Le poids d’une plume

Couverture du roman Petite de Geneviève Brisac
Éd. de l’Olivier

Sur le rayonnage de la médiathèque, il y avait le choix à la lettre B. C’était un Brisac que je cherchais, peu m’importait lequel. C’est Petite qui a attiré mon attention, blanc et mince parmi les sommes.

Ce livre est à l’image de son sujet : peu épais. Ce qui est loin de signifier inconsistant, au contraire. Dépouillé du gras de la description, le récit tient debout à la force de son nerf : l’esprit puissant de son héroïne, seule contre tous, y compris et surtout quand la décision vire au délire. Peu de dialogues, peu de signes d’exclamation ou d’interrogation lorsque c’est la brindille qui parle ; dans sa vie de l’époque, les interactions avec les autres sont limitées et comme viciées par les impératifs intérieurs de la maladie mentale. Des « jamais », des « toujours », des futurs simples qui ne laissent aucune place au doute côtoient tout le vocabulaire des théories, des stratégies – calculs, tricheries – et celui, plus violent, du crime (« Un jour d’été, on m’arrête. »)

De ce bras de fer avec l’âge adulte, je ne m’attendais pas à ce que l’héroïne puisse sortir vainqueur. Et ce ne sont pas les contrats avec les médecins et l’internement qui l’y auront aidée. Remédier à la violence par la violence : vraiment, quelqu’un y croit encore ? Par l’intelligence, plutôt. La seule forme d’empathie qu’une personne souffrant d’anorexie puisse accepter.

Merci, madame Brisac.

Petite / Geneviève Brisac. – 120 p. – Éditions de l’Olivier, 1994.

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Dum, Bing, Track

Couverture de Manderley for ever - Albin Michel / Héloïse d'Ormesson
Albin Michel / Héloïse d’Ormesson

Sitôt la lecture de cette biographie terminée, il m’a fallu relire sa première phrase. L’occasion de réaliser qu’il y en avait plusieurs : celle écrite à la première personne par Tatiana de Rosnay, et celle qui, à la 3e, fait apparaître une fillette qui n’est pas encore Daphné du Maurier. Heureusement, la part « journal d’écriture » n’est pas trop importante. Non pas que ce soit mal écrit ou totalement inintéressant ; mais disons que les pages mettant en scène le grand écrivain anglais sont d’une intensité autrement subjuguante.

Maintenant, j’ai ordre de lire Rebecca, ce monument, cet éléphant qui causa des dégâts dans l’oeuvre ultérieure de Daphné du Maurier. Le succès du roman déforma jusqu’au bout la lecture de ses autres livres, quel qu’en fût le genre.

Tatiana de Rosnay est habile : chapitres courts, écriture concentrée, sentiment de connivence par l’emploi de différents noms de code propres au clan du Maurier. Certaines pages sont pétries d’un suspense uniquement dû à la manière – des dates, l’emploi du présent… Il y a entre les lignes la constante imminence de quelque événement. Quel agréable piège !

Manderley for ever / Tatiana de Rosnay. – 457 p. – Albin MIchel / Héloïse d’Ormesson, 2015.

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La période blonde

Couverture du roman Blonde de J.C. Oates
Éd. Stock, 2000

Pas sûr que Blonde soit la porte d’entrée idéale dans le monde vu par Joyce Carol Oates. Mais le nom de cette romancière américaine revient plus que souvent dans les conversations en médiathèque ou en librairie. À un moment donné, il faut y aller : pousser la porte du cabinet du château de Barbe-Bleue, se laisser fasciner, être effaré(e), se perdre.

Le nom de cette blonde, tout le monde le connaît. Qui elle était, sa personnalité, personne. Même pas elle-même. Nous, bêtement sous le charme, ne pouvons que plaider coupables : complices dans la société de consommation artistique, acteurs de la starification, nous voilà amenés à contempler les désastres causés par notre idolâtrie…

Livre épouvantable écrit avec une lame de rasoir & comme s’il y avait urgence avant que le sang ne sèche, Blonde est un pavé dans la mare des illusions de la célébrité.

Blonde / Joyce Carol Oates ; trad. de l’anglais (États-Unis) par Claude Séban – 850 p. – Stock, 2000 (Livre de Poche, 2013 – 10,90€).

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S’entendre avec des parents sourds

Les mots qu'on ne me dit pas. - Stock, 2014.

