Montaigne aurait adoré internet

Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé
Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé

Sans doute avez-vous déjà lu, ou du moins entendu parler de Montaigne (1533-1592), célèbre pour ses Essais (si différents de la littérature de l’époque, oeuvre peu ou prou fondatrice du genre de l’autobiographie), pour son amitié légendaire avec Étienne de la Boétie (« C’étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie, mais des amis franco de port, les copains d’abord… » chantait Georges Brassens), ou encore pour l’une de ses devises préférées qui devint un fameux titre de collection aux Presses Universitaires de France : « Que sais-je ? »
Dans leurs éditions les plus complètes, Les Essais comptent trois livres. Je n’ai, sur ma liseuse, téléchargé que le premier – à titre d’essai, précisément. Et j’en suis fort satisfaite : ce texte, traduit en français contemporain (nous disons bien « traduit », car le français du XVIe siècle a de quoi nous paraître étranger), est une médiation précieuse. Ici, pas d’énergie perdue à comprendre les tournures, mais une attention tout entière consacrée aux idées – et non des moindres. Je découvre avec enthousiasme la tâche entreprise envers et contre des avis divergents par Guy de Pernon, universitaire apparemment retraité et bénévolement dévoué à la diffusion d’oeuvres numériques.

C’est ainsi, donc, que je m’initie à la formidable pensée de Montaigne, observateur désintéressé du genre humain, tirant ses exemples aussi souvent des auteurs latins que de l’expérience de tel ou tel personnage de sa connaissance.
La lecture du chapitre 34 m’a laissée coite. On m’avait dit que Montaigne était étonnamment moderne, mais de là à le voir appeler de ses voeux l’avènement des sites internet de petites annonces diverses et variées…!
« Feu mon père (…) m’a dit autrefois qu’il aurait voulu faire en sorte que dans chaque ville il y eût un endroit prévu pour cela, et bien indiqué, où ceux qui auraient besoin de quelque chose puissent se rendre et faire enregistrer leur demande auprès d’un employé dont ce serait la tâche. Ainsi par exemple : « je cherche à vendre des perles » ou « je cherche des perles à vendre ». Untel cherche des gens pour l’accompagner à Paris. Tel autre voudrait employer quelqu’un qui ait telle qualification. Tel autre cherche un employeur. Tel autre a besoin d’un ouvrier. Qui ceci, qui cela, chacun selon ses besoins. Et il semble bien que ce moyen de nous mettre en relation les uns avec les autres apporterait une amélioration non négligeable dans les rapports avec les gens. Car il est évident qu’il y a toujours des situations dans lesquelles on a besoin les uns des autres, et qui, parce qu’on ne trouve pas à s’entendre, laissent les gens dans un grand embarras. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 1)

Un peu plus loin, l’auteur nous confie qu’il aurait volontiers ouvert un blog, ou une page sur un réseau social en ligne, si l’informatique avait existé…
« En matière de gestion domestique, mon père avait une méthode, que j’approuve, mais que je ne parviens nullement à suivre. C’est qu’en plus du registre des affaires du ménage, où se notent les menus comptes, paiements, marchés, qui ne nécessitent pas le recours à un notaire, et dont un intendant a la charge, il ordonnait à celui de ses domestiques qui lui servait de secrétaire de tenir un journal dans lequel il devait insérer ce qui se produisait de notable, et ainsi jour par jour, tout ce qui pouvait servir à l’histoire de sa maison. Cette histoire est très agréable à relire, quand le temps commence à en effacer le souvenir, et elle est souvent très utile pour nous tirer d’embarras : quand fut commencée telle chose ? Quand fut-elle achevée ? Quels grands personnages et leurs suites sont-ils passés chez nous ? Combien de temps y sont-ils demeurés ? Nos voyages, nos absences, les mariages, les décès, les  bonnes ou mauvaises nouvelles reçues, les changements des principaux serviteurs – bref, toutes ces choses-là. C’est une coutume ancienne, mais je pense qu’il faudrait la reprendre, chacun à sa façon. Et je m’en veux de ne l’avoir fait. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 3)

