monument. Et jamais un pâté. Je m’incline. » (p.30)
– Le gag « Petit, peins, plein de pâte et de foie (Rubens) » se déroule à la rédaction du journal Polite. Talon y apprend qu’un de ses collègues, somme toute ventripotent, est au régime. Mais, mystère : l’individu semble grignoter à chacune de leurs rencontres. Comme de juste, Achille s’interroge.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

– Décidément, l’auteur a dû être taquiné sur le degré percussif de ses travaux. Page 40, dans « Attaque si rapide », on peut lire :

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

– Pour terminer, la contrariété de notre héros atteint parfois des sommets Cela pousse son créateur a intervenir en son nom propre dans la chute (vertigineuse) du tout dernier gag, « Faux tôt printemps ».

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)
Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Dans cette affaire, il me semble que Michel Greg est aussi incorrigible que son Talon !

Achille Talon, t.1 : Les idées d’Achille Talon cerveau-choc !

Titre complet : Les idées d’Achille Talon cerveau-choc ! ; tome 1.
Ce titre rappelle la toute première description que René Goscinny fit du personnage. Celui-ci avait demandé à Greg un gag bouche-trou pour le magazine Pilote, en 1963 : « Achille Talon, cerveau-choc, est un homme plein de bonne volonté, et doué d’un savoir puisé dans une encyclopédie… à laquelle il manquait pas mal de pages. Achille Talon n’en a cure ; sûr de lui, il n’hésite jamais à se jeter à corps perdu dans les situations les plus difficiles, avec une remarquable inefficacité. » (1)Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! - Dargaud

1ère édition : Dargaud, 1966. 46 pages.
Type : planches de gags.
Personnages : Achille, Hilarion Lefuneste, Vincent Poursan, le major Lafrime, Virgule de Guillemets, sa camériste Hécatombe + deux enfants anonymes (des voisins ?).
Notons qu’Achille Talon semble disposer des services d’une aide-ménagère, Madame Hibon, qui apparaît à deux reprises dans ce recueil.

Gags récurrents :
– leurs titres. Ils font l’objet d’une reprise anaphorique : Idée frappante, Idée qui fait du chemin, Idée tordue, Idée sur mesures…
les deux enfants se posent une question ou s’adonnent à une activité, et Achille Talon se mêle de leur fournir des explications et/ou des moyens supplémentaires dans leur entreprise. Ce qui provoque quasi immanquablement une catastrophe. Ces deux enfants n’apparaîtront plus : le courrier des lecteurs de Pilote révéla qu’Achille Talon plaisait davantage aux grands adolescents ; les deux mouflets n’étaient plus indispensables (2).

Gags reposant sur une mise en abyme : page 46. De la première vignette (un luxueux fauteuil vide) à la dernière (Achille vociférant), l’auteur s’amuse à imaginer un personnage conscient – jusqu’à la rage – d’être observé par le lecteur : « Vous avez bientôt fini de me dévisager ?? »

Avec cet album, les bases sont posées. Greg a créé un nouveau personnage, à partir – il ne s’en cache pas – d’un héros de la prime bande dessinée tombé dans l’oubli, Monsieur Poche de Saint-Ogan : il en a le complet trois pièces, le petit chapeau, la canne et surtout la faconde. Achille est déjà incorrigiblement bavard, je-sais-tout, et belliqueux vis-à-vis de qui fait de l’ombre à son ego. On voit déjà Talon lire Les Pensées de Pascal (« Mauvaise idée » p.23 ; « Idée commerciale » p.21), ou envoyer un vendeur de brosses sur les roses (p.21).
Chose amusante et révélatrice de la parution des gags dans un hebdomadaire, l’auteur n’hésite pas à faire des clins d’oeil à l’actualité : Achille Talon dérègle son téléviseur en regardant la 2e chaîne (créée, comme lui, en 1963 !).
Les allusions au monde de la presse et à la bande dessinée en général sont au rendez-vous. Dans l’ « Idée qui date », un enfant achète un magazine hybride, mélange de Tintin (dont Greg fut rédacteur en chef entre 1965 et 1974) et de Spirou, « Spitin ». Mais, plus significatif encore, Greg fait de son personnage un anti-héraut du neuvième art.

Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! - p.16.
Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! / Greg (Ed. Dargaud).

Voilà un bourgeois faisant preuve d’une indéniable « achillité » (« Avalanche d’idées », p.12). A suivre, bien entendu !

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(1) Source : Wikipédia.
(2) Benoît Mouchart, Michel Greg : dialogues sans bulles. – Dargaud (Portraits), 1999. – p.45.