CODA (Child Of Deaf Adults) : c’est le sigle sibyllin qui désigne, de façon relativement courante, les enfants entendants de parents sourds.
Aucun signe extérieur ne permet de les reconnaître, mais ils existent. Ils vivent entre deux langues, entre deux cultures, entre deux perceptions du monde. Les témoignages les concernant ne sont pas légion, et encore moins publiés dans une maison d’édition généraliste.
Véronique Poulain décrit, avec une franchise directement héritée des Sourds, les hauts et les bas de sa relation avec ses parents. Pas de fioritures de style ; de la sincérité, la volonté manifeste d’exprimer un ressenti de façon transparente. Et tant pis si cela peut blesser ; c’est la vérité de Véronique Poulain, personne ne peut lui dire qu’elle a tort.
De même que l’auteur dit avoir constamment oscillé de la colère à l’amour en passant par la honte, de même les lecteurs hésiteront entre pitié et admiration, non sans faire face à un certain embarras.Le livre pose de nombreuses questions de communication et d’éducation ; dans notre société où tout un chacun doit être un champion de la parentalité, voilà un ouvrage finalement rassurant, même s’il évoque bien des difficultés.

Les mots qu’on ne me dit pas / Véronique Poulain – 139 p. – Stock, 2014 (16,50 €).

Remplaçant mais pas facultatif

Martin Vidberg. Éd. Delcourt (2007).Martin Vidberg. Éd. Delcourt (2007).
Martin Vidberg. Éd. Delcourt (2007).

Pour les masses, un remplaçant, ça porte un survêt’ et ça reste assis sur le banc pendant plus ou moins tout le match. Dans sa BD, le désormais célèbre dessinateur de l’Actu en patates évoque un tout autre sport – solitaire, d’endurance, souvent de combat : l’enseignement.

Dans un format qui tient tout à fait du cahier de textes, Martin Vidberg présente avec décontraction la condition des professeurs des écoles non titulaires. Parfois parachutés là où personne ne veut aller, ils s’emploient courageusement à assurer une continuité dans le développement des connaissances des enfants. Constamment soucieux de leur l’intérêt, le remplaçant construit son enseignement en improvisant de la façon la plus assurée possible. Il n’y a pas de petite victoire, dans ce contexte : cela rend ce récit résolument optimiste – même si aucune absurdité du système n’est passée sous silence. Une des choses qui frappent le plus notre remplaçant, dont les jours de mission sont toujours comptés, c’est l’évidence du temps perdu (en réunions, par exemple) et des moyens mal répartis. Car le professeur de passage conserve continuellement son regard extérieur, sa distance protectrice avec les situations qu’il rencontre. Un atout, mais aussi une peine sans doute (difficile d’être motivé sans s’impliquer trop personnellement).

Les dates du calendrier défilent au long des pages, rythmées par certaines vignettes dont la répétition fait sourire le lecteur à chaque apparition (ce pauvre gosse, qui ne sait lire que « m…mouton ? » là où il est écrit « maman »). Le noir et le blanc suffisent amplement à exprimer les nuances des humeurs (lorsque le dessin passe au blanc sur noir, on comprend que la dépression guette notre héros). Même s’il rend certains personnages difficiles à reconnaître, le style « patatique » s’impose, en adéquation avec l’ambiance enfantine dont ne peut se départir le « plus beau métier du monde ». Tout internaute peut encore lire en ligne les soixante premières pages de ce documentaire graphique drôle et pertinent. Mais attention : une fois qu’on l’a commencé, on est atteint d’une redoutable envie de l’aller jusqu’au bout.

L’instruction étant obligatoire en France depuis 1882, on peut dire avec l’auteur que « tout le monde est passé par la case école ». Aussi tout le monde (hélas ?) a-t-il une opinion sur la profession d’enseignant. L’expérience et la sincérité du discours de Martin Vidberg, honnête sans céder au militantisme outrancier, vous en fera peut-être changer.

Le journal d’un remplaçant / Martin Widberg. 125 p. – Delcourt (coll. Shampooing), 2007 (12,50€).

Montaigne aurait adoré internet

Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé
Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé

Sans doute avez-vous déjà lu, ou du moins entendu parler de Montaigne (1533-1592), célèbre pour ses Essais (si différents de la littérature de l’époque, oeuvre peu ou prou fondatrice du genre de l’autobiographie), pour son amitié légendaire avec Étienne de la Boétie (« C’étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie, mais des amis franco de port, les copains d’abord… » chantait Georges Brassens), ou encore pour l’une de ses devises préférées qui devint un fameux titre de collection aux Presses Universitaires de France : « Que sais-je ? »
Dans leurs éditions les plus complètes, Les Essais comptent trois livres. Je n’ai, sur ma liseuse, téléchargé que le premier – à titre d’essai, précisément. Et j’en suis fort satisfaite : ce texte, traduit en français contemporain (nous disons bien « traduit », car le français du XVIe siècle a de quoi nous paraître étranger), est une médiation précieuse. Ici, pas d’énergie perdue à comprendre les tournures, mais une attention tout entière consacrée aux idées – et non des moindres. Je découvre avec enthousiasme la tâche entreprise envers et contre des avis divergents par Guy de Pernon, universitaire apparemment retraité et bénévolement dévoué à la diffusion d’oeuvres numériques.