Vous voulez vous faire une idée par vous-même ? Pas de problème : l’ebook est téléchargeable gratuitement pour les possesseurs d’une liseuse, ou consultable à partir d’un ordinateur de bureau, via le site Calameo.
Peut-être serez-vous sensible à ce paradoxe : la lecture de Montaigne ne vous transportera pas, vous lecteur, dans une autre époque (pouvoir magique des romans du XIXe comme ceux d’Alexandre Dumas, par exemple) ; en revanche il fera venir à vous un homme du XVIe siècle, qui philosophera en votre compagnie comme s’il y avait toujours été.

Essais : livre 1 / Michel de Montaigne ; traduction par Guy de Pernon d’après l’édition de 1595. – Ebook Kindle, téléchargé en 2012.

« Qu’est-ce qu’une jolie fille comme vous fait dans un endroit comme Hi-Fi ? » *

Il n’est jamais trop tard pour lire les best-sellers. Ils sont souvent encore très bons, même quinze ans après. Et l’avantage, avec eux, c’est qu’il se trouve toujours quelqu’un dans votre entourage qui en a lu un, qui l’a aimé, et qui n’a pas à se forcer pour vous communiquer l’étincelle d’énergie nécessaire à la découverte. Autres indéniables avantages : vous n’avez pas de peine à les dégoter dans votre médiathèque ou chez votre libraire préféré.

Plon (1997)
Plon (1997)

Le roman anglais dont il va être question ici appartient à cette catégorie ; son titre a même un surcroît de célébrité, glané auprès de la communauté cinéphile. De fait, cinq ans après sa sortie (en 1995), le livre fut porté à l’écran par Stephen Frears. Il s’agit de Haute fidélité (High Fidelity), 2e livre (mais 1er roman) de Nick Hornby.

-> Quels sont les fondements de ce succès auprès des lecteurs ?

  • Il me semble qu’il tient beaucoup au personnage principal : Rob Fleming – narrateur, en plus d’être le héros. Un livre qui dit « je » et qui s’adresse à son lecteur comme à son confesseur gagne déjà plusieurs bons points.
    « Voilà comment ne pas faire une belle carrière : a) rompre avec sa petite amie ; b) lâcher la fac ; c) aller travailler dans un magasin de disques : d) rester dans des magasins de disques toute sa vie. »
    (partie « Alors… », point 4)

    Ces quelques mots vous révèlent presque tout ce qu’il y a à savoir au sujet de Rob :
    – il adopte une posture de looser, aussi bien sur le plan professionnel que sentimental. Un lecteur satisfait de sa propre situation se délecte de ne pas ressembler à Rob ; les autres se sentent moins seuls.
    – il travaille dans le secteur de la musique. Rares sont les personnes qui détestent cet art, de quelque courant qu’il soit.
    – il a une amusante propension à réfléchir par listes et énumérations en tous genres. Signe d’une certaine lucidité, probablement. Point commun avec ses deux employés de Championship Vinyl (le magasin de disques), certainement. Les listes leur sont un moyen de jouir de leur érudition musicale. Celles de Rob ont des sujets si divers qu’elles ont été elles-mêmes judicieusement listées sur l’article anglais de Wikipédia.

    Résumons : notre héros n’est plus un jeunot (le lecteur apprendra qu’il est âgé de 35 ans), il est plus doué qu’il ne le pense, et il distille une bonne dose de cynisme et d’auto-dérision.