On ne sait pas tout

La maison d’édition des Rêveurs n’était certainement pas dans la lune en osant aller jusqu’au bout des paradoxes sortis de l’imagination (épaisse et tordue) de Manu Larcenet. Auteur d’une bonne cinquantaine d’albums de bande dessinée, ce dernier dispose d’un nom bien assis, avec lequel il peut signer à peu près n’importe quoi. L’ouvrage éminemment remarquable dont il va être question dans cet article relève précisément de cette catégorie – le n’importe quoi. Peu de gens savent qu’on peut publier de l’humour crasse dans les plus élégants des livres. Imaginez qu’on vous offre dans un luxueux écrin, un collier de crottes de bique : inutile de dire que cela fait son petit effet. Le résultat est trop savoureux pour être passé sous silence.

Dos toilé couleur lie-de-vin, couverture de carton très rigide avec de faux coins dans les bleu-vert, le bouquin approche les quatre centimètres d’épaisseur. Toutes les pages de riche papier blanc cassé ne sont pas numérotées, comme les planches des livres de sciences d’antan. La typographie pleine de distinction (de la famille des elzévirs, dirait-on) se fend de lettrines, de fleurons, de couillards et autres culs-de-lampe (ces marqueurs de fin de paragraphe dont le nom même a de quoi divertir extrêmement l’auteur). C’est bien à une simili-encyclopédie que nous avons à faire – sous-titrée, qui plus est. 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux. Voilà qui est d’une exactitude désarmante.
Ce sont les dessins, raconte Manu Larcenet lui-même, qui ont tout occasionné. Une horde furieuse de personnages disproportionnés, de tronches méconnaissables, de gribouillages aux silhouettes tout juste intelligibles envahissaient ses carnets de croquis. Il s’est finalement amusé à leur donner un sens, en se pliant à un exercice d’écriture relativement imprévisible, conduisant le lecteur à rire jaune, à grincer des dents, ou encore à plonger dans les limbes noires d’un humour douteux (mais ô combien jouissif).

  • Certains articles ont la sagesse concise et rodée des brèves de comptoir :« Peu de gens savent que fumer des cigarettes tue. En même temps, je vois pas bien ce qu’on peut en faire d’autre… On ne va pas les manger ou se les glisser dans le rectum, tout de même » (Figure 60). L’auteur atteint par moments des vérités déconcertantes : « Peu de gens savent que, lorsqu’ils deviennent aveugles, les chiens d’aveugle doivent se démerder tout seuls » (Figure 142).
  • D’autres évoluent dans l’absurde selon un patient crescendo, comme celui de la figure 90 : « Peu de gens savent que l’alpiniste français Jean-Edmond Visantain a été l’initiateur du courant « réaliste » de ce sport. » L’effet de surprise initial est prolongé et amplifié par des exemples de plus en plus extravagants : « Visantain et son équipe grimpèrent de nombreux sommets réalistes, notamment celui du toboggan McDonald de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) (…). Dans la foulée, ils s’attaquèrent à l’ascension du parking aérien d’Auchan-Vélizy 2 (Yvelines)… » On voit dans cet exemple que la drôlerie repose, entre autres, sur le choix des noms de lieux, exotiques parce que tout droit sortis des fonds de terroir (dans quel autre livre entend-on parler de Thorigné-en-Charnie, de Soulgé-sur-Ouette ou de Chéméré-le-Roi, trois villages du département (méconnu) de la Mayenne ?), ainsi que sur les noms des personnages. Les hommes de nationalité française sont systématiquement des Jean-quelque chose (Jean-Christophe Bidasse, Jean-Didier Cloutier, Jean-Claude Petibillet, et al.).
  • L’inattendu se mêle régulièrement à l’inavouable – à ce qu’on n’oserait jamais dire, même si on le pensait : « Peu de gens savent que l’idée reçue selon laquelle les autruches enfouiraient la tête dans le sable afin de ne pas voir le danger est une grossière imposture. Soyons sérieux, si l’autruche enfouit sa tête dans le sable, c’est uniquement dans le souci de cacher sa tronche immonde d’oiseau raté » (Figure 116). Si Monsieur Cyclopède s’était intéressé au savoir et non au savoir-vivre, voici le genre de propos qu’il aurait pu écrire : « Peu de gens savent que si l’on observe attentivement la structure moléculaire d’un morceau de dioxyde de silicium au microscope à balayage électronique, on s’emmerde rapidement » (Figure 122).

