Le maître des estampes

Thierry Dedieu l’insaisissable a plus d’un tour de pinceau dans son sac. Presque aucun de ses albums ne ressemble à l’autre. Un prodige !

Thierry Dedieu - Seuil Jeunesse.
Thierry Dedieu - Seuil Jeunesse.

Ce livre-ci est quasiment tout en lignes, peu coloré, comme tracé à la pointe du feutre. L’histoire reprend, en l’adaptant, le motif d’un conte zen dont je recherche encore les sources précises (voyez l’histoire du peintre et de l’empereur reproduite sur un blog consacré à ce genre littéraire). En résumé, un homme puissant exige d’un artiste ou d’un artisan un certain travail ; le client s’offusque du tarif, du délai exigé, du résultat très différent de ses attentes. Mais l’homme de l’art, en toute quiétude, lui fait la démonstration de la qualité de ce qu’il a fourni.

Ici, le puissant mandarin (représenté par un cochon) porte sur lui son opulence ; son visage est constamment froncé d’expressions d’envie, de suspicion, de contrariété. Désireux d’obtenir une estampe aussi magnifique que celle de son voisin, il passe commande auprès de l’artiste. Celui-ci, représenté par un renard, se tient humblement droit et montre un visage apaisé. Exigeant, impatient, directif, le client s’oppose au peintre, sage en ce qu’il a une idée juste de ce qu’il peut offrir.
Cette histoire parle évidemment de l’art du dessin. En premier lieu, il n’y a pas d’art sans écoulement de temps (et souvent aussi d’encre). Ensuite, le conte enseigne que le dessin est vraiment d’abord observation. A la première image du peintre au travail, on le voit regarder par une fenêtre. A la deuxième image, il ne quitte pas des yeux un écureuil. A la troisième, on le voit à sa table, sans voir ce qu’il fait. Le client, lui, n’adresse jamais un regard à ce qui l’entoure. Il ne peut pas voir ce qui occupe toute l’attention du peintre. Troisième enseignement du livre : l’art n’est pas tant dans l’oeuvre que dans la maîtrise du geste qui la produit. Voilà un merveilleux remède pour les artistes anxieux d’être dépouillés de leurs dessins et de leurs idées : de toute façon, le voleur n’aura jamais leur savoir-faire. Là est leur propriété unique…
De manière plus générale, le récit montre le travail sous un angle serein. Il ne néglige pas sa valeur (le dessin, ce sera six mois et cinq mille yens) ; il met en avant sa méthode : il faut parfois faire travailler sa tête avant ses mains. Quitte à ce que cela passe pour de l’inactivité. Le fruit du travail mûr sera la preuve d’une démarche parfaitement aboutie. Enfin, le livre souligne que dans la relation client-artisan, le client n’est pas le seul bénéficiaire. L’homme qui oeuvre doit aussi s’enrichir, apprendre de nouvelles choses. C’est ce que fait le peintre.

Et c’est visiblement ce qu’a fait Thierry Dedieu, qui fait suivre son histoire d’un carnet d’études où le lecteur peut admirer des écureuils, des écureuils, et encore des écureuils. L’auteur n’a pas épargné sa peine. A tel point qu’on ne doute pas que l’artiste, à force de peindre son sujet, imagine déjà son dessin dans l’animal vivant (c’est ce que traduit, pour moi, l’image de couverture : l’écureuil est déjà une estampe). Pas de doute, ce livre est une oeuvre de maître.

Le maître des estampes / Dedieu.
n.p. (54 p.) – Seuil jeunesse, 2010.