  • N’ayons pas peur des mots : Haute fidélité est un roman sentimental. Et cela porte à l’universalité. Mais si, enfin !
    1. Le héros est capable de faire connaissance avec son lecteur en classant ses ruptures les plus douloureuses par ordre chronologique ! La séparation, puis le lien ténu qui subsiste entre Laura (l’ex-petite amie la plus récente) et le narrateur, est la colonne vertébrale du livre. Sans compter que Rob tombe amoureux deux fois (d’une chanteuse, puis d’une journaliste) – cette sensation lui paraissant clairement différente de ce qu’il éprouve pour Laura, d’ailleurs. Lisez cela : Rob est allé écouter une chanteuse, Marie LaSalle, dans quelque pub obscur. Elle chante : il pleure, à son plus grand étonnement. « Je me retrouve dans deux états apparemment contradictoires : a) Laura me manque soudain passionnément, comme jamais depuis son départ, b) je tombe amoureux de Marie LaSalle. » (« Maintenant », chap.4) Ne serions-nous pas en présence d’un sympathique équivalent masculin au Journal de Bridget Jones de Helen Fielding (paru en 1996) ?
    2. Le livre n’est pas uniquement consacré au sentiment amoureux. Les relations parents-enfant ont aussi leur importance. Bien sûr, Rob n’échappe pas aux remarques de sa mère (« Moi, je voudrais de la compassion, de la compréhension, des conseils, de l’argent, et pas forcément dans cet ordre, mais rien de tout ça ne figure dans le logiciel de ma mère. » (« Maintenant », chap.2) ; il réfléchit également beaucoup à ses rapports avec ses ex-beaux-parents (« C’est drôle, non ? On fête Noël chez des gens, on s’inquiète quand ils vont se faire opérer, on les serre dans ses bras, on les embrasse, on leur offre des fleurs, on les voit en robe de chambre… et puis boum, c’est fini. » ibid.). Rob affecte le détachement, considère le foyer parental comme un lieu finalement étranger – jusqu’à penser avec une froide franchise : « Si les gens doivent absolument mourir, qu’au moins ils ne meurent pas en étant proches de moi. Mes parents ne vont pas mourir en étant proches de moi, j’en fais le serment. Quand ils partiront, je ne sentirai presque rien. » (« Maintenant », chap. 25). Tout le monde ne peut pas se vanter d’être aussi honnête, n’est-ce pas ? D’être aussi hautement fidèle à soi-même !…
  • Ajoutons que Haute fidélité, High fidelity en version originale, est un excellent titre. La preuve : c’était l’expression choisie par Elvis Costello pour intituler l’une des chansons de son album phare, Get Happy !! (1980). Et avant cela bien sûr, la haute fidélité (Hi-Fi en anglais apocopé) désigne, dans le domaine de la physique acoustique, une technologie de musique amplifiée. Voilà un roman placé sous le signe de la musique, cela tombe sous le son.

-> Une anthologie musicale
C’est un fait : à chaque page ou presque, le lecteur rencontre un titre de chanson ou d’album, le nom d’un artiste ou d’un groupe. Ces références émaillent le discours au point de compromettre la compréhension des béotiens dont la culture musicale pop-punk-rock-et-autres est floue (béotiens dont – honte sur moi ! – je suis).
Exemple : un matin, au magasin, Rob enrage à l’idée de subir l’écoute de Walking on sunshine (chap.1). Si vous connaissez ce tube de Katrina and The Waves, daté de 1985, aucun problème. Mais si vous ignorez que cette chanson entraînante évoque l’exaltation du coup de foudre confirmé, vous passez à côté de quelque chose. Autre exemple : Charlie, une des ex de Rob, portait à l’époque un tee-shirt Tom Robinson (chap.21). Ce geste vestimentaire est moins anodin qu’il n’y paraît : étiez-vous au courant ?
Il n’est pas toujours commode de faire une pause dans sa lecture pour s’offrir une minute d’écoute sur Internet ; aussi ai-je, la plupart du temps, laissé filer ces références en me disant que j’allais vraisemblablement les retrouver en fin de livre, avec crédits et consorts.
Stupeur et déception : aucune liste des oeuvres citées n’apparaît dans le livre. Pas de discographie complète non plus sur les articles de Wikipédia, qui pallient généralement très bien aux défauts de la chose imprimée. Manquement éditorial, à mon sens.