Ce bouquin ne saurait être mis entre les mains que d’amis choisis. On ne peut pas rire avec tout le monde. Et le narrateur de ces leçons de choses déroutantes en prévient le lecteur dès la figure 9 : « Peu de gens savent qu’il est d’usage, dans ma famille, de donner de charmants surnoms aux aïeux pour que les plus jeunes se repèrent dans l’arbre généalogique touffu qui fait la fierté de nos dimanches après-midi. Evidemment, il y a toujours quelques rabats-joie pour trouver ça stupide et puérile. Et ce sont toujours les mêmes, comme mamie Clito ou papy Trouducu. »

Peu de gens savent : 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux / Manu Larcenet
324 p. – Les Rêveurs, 2010. – (28€).

Achille Talon, t.33 : Soyez Polite !

La vie secrète du journal Polite - Dargaud
Editions Dargaud, 1983

Titre complet : Achille Talon et la vie secrète du journal… Polite ! tome 33.

La rédaction du journal Polite (avatar de Pilote, hebdo fondé par Goscinny) est le lieu de travail d’Achille Talon.

1ère édition : Dargaud, 1983.
Type d’album : recueil de 23 planches.
Personnages : Hilarion Lefuneste, rédacteur en chef moustachu à lunettes, personnage presque chauve et moustachu (costume vert), autre rédac’ chef (caricature avérée de Goscinny, dessin plus ancien).

Toutes les planches – sauf la première, « Profond dément » – ont pour point commun de parler du journal Polite, où Talon, plusieurs années après avoir pris sa retraite, entreprend de faire un come-back (p.4). Plusieurs services-clef d’une rédaction sont montrés du doigt : « Le support financier », « le support juridique », « le support promotionnel », « le support interne » et « le support technique ». L’album est entièrement placé sous le signe de la mise en abyme, avec un Talon livrant tous les secrets de son travail de héros de bande dessinée.
Plusieurs planches comme « le déjeuner d’affaires » (dans laquelle on voit deux membres de la rédaction se donner bonne conscience en organisant un déjeuner « de travail »), ou encore « La grande réunion » (quatre pages truffées de bulles émises par douze collaborateurs en train de « travailler » ensemble) élargissent le champ de la critique au monde du travail en général. Quant à la planche du « Support promotionnel », plus que certainement inspirée de l’expérience de l’auteur, elle désacralise intégralement les grand-messes des salons du livre.

La satire n’épargne pas les autres magazines de bande dessinée :
p.4, Lefuneste : « On aurait dû aller à Métal-Hurlant, le patron n’a aucune mémoire, il vous aurait sauté au cou par hasard. »
p.5, Lefuneste toujours : « On serait dans Charlie-Hebdo, je vous entraînerais dans un débat sur les mérites comparés de l’acculé et de celui qui accule, mais il se trouverait sûrement une personnalité quelconque pour nous faire saisir. »
Le lecteur a le plaisir de découvrir quelques jeux de mots bonhommes :
p.6, encore une fois dans la bouche de Lefuneste (très inspiré !) : « Je vous attends au coin, chez Titin, le bistrot des jeunes de 7 à 77 ans. »

La planche du « support financier » précédemment citée retient particulièrement mon attention. D’entrée de jeu (puisque la planche est la 3e de l’album), Talon se trouve en butte aux budgets. Pas un détail n’est à négliger dans ces cases – jusqu’au titre du personnage sans regard croisé par Achille : « J.Vopo, Dissection financière ». Greg se livre à l’autocritique du style talonnesque.

Achille Talon et la vie secrète du journal Polite - p.7
Achille Talon et la vie secrète du journal Polite / Greg (Ed. Dargaud).

Achille Talon et J. Vopo ne parlent fondamentalement pas la même langue : l’un s’épanche dans de larges bulles souples ; l’autre optimise les centimètres carrés (à tous les sens du terme) de sa bulle.

En somme, semble dire Greg, le monde de la BD n’est plus ce qu’il était (c’est également la conclusion de Legoffe, auteur d’un article critique au sujet de cet album sur le site Scenario.com). La publicité, les contraintes économiques prennent le pas sur les talents et l’envie de faire rire. Sans faire dans la nostalgie geignarde et stérile, Greg saisit l’occasion d’ouvrir les yeux de son lecteur sur le marché du neuvième art.

Achille Talon, t.32 : Disertation

La traversée du disertTitre complet : Achille Talon et la traversée du disert ; tome 32.
Ce titre est un jeu de mots portant sur l’expression « traversée du désert » (laquelle désigne une période d’absence de créativité ou de grande solitude morale). Ce titre a certainement inspiré l’appellation du coin de web sur lequel vous vous trouvez actuellement (une île diserte).

