« Qu’est-ce qu’une jolie fille comme vous fait dans un endroit comme Hi-Fi ? » *

Il n’est jamais trop tard pour lire les best-sellers. Ils sont souvent encore très bons, même quinze ans après. Et l’avantage, avec eux, c’est qu’il se trouve toujours quelqu’un dans votre entourage qui en a lu un, qui l’a aimé, et qui n’a pas à se forcer pour vous communiquer l’étincelle d’énergie nécessaire à la découverte. Autres indéniables avantages : vous n’avez pas de peine à les dégoter dans votre médiathèque ou chez votre libraire préféré.

Plon (1997)
Plon (1997)

Le roman anglais dont il va être question ici appartient à cette catégorie ; son titre a même un surcroît de célébrité, glané auprès de la communauté cinéphile. De fait, cinq ans après sa sortie (en 1995), le livre fut porté à l’écran par Stephen Frears. Il s’agit de Haute fidélité (High Fidelity), 2e livre (mais 1er roman) de Nick Hornby.

-> Quels sont les fondements de ce succès auprès des lecteurs ?

  • Il me semble qu’il tient beaucoup au personnage principal : Rob Fleming – narrateur, en plus d’être le héros. Un livre qui dit « je » et qui s’adresse à son lecteur comme à son confesseur gagne déjà plusieurs bons points.
    « Voilà comment ne pas faire une belle carrière : a) rompre avec sa petite amie ; b) lâcher la fac ; c) aller travailler dans un magasin de disques : d) rester dans des magasins de disques toute sa vie. »
    (partie « Alors… », point 4)

    Ces quelques mots vous révèlent presque tout ce qu’il y a à savoir au sujet de Rob :
    – il adopte une posture de looser, aussi bien sur le plan professionnel que sentimental. Un lecteur satisfait de sa propre situation se délecte de ne pas ressembler à Rob ; les autres se sentent moins seuls.
    – il travaille dans le secteur de la musique. Rares sont les personnes qui détestent cet art, de quelque courant qu’il soit.
    – il a une amusante propension à réfléchir par listes et énumérations en tous genres. Signe d’une certaine lucidité, probablement. Point commun avec ses deux employés de Championship Vinyl (le magasin de disques), certainement. Les listes leur sont un moyen de jouir de leur érudition musicale. Celles de Rob ont des sujets si divers qu’elles ont été elles-mêmes judicieusement listées sur l’article anglais de Wikipédia.

    Résumons : notre héros n’est plus un jeunot (le lecteur apprendra qu’il est âgé de 35 ans), il est plus doué qu’il ne le pense, et il distille une bonne dose de cynisme et d’auto-dérision.