Cette liste, je l’ai dressée. Elle contient plus de 235 items – non sans quelques répétitions.
Il existe bien évidemment des degrés, dans les citations. Il y a les noms qu’on découvre, tatoués sur un bras musclé (« LYNYRD SKYNYRD », partie « Alors… », point 3) et ceux qui ne peuvent pas ne pas figurer dans le palmarès des chansons préférées de DJ Fleming : Marvin gaye, Chuck Berry et Al Green (in « Maintenant… », chap. 33).
J’ai dénombré environ 30 citations d’artistes abhorrés par Rob. Il liste, par exemple, les « cinq-Groupes-ou-musiciens-à-passer-par-les-armes-quand-sonnera-l’heure-de-la-Révolution-Musicale », à savoir Les Simple Minds, Michael Bolton, U2, Bryan Adams et Genesis (in « Maintenant… », chap.15).

Cette liste méritant de profiter au monde entier et non aux seuls valeureux visiteurs de l’Île Diserte, je l’ai publiée dans l’article français de Wikipédia. Elle sera sans doute complétée ou modifiée par quelque internaute anonyme, mais les bases sont jetées.
Nick Hornby y invente une chanteuse (Marie LaSalle, in « Maintenant », chap.4) et deux groupes (The Liquorice Comfits in « Maintenant », chap.1, et The Sid James Experience in « Maintenant », chap.14) – merci au fabuleux wiki Rocklopedia Fakebandica !, aussi drôle qu’utile.
Nick Hornby mentionne surtout 138 interprètes ou groupes différents (Les Beatles, Solomon Burke et Aretha Franklin sont parmi les plus cités), et désigne précisément quelque 105 chansons.
235 morceaux mis bout à bout représentent plus de douze heures de musique. C’est une liste de lecture si longue que You Tube ne m’a pas permis de la créer (et oui : 200 chansons, c’est le maximum autorisé). Aussi ai-je créé deux playlists :
– la 01, contenant les chansons précisément citées par le narrateur (titre, interprète) ;
– la 02, contenant les chanteurs, chanteuses, guitaristes, groupes, albums, pour lesquels j’ai choisi une chanson représentative, connue et/ou datant d’avant 1995 (histoire que le narrateur ait eu une chance de la connaître !).

Bonne écoute ! Si ça, ce n’est pas de la haute fidélité …

Haute fidélité [High fidelity]/ Nick Hornby ; traduit de l’anglais par Gilles Lergen.
247 p. – Plon, 1997. – Réed. 10/18 (Domaine étranger), 2010.

* Extrait d’un sketch de François Pérusse.


Une tournure rien moins que cavalière

Cavalier Vert (Bragelonne)L’heroïc fantasy a le pouvoir de faire voyager son lecteur dans le temps, dans l’espace, dans le surnaturel – et aussi dans les arcanes de sa langue.

Usant à bon escient d’un vocabulaire pointu, l’américaine Kristen Britain manie les résurgences de professions et de techniques anciennes pour amener doucement son lecteur dans le Moyen-Âge forestier sorti de son imagination. Un talent sans doute partagé par bien d’autres auteurs de sagas, mais également indispensable aux traducteurs. C’est Claire Kreutzberger qui s’est chargée, pour les éditions Bragelonne, de transposer Cavalier Vert au pays de Molière. La chose ne dut pas être aisée ; mais à l’image de l’héroïne de ces romans, valeureuse au point d’oublier telle ou telle recommandation, la traductrice a osé, à maints endroits, soumettre le sens de ses phrases à une expression aux us singuliers – si singuliers, que le dictionnaire de l’Académie Française note à son propos qu’ « il est bon d’éviter cette façon de parler, à cause de l’équivoque qu’elle entraîne. »

  • Voici un exemple, extrait de La Première cavalière (deuxième tome de la série), p.82-83.