C’est ainsi, donc, que je m’initie à la formidable pensée de Montaigne, observateur désintéressé du genre humain, tirant ses exemples aussi souvent des auteurs latins que de l’expérience de tel ou tel personnage de sa connaissance.
La lecture du chapitre 34 m’a laissée coite. On m’avait dit que Montaigne était étonnamment moderne, mais de là à le voir appeler de ses voeux l’avènement des sites internet de petites annonces diverses et variées…!
« Feu mon père (…) m’a dit autrefois qu’il aurait voulu faire en sorte que dans chaque ville il y eût un endroit prévu pour cela, et bien indiqué, où ceux qui auraient besoin de quelque chose puissent se rendre et faire enregistrer leur demande auprès d’un employé dont ce serait la tâche. Ainsi par exemple : « je cherche à vendre des perles » ou « je cherche des perles à vendre ». Untel cherche des gens pour l’accompagner à Paris. Tel autre voudrait employer quelqu’un qui ait telle qualification. Tel autre cherche un employeur. Tel autre a besoin d’un ouvrier. Qui ceci, qui cela, chacun selon ses besoins. Et il semble bien que ce moyen de nous mettre en relation les uns avec les autres apporterait une amélioration non négligeable dans les rapports avec les gens. Car il est évident qu’il y a toujours des situations dans lesquelles on a besoin les uns des autres, et qui, parce qu’on ne trouve pas à s’entendre, laissent les gens dans un grand embarras. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 1)

Un peu plus loin, l’auteur nous confie qu’il aurait volontiers ouvert un blog, ou une page sur un réseau social en ligne, si l’informatique avait existé…
« En matière de gestion domestique, mon père avait une méthode, que j’approuve, mais que je ne parviens nullement à suivre. C’est qu’en plus du registre des affaires du ménage, où se notent les menus comptes, paiements, marchés, qui ne nécessitent pas le recours à un notaire, et dont un intendant a la charge, il ordonnait à celui de ses domestiques qui lui servait de secrétaire de tenir un journal dans lequel il devait insérer ce qui se produisait de notable, et ainsi jour par jour, tout ce qui pouvait servir à l’histoire de sa maison. Cette histoire est très agréable à relire, quand le temps commence à en effacer le souvenir, et elle est souvent très utile pour nous tirer d’embarras : quand fut commencée telle chose ? Quand fut-elle achevée ? Quels grands personnages et leurs suites sont-ils passés chez nous ? Combien de temps y sont-ils demeurés ? Nos voyages, nos absences, les mariages, les décès, les  bonnes ou mauvaises nouvelles reçues, les changements des principaux serviteurs – bref, toutes ces choses-là. C’est une coutume ancienne, mais je pense qu’il faudrait la reprendre, chacun à sa façon. Et je m’en veux de ne l’avoir fait. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 3)

Vous voulez vous faire une idée par vous-même ? Pas de problème : l’ebook est téléchargeable gratuitement pour les possesseurs d’une liseuse, ou consultable à partir d’un ordinateur de bureau, via le site Calameo.
Peut-être serez-vous sensible à ce paradoxe : la lecture de Montaigne ne vous transportera pas, vous lecteur, dans une autre époque (pouvoir magique des romans du XIXe comme ceux d’Alexandre Dumas, par exemple) ; en revanche il fera venir à vous un homme du XVIe siècle, qui philosophera en votre compagnie comme s’il y avait toujours été.

Essais : livre 1 / Michel de Montaigne ; traduction par Guy de Pernon d’après l’édition de 1595. – Ebook Kindle, téléchargé en 2012.

Le dernier Jardin

Le dernier livre d’Alexandre Jardin n’est pas l’oeuvre d’Alexandre Jardin (l’auteur du Zèbre ou de Fanfan), mais l’expression de la colère d’un fils de, et d’un petit-fils de.

