Je parle, donc je réfléchis. (Dans l’idéal.)

Ne me dites plus jamais bon courage. Ventana éditionsTiens, tiens : un livre de psychologie du langage. Est-il bien prudent de se lancer dans pareille aventure linguistique ? Allez, cela dure moins de 200 pages. Et ce n’est pas si linguistique que cela.
Loin d’être un cours magistral de sémantique, le livre de Philippe Bloch ressemble à un recueil d’articles de sociologie composés pour un large public. L’auteur (par ailleurs chroniqueur dans la presse papier et radiophonique) se pose avant tout comme un observateur, invitant son lecteur à s’écouter parler davantage. Et cela fonctionne. Après avoir lu le chapitre 2, vous ne pourrez plus prononcer l’adjectif « petit » de la même façon. Le chapitre réservé à l’adjectif « gentil », globalement employé par antiphrase aujourd’hui, ne fait pas moins mal. « Bon courage », si vous employez souvent cette expression et que vous entreprenez de lui trouver une remplaçante.
Toutefois, en cherchant l’efficacité, Philippe Bloch fait souvent usage de raccourcis. Et la « parisianité » du point de vue n’est pas toujours discrète. Les envolées pro-Américaines m’ont également désappointée. Sur ce sujet, j’aime mieux l’approche humoristique du Comte de Bouderbala.
Pour résumer, Philippe Bloch a écrit une sorte de pamphlet, personnel, à l’encontre de la société française. C’est un livre plaisant, mais pas indispensable ; il resterait beaucoup à écrire pour que chacun puisse reconsidérer ses propres façons de parler. Finalement, c’est Gandhi qui résume cela le mieux :

« Vos croyances deviennent vos pensées
Vos pensées deviennent vos paroles
Vos paroles deviennent vos actions
Vos actions deviennent vos habitudes
Vos habitudes deviennent vos valeurs
Vos valeurs deviennent votre destinée. »

Ne me dites plus jamais bon courage ! Lexique anti-déprime à usage immédiat des Français / Philippe Bloch -141 p. – Ventana, 2014 (10 €).

Faites le bon choix

Les décisions absurdes / Christian Morel. - Ed. Gallimard
Ed. Gallimard

Connaissez-vous la revue Books ? Elle repose sur un concept similaire à celui de Courrier International (traduction en français d’articles parus dans la presse étrangère), mais ne s’intéresse quasiment qu’à l’actualité du livre. Romans, essais, témoignages, bouquins en tous genres parfois inaccessibles dans notre pays tracent au fil de leurs éditions un croquis, toujours en mouvement, de l’état littéraire du monde. Très intéressant, et bien fichu. Avant même le sommaire, le lecteur bénéficie d’une page regroupant les meilleures phrases du magazine. Ce carnet de citations éclectiques est l’entrée en matière la plus originale et appétissante que j’aie pu lire.

Dans le numéro 27 de Books, daté du mois de novembre 2011, sous la rubrique Psychologie, un titre latin accroche l’oeil. « Errare humanum est. » Quid ?
« Elle déchire les couples, déclenche des guerres, tue les patients de médecins défaillants : l’erreur règne sur l’humanité et lui coûte très cher. Mais pourquoi sommes-nous si prompts à nous y laisser prendre ? » C’est tout l’argument d’un livre vraisemblablement passionnant (mais que les éditeurs français ne semblent pas pressés de mettre à notre disposition – hélas !), Being wrong. La journaliste américaine Katryn Shulz y explore, apparemment avec humour, les mécanismes et aspects philosophiques de l’erreur humaine.
Un article de Books est toujours éclairant en soi : assurément, vous y trouvez de nouvelles pistes, d’autres références de livres, plusieurs noms de spécialistes inconnus de vous mais que vous devinez prometteurs. « Errare humanum est » n’échappe pas à cette agréable règle : on nous recommande deux autres ouvrages sur la question, dont un – surprise ! – écrit par un Français, et honoré du titre de référence. Il s’agit des Décisions absurdes de Christian Morel (Gallimard, 2002). Deuxième surprise : le livre se trouve dans les fonds de ma médiathèque préférée !

Cadre dirigeant dans une entreprise, Christian Morel n’est pas de ceux qui sèment les lecteurs en chemin à grands coups de concepts flous et de jargon issu des sciences cognitives. Pas à pas, avec talent et force exemples, il amène tout un chacun à mettre des mots sur des processus dont l’individu n’a souvent pas conscience. La variété des situations analysées contribue grandement au plaisir de la lecture. Morel présente avec rigueur des résultats idiots mais somme toute anodins (comme l’existence de montres sensées permettre de lire l’heure la nuit et dont les aiguilles ne sont pas fluorescentes – ce qui ne semblait pas choquer le vendeur), comme des décisions conduisant à mort d’hommes. L’exemple de l’explosion de la navette Challenger revient particulièrement souvent. À ce propos, le Français ni plus ni moins versé dans les aventures de l’aérospatiale sera peut-être ébahi de découvrir que cette affaire a fait couler des fleuves d’encre, outre-Atlantique. Rapports, thèses, procès, infinis débats médiatiques, la décision de lancer la navette (envers et contre des ingénieurs dénonçant tant bien que mal les dysfonctionnements de pièces essentielles) n’en finit pas d’alimenter les fascinations. Il ne s’agit pas de déterminer à qui la faute, comme dans l’histoire de Davey Moore chantée par Bob Dylan et Graeme Allwright. Il s’agit de comprendre l’incompréhensible : le choix délibéré d’aller contre le but recherché, le raisonnement d’une personne compétente menant droit à l’action irrationnelle.
Néanmoins, si certaines décisions évoquées eurent réellement des conséquences effroyables, la plupart d’entre elles font sourire, immanquablement. Familles, organisations structurées dans les entreprises, aucun groupe n’y échappe. On s’identifie à tous ces pauvres bougres piégés en réunion, satisfaits d’avoir juste « fait quelque chose » même si c’est n’importe quoi. Après cette lecture, je pense que vous ne participerez plus jamais à une décision de la même façon. Ne vous en privez pas.

Les décisions absurdes : sociologie des erreurs radicales et persistantes / Christian Morel.302 p. – Gallimard, 2002.

Bonus ! Christian Morel vient de publier la suite de ce livre, qui était consacré au diagnostic de l’erreur : Les décisions absurdes, tome 2 : comment les éviter (Gallimard). Ouf ! J’avais peur que l’humanité n’ait jamais le pouvoir de se corriger.