Josh, un jeune messager, entre dans la pièce où se trouve le roi ; il s’écroule devant lui plus qu’il ne s’agenouille, et bafouille ce qu’il a à dire. Larenne Stèle, capitaine des Cavaliers Verts présente durant cette scène, se sent un peu responsable des imperfections notables de l’attitude du garçon, pourtant sous les ordres d’un dénommé Gerad. « Plus tard, elle parlerait à Gerad des manières rien moins que gracieuses de Josh en présence du roi. »
Heureusement, dans cet exemple, l’appréciation de Larenne Stèle intervient après les maladresses de Josh : le lecteur ne peut donc se méprendre sur l’élégance du garçon. L’expression est bel et bien négative : Stèle ne le trouve nullement gracieux.

  • Deuxième occurrence, toujours dans le même ouvrage, p.290.

Le Cavalier Vert Alton D’Yer est prisonnier d’une forêt maléfique peuplée de créatures d’une extrême sauvagerie. Le voilà face à face avec « un énorme félin (…). Par sa silhouette et sa couleur de pelage, l’animal ressemblait à un couguar, mais il était au moins deux fois plus gros qu’un mâle de taille moyenne, et il y avait aussi d’autres différences rien moins que subtiles. Ses moustaches étaient d’épaisses épines barbelées… »
Le lecteur scrupuleux lira peut-être le paragraphe deux fois ; l’impatient, quant à lui, se raccrochera au mot « différences » et s’empressera de les découvrir, se moquant peu ou prou du fait qu’elles soient subtiles.

Ne culpabilisons pas de ne point comprendre ce « rien moins que » : cette expression fait l’objet de controverses grammairiennes depuis des siècles (un résumé d’une grande clarté se trouve sur le site de l’éditeur Linguatech) !
« Rien moins que est essentiellement négatif et signifie : « nullement » : il n’est rien moins qu’un héros = il tout plus qu’un héros, il n’est nullement un héros » explique M. Grevisse (Le Bon usage, 3e éd. – Duculot. – § 592, rq.2). « Rien de moins que donne à la phrase un sens positif et signifie « pas moins que » (…). Cette distinction est loin d’être toujours observée : rien moins que est souvent employé dans des phrases de sens positif (…). On le voit, les deux locutions se trouvent mélangées au point qu’il devient impossible de les discerner. »

En braves lecteurs que nous sommes, nous avons l’intelligence de nous faire une idée du sens de cette expression en fonction de son contexte ; mais avouons qu’il valait le coup de vérifier sa véritable acception. Merci à Claire Kreutzberger de s’être aventurée sur ce champ de bataille linguistique !

Le monde selon Garp

Le monde selon Garp - Ed. du Seuil (coll. Points), 1981.Dans un épisode des Simpson aux péripéties particulièrement extravagantes, un policier haut-gradé s’exclamait : « Mais qu’est-ce que c’est que ce monde selon Garp ? » Il n’en faut pas plus au curieux pour retrouver la trace d’un roman ainsi intitulé, signé par l’américain John Irving, et paru en 1978.
L’intrigue de ce livre ne se raconte pas. Tout au plus peut-on affirmer que le centre du roman est un dénommé S.T. Garp, que l’on suit de sa naissance dans les années 40 (conception incluse) à sa mort, dans les années 70. Pour le reste, c’est une « boîte de Pandore remplie de pitbulls », comme l’écrit un lecteur critique sur le blog Lisons.info. L’ouvrage a emballé beaucoup de monde à sa sortie.