Le grand-père d’Alexandre Jardin fut le directeur de cabinet (et l’ami) de Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy. Jean Jardin était aux manettes de l’Etat lorsque fut ordonnée la rafle du Vél’ d’Hiv’ (16-17 juillet 1942) ; mais il est apparemment délicat d’évaluer son degré d’implication dans l’événement (on ne trouve pas ou peu la signature de Jean Jardin dans les Archives Nationales). ll mourut en 1976, sans avoir été inquiété par le moindre procès.

Voilà les faits historiques. Maintenant, les faits littéraires. Jean Jardin apparaît dans plusieurs livres. Deux signés par son propre fils, Pascal Jardin – père d’Alexandre – : La Guerre à neuf ans (Grasset, 1971) et Le Nain Jaune (Julliard, 1978). Le troisième par Pierre Assouline, Une éminence grise (Balland, 1986).
Puis vient celui d’Alexandre Jardin, se désignant lui-même comme l’intrus de la liste, l’obus visant l’anéantissement des mythes échafaudés par les précédents. Car le problème d’Alexandre Jardin est là, finalement : il n’y a pas de secret de famille, il y a mystification de famille. L’auteur dénonce un angle de vue sur l’Histoire trop étroit, mais aussi trop beau, pour laisser la place à la moindre question.

Ce livre n’est pas un documentaire historique, même s’il est d’une portée propre à intéresser la France entière (et à susciter des commentaires désobligeants… Il est déjà détesté).
Il présente la chronologie du doute qui progresse implacablement dans un esprit. Alexandre Jardin y évoque sa double vie (« Je suis plusieurs. Gai de façade, lesté d’ombres », p.105), digne descendant de sa lignée (joyeux littérateur, donc) mais instructeur d’un procès silencieux. De sincères faux-semblants en somme, au coeur desquels l’amour filial et l’exigence de vérité s’affrontent, ravageant la conscience à coups d’orages. Des souvenirs de rencontres plus ou moins flous, des phrases distinctes suivies d’interprétations imprécises : tout cela est consigné par un homme qui souhaite mettre un ordre définitif à ses affaires intérieures.
L’émotion d’Alexandre Jardin est telle que son écriture sort comme un diable de sa boîte : des questions fusent et reviennent comme des ressorts spiralés. On ne compte pas les « comment » et les « pourquoi » émaillant ce texte passionné, bouillonnant de trop-pleins, ressassant sans jamais pourtant exactement répéter. Alexandre Jardin fomente des expressions explosives, il invente presque des mots pour plier enfin ses phrases à ce qu’il ressent – et pas à ce qu’il voudrait ressentir, en repeignant le réel en rose. En l’occurrence, il le repeint en vert-de-gris, en marron, en croix gammées. Mais s’il noircit le tableau, n’est-ce pas pour rendre compte d’une certaine souffrance ? Très personnelle, et néanmoins réelle ?

Nous, qui avons lu certains ou tous ses romans (ses autres livres, ceux d’avant), nous nous sentons un peu bêtes de n’avoir pas imaginé combien Alexandre Jardin devait avoir mal à la vraie vie, pour offrir à ses lecteurs de si grands bouquets de fleurs bleues…
Ce livre est le journal d’une désillusion, d’un chagrin d’amour viscéral. Il soulève le masque de la littérature consolatrice, honnête camoufleuse des pires sentiments. Peut-être qu’Alexandre Jardin s’est monté la tête en essayant à tout prix de (se) convaincre de la culpabilité de son grand-père. Peut-être pas. Le doute est légitime ; la douleur également. Et en attendant, le livre attire notre attention sur la cécité généralisée qui fait office de bonne foi (la France, antisémite ? Voyons…). Peut-être voulait-il rétablir la vérité historique – et là, le but n’est sans doute pas tout à fait atteint (il eût fallu moins centrer le propos sur les blessures personnelles et leur évolution) – ; quoi qu’il en soit, le livre d’Alexandre Jardin fustige tous les aveuglements. Ce que nous ne voulons pas voir brouillera la vue de ceux qui nous suivront…

Des gens très bien / Alexandre Jardin. – 297 p. – Grasset, 2011. – (18€).

Note : la force de frappe du contenu n’a pas gommé les passagères faiblesses du correcteur. Deux coquilles – corrigées par un autre lecteur avant moi, dans l’exemplaire de bibliothèque que j’avais entre les mains – sont visibles à l’oeil traqueur : « il fallait avair (sic) perdu la boule » (p.56) ; « Je ne dis rien, attends glacé aux moelles et finirai pas (sic) sortir dans la rue… » Cela arrive même à des éditeurs très bien.