1ère édition : Dargaud, 1982. 48 pages.
Type : aventure complète.
Personnages : Achille, Hilarion Lefuneste, Maman Talon, Papa Talon, Virgule de Guillemets (assez effacée), Pétard le canard + les évadés Pinasse et Leubemans, les gendarmes Philippe-Perceval-Auguste de la Mannequynière et Leretressy, un ingénieur de carrière et son manoeuvre Placide.
Objets au rôle prépondérant :
– le transistor de Lefuneste (voir plus bas, « Gags récurrents ») ;
– la voiture d’Achille : « Dérivée de la De Dion 1903, l' »Achilles », robuste et peu coûteuse, sortit en 1908 des ateliers britanniques de B. Thompson & C°, Ltd, à Frome, dans le Somerset, England… * » / Note de l’auteur : « Parfaitement authentique et vérifiable », p.10)

Situation initiale : les Talon et le « voisin pris au hasard » pique-niquent dans un coin de campagne. Deux évadés les prennent en otage (pour bénéficier de la voiture d’Achille et du transistor de Lefuneste). Ils sont rejoints par une paire de gendarmes prompts à estimer leur propre intérêt dans l’affaire. L’équipée finit par échouer dans les Gorges de l’Aingurjitte et plus précisément dans une carrière désolée et truffée de mines – ce qui ne manque pas de faire exploser le groupe et pousser les Talon à la rébellion.

Gags récurrents :
– Pétard est successivement pris pour un hibou (par Pinasse, p.7), un « dindon ventrolique » (sic, par Leubemans, p.30), un toucan (par Placide, p.36), un dindon – plus précisément un « onguiculé semi-migrateur macroptère » – (par l’ingénieur, p.37) ;
– la destruction avortée du transistor de Lefuneste. Achille entreprend de le désintégrer à 5 reprises : dégagement au pied (« poc » p.5), écrasement par la méthode postérieure (« – boum – scrouâak », p.8), écrasement par voie géologique (« skrouatch », p.14), démantibulation complète (« poc », « paf, paf paf paf, paf paf paf ») et ingestion par volatile consentant (« – Susucre. – Hic. » ,  p.28), et enfin, le composant électronique continuant d’émettre intra corpus, étranglement du susmentionné volatile (« J’occis le malfaisant », p.31).

Gags reposant sur une mise en abyme : page 11. Les Talon et Lefuneste sont condamnés à courir derrière la « dérivée De Dion 1903 », attachés par le cou. Achille affirme que « ce désolant intermède va i-né-vi-tablement tourner court »… (Cliquez sur la planche pour l’agrandir.)

Extrait de La Traversée du Disert, page 11.

Michel Greg perd rarement une occasion de rire de lui-même et de sa profession de dessinateur.

Sont moqués dans cet album :
– l’impossibilité, pour l’homme moderne, de jouir d’un silence pourtant ostensiblement recherché (p.1). L’obstination (et l’échec) d’Achille à réduire la radio de Lefuneste en miettes en est l’affligeante preuve ;
– la médiocrité des motifs d’incarcération contemporains : les deux malfrats sont coupables de fraude fiscale, mais aspirent à « devenir des bandits respectables » (parce que médiatisés) grâce à leur évasion spectaculaire (p.23 et suivants) ;
– l’intelligence douteuse des stratégies – et des membres – de la gendarmerie nationale (p.16), et l’aisance avec laquelle certains éléments retournent leur uniforme (p.48) ;
– la faible motivation et l’efficacité quasi-nulle des ouvriers (L’ingénieur : « PLACIDE ! Essayeriez-vous de me dire que LE TRAVAIL EST FAIT ? » p.38) ;
– et bien sûr, le manque de sérieux des aventures narrées par le présent album – manque de sérieux de la bande dessinée en général !

Conclusion : Prenant place entre deux albums de planches (Il n’y a (Dieu merci) qu’un seul Achille Talon et La vie secrète du journal Polite), cette aventure abonde en irrésistibles bavardages. En témoigne une plaisanterie jouant uniquement sur une homonymie toute bête (Leubemans réclame une carte à Papa Talon, lequel lui tend un bristol digne du gentleman de haut rang qu’il est, ce qui ne fait que retarder l’histoire de 6 cases environ, p.15). Lecteurs inconditionnels, soyez heureux : La traversée du disert en dit long !