  • Nourrissant (le vieux poche compte 598 pages), écoeurant, même, à plus d’un endroit (le lecteur voudrait fermer les yeux sur certaines giclures de sang jalonnant le parcours du personnage principal, ou encore sur le viol glauquissime subi par l’héroïne d’une de ses histoires), Le monde selon Garp est peuplé de caractères bien trempés. Un lecteur peut facilement s’attacher à des personnages qu’il voit naître, mûrir (ou pas), réussir et rater. Fondamentalement anxieux, porté et étouffé à la fois par l’affection qu’il voue à sa famille et à ses amis, tenté par les démons de midi et de minuit, conscient de son objectif de vie et de ce que son activité professionnelle peut avoir de dérisoire, Garp va jusqu’à inventer une incarnation de son angoisse (« le Crapaud du ressac », qu’il croit voir partout). D’éclats de rire en dégoûts momentanés, les émotions du lecteur ont de quoi être décapées par ce bouquin.
  • Par ailleurs, les sujets de société qui occupent les différents personnages sont toujours d’actualité. Qu’on ait chronologiquement dépassé l’époque de l’émergence du féminisme n’en fait pas pour autant une cause passée de mode. Le roman abonde en questions de sexualité (crimes sordides, adultères assumés, décisions intimes et cliniquement conséquentes) – et, inutile de le nier : le sexe intéresse les gens. Le sexe est une des choses qui fait tourner le monde – et, partant, Le monde selon Garp. Alors, si en plus de sexe le lecteur peut obtenir une dose d’humour, il en redemande  (ah, les premiers ébats, quelque part sous un canon perdu dans les champs autour du lycée… Ah, les avantages et inconvénients de la fellation pendant la conduite automobile…) ! De l’humour, quoique jaune ascendant noir, John Irving n’en manque pas. Le narrateur du livre s’amuse de situations absurdes (Garp, mâchoires cassées, se trouve aussi muet qu’une de ces féministes extrémistes qu’il exècre), comme s’il ne suffisait pas que les personnages se lorgnent eux-mêmes en ironisant avec lucidité.
  • Parlons-en, de ce narrateur. Il mène le lecteur où il veut. Certaines scènes s’étalent royalement sur plusieurs pages, quand une dizaine d’années se trouve brossée en un seul paragraphe. Emaillant le récit de citations dès le départ – et surtout au départ – , il ne laisse pas de doute au lecteur quant à la célébrité des personnages dont il raconte l’histoire (« Ma mère, écrivit plus tard Garp, était une louve solitaire » (p.10) : cette seule phrase, une citation donc, pose différentes strates de passé. Elle invoque un passé « futur » par rapport à l’action relatée dans le livre). Tout en conservant la linéarité propre au mode biographique, le narrateur se permet de fréquentes allusions aux événements à venir, attisant la curiosité, poussant quasiment le lecteur à la précipitation. Et pourtant, c’est la même main qui, par la suite, freine le lecteur : incontournables bien que paralysantes pour l’intrigue, trois oeuvres de Garp le romancier sont reproduites in-extenso. Il y a des romans dans le roman. Le roman parle de ce que c’est qu’écrire un roman. Le roman souligne et fustige ce qui rend célèbre un roman (en gros, sa couverture vulgairement tape-à-l’oeil). Le lecteur ne saurait dire qui est le plus à blâmer dans le pourrissement progressif de la sphère littéraire :  l’écrivain, l’éditeur ou les récepteurs (comprenant ceux qui lisent de travers) ?

Dans la vie, on aime rencontrer des gens qui ont une passion, un ou plusieurs principes, une façon d’aborder les choses et les événements. Bref, on aime les personnes qui ont un point de vue et le laissent entrevoir. On aime encore plus les personnes qui, tout en ayant un point de vue, restent attentives à celui des autres. Ce roman n’écoute personne. Il offre en pâture une vision du réel – une vision du réel et de la manière dont un romancier peut le manipuler pour en faire son monde.

Le monde selon Garp / John Irving
Traduit de l’anglais (américain) par Maurice Rambaud.
594 p. – Seuil, 1980. – Coll. Points (8,50€).