  • N’ayons pas peur des mots : Haute fidélité est un roman sentimental. Et cela porte à l’universalité. Mais si, enfin !
    1. Le héros est capable de faire connaissance avec son lecteur en classant ses ruptures les plus douloureuses par ordre chronologique ! La séparation, puis le lien ténu qui subsiste entre Laura (l’ex-petite amie la plus récente) et le narrateur, est la colonne vertébrale du livre. Sans compter que Rob tombe amoureux deux fois (d’une chanteuse, puis d’une journaliste) – cette sensation lui paraissant clairement différente de ce qu’il éprouve pour Laura, d’ailleurs. Lisez cela : Rob est allé écouter une chanteuse, Marie LaSalle, dans quelque pub obscur. Elle chante : il pleure, à son plus grand étonnement. « Je me retrouve dans deux états apparemment contradictoires : a) Laura me manque soudain passionnément, comme jamais depuis son départ, b) je tombe amoureux de Marie LaSalle. » (« Maintenant », chap.4) Ne serions-nous pas en présence d’un sympathique équivalent masculin au Journal de Bridget Jones de Helen Fielding (paru en 1996) ?
    2. Le livre n’est pas uniquement consacré au sentiment amoureux. Les relations parents-enfant ont aussi leur importance. Bien sûr, Rob n’échappe pas aux remarques de sa mère (« Moi, je voudrais de la compassion, de la compréhension, des conseils, de l’argent, et pas forcément dans cet ordre, mais rien de tout ça ne figure dans le logiciel de ma mère. » (« Maintenant », chap.2) ; il réfléchit également beaucoup à ses rapports avec ses ex-beaux-parents (« C’est drôle, non ? On fête Noël chez des gens, on s’inquiète quand ils vont se faire opérer, on les serre dans ses bras, on les embrasse, on leur offre des fleurs, on les voit en robe de chambre… et puis boum, c’est fini. » ibid.). Rob affecte le détachement, considère le foyer parental comme un lieu finalement étranger – jusqu’à penser avec une froide franchise : « Si les gens doivent absolument mourir, qu’au moins ils ne meurent pas en étant proches de moi. Mes parents ne vont pas mourir en étant proches de moi, j’en fais le serment. Quand ils partiront, je ne sentirai presque rien. » (« Maintenant », chap. 25). Tout le monde ne peut pas se vanter d’être aussi honnête, n’est-ce pas ? D’être aussi hautement fidèle à soi-même !…
  • Ajoutons que Haute fidélité, High fidelity en version originale, est un excellent titre. La preuve : c’était l’expression choisie par Elvis Costello pour intituler l’une des chansons de son album phare, Get Happy !! (1980). Et avant cela bien sûr, la haute fidélité (Hi-Fi en anglais apocopé) désigne, dans le domaine de la physique acoustique, une technologie de musique amplifiée. Voilà un roman placé sous le signe de la musique, cela tombe sous le son.

-> Une anthologie musicale
C’est un fait : à chaque page ou presque, le lecteur rencontre un titre de chanson ou d’album, le nom d’un artiste ou d’un groupe. Ces références émaillent le discours au point de compromettre la compréhension des béotiens dont la culture musicale pop-punk-rock-et-autres est floue (béotiens dont – honte sur moi ! – je suis).
Exemple : un matin, au magasin, Rob enrage à l’idée de subir l’écoute de Walking on sunshine (chap.1). Si vous connaissez ce tube de Katrina and The Waves, daté de 1985, aucun problème. Mais si vous ignorez que cette chanson entraînante évoque l’exaltation du coup de foudre confirmé, vous passez à côté de quelque chose. Autre exemple : Charlie, une des ex de Rob, portait à l’époque un tee-shirt Tom Robinson (chap.21). Ce geste vestimentaire est moins anodin qu’il n’y paraît : étiez-vous au courant ?
Il n’est pas toujours commode de faire une pause dans sa lecture pour s’offrir une minute d’écoute sur Internet ; aussi ai-je, la plupart du temps, laissé filer ces références en me disant que j’allais vraisemblablement les retrouver en fin de livre, avec crédits et consorts.
Stupeur et déception : aucune liste des oeuvres citées n’apparaît dans le livre. Pas de discographie complète non plus sur les articles de Wikipédia, qui pallient généralement très bien aux défauts de la chose imprimée. Manquement éditorial, à mon sens.

Cette liste, je l’ai dressée. Elle contient plus de 235 items – non sans quelques répétitions.
Il existe bien évidemment des degrés, dans les citations. Il y a les noms qu’on découvre, tatoués sur un bras musclé (« LYNYRD SKYNYRD », partie « Alors… », point 3) et ceux qui ne peuvent pas ne pas figurer dans le palmarès des chansons préférées de DJ Fleming : Marvin gaye, Chuck Berry et Al Green (in « Maintenant… », chap. 33).
J’ai dénombré environ 30 citations d’artistes abhorrés par Rob. Il liste, par exemple, les « cinq-Groupes-ou-musiciens-à-passer-par-les-armes-quand-sonnera-l’heure-de-la-Révolution-Musicale », à savoir Les Simple Minds, Michael Bolton, U2, Bryan Adams et Genesis (in « Maintenant… », chap.15).