Les embrouilles du Prince de Sang-Mêlé

Ou plutôt, celles du traducteur / relecteur du roman de J.K. Rowling !Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé / Rowling

Retour à Harry Potter et au sixième tome de ses aventures. Les cent dernières pages du livre offrent au lecteur pointilleux deux nouvelles occasions de brandir sa grammaire.

Page 623 (édition grand format 2005) : cela fait plus de dix pages que le lecteur a plongé avec Harry et Dumbledore dans une grotte ensorcelée, au coeur de laquelle se trouve un lac manifestement peu propice à la baignade. Le patriarche met en garde son jeune accompagnateur :
– « Attention de ne pas toucher l’eau. »
Attention de ?
Certes, les lettres administratives sont souvent à l’attention de quelqu’un. Mais avec un infinitif derrière… Le doute m’étreint. Le Lexis (fidèle Larousse de la langue française) me délivre en m’assurant que les deux prépositions (à ou de) s’emploient après la locution faire attention.
Toutefois, quelques recherches sur Internet me portent à croire que la construction avec à est plus soutenue que celle avec de. Peut-être parce que le synonyme un peu plus littéraire de faire attention, veiller, nécessite la présence d’un à. Le Trésor de la Langue Française informatisé est même catégorique (sens II., B., points 3 et 5) : l’usage de la préposition de après faire attention ressort d’une « langue relâchée ».
Dumbledore, se rendre coupable d’un relâchement langagier ?! Sans doute faut-il le mettre sur le compte de son affaiblissement à ce moment de l’intrigue…

Plus loin (p.711 de la même édition), Harry Potter a affaire à Rufus Scrimgeour, Ministre de la Magie. Celui-ci lui fait une proposition qu’il pense ne pas pouvoir être refusée :
« Le ministère peut vous offrir toute sorte de protections, savez-vous, Harry ? »
D’après le Trésor de la Langue Française, toute sorte de + substantif (singulier ou pluriel) est un usage vieilli, signifiant « un nombre indéterminé de » quelque chose. Employée au pluriel, l’expression a quasiment le même sens – à ce détail près que le nombre évoqué n’est pas indéterminé, mais simplement grand.
Le traducteur apprécierait-il les tournures surannées ? A moins qu’il ne veuille souligner que le personnage de Scrimgeour est snob et passéiste ? Pourquoi pas…

En tout cas, le lecteur n’a peut-être pas intérêt à tenir pour courant l’emploi que fait Jean-François Ménard de ces deux dernières tournures. Certes, elles ne sont pas fautives. Disons que ce sont des effets (magiques ?) de style.

Ewilan fait hi-han

Un petit « hi-han ». Ce serait faire preuve de mauvaise foi que d’honnir la maison Rageot (l’éditeur de Pierre Bottero), sous prétexte qu’une erreur grammaticale s’est insidieusement introduite dans le dernier tiers du dernier livre de la trilogique (et par ailleurs irréprochable) Quête d’Ewilan. Errare humanum est.La Quête d'Ewilan : l'Île du destin / Bottero

Pour pardonnable que soit l’égarement, il est de bon ton de procéder à une brève mise au point corrective. Nous lisons, page 245 (édition de poche, DL 2007):
« L’Empereur recula d’un pas, les regardant à tour de rôle, puis poursuivit : – Merci mes amis ! Merci d’avoir sauvé l’Empire ! Mes mots sont bien peu de choses face à vos actions, mais laissez-moi vous exprimer ma profonde reconnaissance et ma fierté. Nous avons une dette envers vous et je n’aurai de cesse que nous ne vous l’ayons payée. »

C’est l’expression « peu de choses » qui a retenu mon attention. N’écrirait-on pas plutôt « peu de chose » ?
Qu’en pense Monsieur Larousse ? Dans le Lexis (éd. 1993), à l’entrée CHOSE, on peut lire les exemples sous le point 5 : « C’est peu de chose, c’est peu important. » L’expression ne nous renseigne malheureusement pas sur le nombre (singulier ou pluriel) de l’expression au regard du verbe – d’état, qui plus est – qui le précède.
Frappons à la docte porte de Monsieur Grévisse et de son Bon Usage (éd. 1946). Au chapitre des pronoms indéfinis, paragraphe 589, nous lisons : « Chose se combine avec autre, grand, quelque, peu de, pour former les nominaux neutres autre chose, grand-chose, quelque chose, peu de chose, dans lesquels chose a perdu sa valeur de nom et son genre étymologique.  » Exemple : « Peu de chose nous console parce que peu de chose nous afflige (Pascal, Pensées). »

Un nominal neutre ! C’est donc ainsi que l’on nomme ce « peu de chose »… « Chose » y perd sa valeur de nom. Il deviendrait donc indifférent aux problématiques de nombre. Point de s, dans ce cas.

La coquille n’est pas une Saint-Jacques. Remercions les relecteurs officiels de Rageot, qui nous donnent l’occasion de partir en quête du nominal.

Je ne sais qu’une chose, c’est que Genesis

Anaximandre, étudiante en histoire, entre dans la salle où se déroule son oral. 5 heures d’interrogation sur la vie d’Adam Forde (2058-2077), un homme dont les agissements eurent des conséquences sur la République de Platon (régime instauré après la 3e Guerre Mondiale qui fit disparaître notre civilisation). Huis clos total, ambiance oppressante… Et, apparemment, questions dérangeantes.

Philip K. Dick, Isaac Asimov, les philosophes grecs : ce roman d’anticipation ne manque pas de références (que le lecteur peut très bien ne pas connaître). Ce n’est pas le style qui fait la complexité du livre, mais plutôt les modes de narration (et bien sûr, les idées évoquées). Une étrangeté naît de l’effet de flash-back (Anaximandre expose son passé – mais un passé encore futur pour le lecteur), et du fait que l’auteur ait attribué des noms vieux de deux mille ans à ses personnages.
Pas de descriptions à rallonge de la société futuriste où évolue l’héroïne : le lecteur est dans la temporalité de l’examen. Il convient d’être concentré pour bien suivre ces conversations – car, hormis quelques pauses où Anax se retrouve seule face à ses pensées, il ne s’agit que de dialogues. Et même, de dialogues dans les dialogues : celui entre les examinateurs et Anax fait place à la retransmission, par hologramme, de conversations entre Adam Forde et Art, un androïde.

Après la forme, le fond. Le sujet d’étude de l’héroïne, Adam Forde, a visiblement changé la face du monde en discutant avec un androïde. Qu’est-ce que la pensée ? Quelle est la différence entre un homme et une machine ? Que signifie « le libre-arbitre » ? L’étau se resserre autour du débat. La logique, mêlant science et philosophie, emporte le lecteur avec l’héroïne. On a envie de relire certains passages pour ne rien rater de l’argumentation.

Pour terminer : le suspense. Où cela va-t-il mener Anaximandre ? Quel est l’aboutissement de cette nouvelle République ? Les hommes ont-il continué à programmer des androïdes tels que Art ? Les chapitres (qui correspondent aux heures de l’examen) s’égrènent et accroissent l’attente du lecteur. Si celui-ci a une grande habitude des romans de science-fiction ou une grande facilité à dénouer les intrigues, peut-être aura-t-il émis de justes hypothèses sur la fin du roman. Si ce n’est pas le cas, la surprise est totale et fait prendre un coup à l’estomac.

Je trouve que ce livre est une réussite. Il est accessible aux lecteurs peu habitués au roman d’anticipation ; les lycéens y verront sans doute des échos directs à leurs cours de philo.

Genesis / Bernard Beckett.
Traduit de l’anglais (Néo-Zélandais) par Laëtitia Devaux.
185 p. – Gallimard Jeunesse, 2009 (11,50 €).