Cette liste méritant de profiter au monde entier et non aux seuls valeureux visiteurs de l’Île Diserte, je l’ai publiée dans l’article français de Wikipédia. Elle sera sans doute complétée ou modifiée par quelque internaute anonyme, mais les bases sont jetées.
Nick Hornby y invente une chanteuse (Marie LaSalle, in « Maintenant », chap.4) et deux groupes (The Liquorice Comfits in « Maintenant », chap.1, et The Sid James Experience in « Maintenant », chap.14) – merci au fabuleux wiki Rocklopedia Fakebandica !, aussi drôle qu’utile.
Nick Hornby mentionne surtout 138 interprètes ou groupes différents (Les Beatles, Solomon Burke et Aretha Franklin sont parmi les plus cités), et désigne précisément quelque 105 chansons.
235 morceaux mis bout à bout représentent plus de douze heures de musique. C’est une liste de lecture si longue que You Tube ne m’a pas permis de la créer (et oui : 200 chansons, c’est le maximum autorisé). Aussi ai-je créé deux playlists :
– la 01, contenant les chansons précisément citées par le narrateur (titre, interprète) ;
– la 02, contenant les chanteurs, chanteuses, guitaristes, groupes, albums, pour lesquels j’ai choisi une chanson représentative, connue et/ou datant d’avant 1995 (histoire que le narrateur ait eu une chance de la connaître !).

Bonne écoute ! Si ça, ce n’est pas de la haute fidélité …

Haute fidélité [High fidelity]/ Nick Hornby ; traduit de l’anglais par Gilles Lergen.
247 p. – Plon, 1997. – Réed. 10/18 (Domaine étranger), 2010.

* Extrait d’un sketch de François Pérusse.


Le monde selon Garp

Le monde selon Garp - Ed. du Seuil (coll. Points), 1981.Dans un épisode des Simpson aux péripéties particulièrement extravagantes, un policier haut-gradé s’exclamait : « Mais qu’est-ce que c’est que ce monde selon Garp ? » Il n’en faut pas plus au curieux pour retrouver la trace d’un roman ainsi intitulé, signé par l’américain John Irving, et paru en 1978.
L’intrigue de ce livre ne se raconte pas. Tout au plus peut-on affirmer que le centre du roman est un dénommé S.T. Garp, que l’on suit de sa naissance dans les années 40 (conception incluse) à sa mort, dans les années 70. Pour le reste, c’est une « boîte de Pandore remplie de pitbulls », comme l’écrit un lecteur critique sur le blog Lisons.info. L’ouvrage a emballé beaucoup de monde à sa sortie.

  • Nourrissant (le vieux poche compte 598 pages), écoeurant, même, à plus d’un endroit (le lecteur voudrait fermer les yeux sur certaines giclures de sang jalonnant le parcours du personnage principal, ou encore sur le viol glauquissime subi par l’héroïne d’une de ses histoires), Le monde selon Garp est peuplé de caractères bien trempés. Un lecteur peut facilement s’attacher à des personnages qu’il voit naître, mûrir (ou pas), réussir et rater. Fondamentalement anxieux, porté et étouffé à la fois par l’affection qu’il voue à sa famille et à ses amis, tenté par les démons de midi et de minuit, conscient de son objectif de vie et de ce que son activité professionnelle peut avoir de dérisoire, Garp va jusqu’à inventer une incarnation de son angoisse (« le Crapaud du ressac », qu’il croit voir partout). D’éclats de rire en dégoûts momentanés, les émotions du lecteur ont de quoi être décapées par ce bouquin.
  • Par ailleurs, les sujets de société qui occupent les différents personnages sont toujours d’actualité. Qu’on ait chronologiquement dépassé l’époque de l’émergence du féminisme n’en fait pas pour autant une cause passée de mode. Le roman abonde en questions de sexualité (crimes sordides, adultères assumés, décisions intimes et cliniquement conséquentes) – et, inutile de le nier : le sexe intéresse les gens. Le sexe est une des choses qui fait tourner le monde – et, partant, Le monde selon Garp. Alors, si en plus de sexe le lecteur peut obtenir une dose d’humour, il en redemande  (ah, les premiers ébats, quelque part sous un canon perdu dans les champs autour du lycée… Ah, les avantages et inconvénients de la fellation pendant la conduite automobile…) ! De l’humour, quoique jaune ascendant noir, John Irving n’en manque pas. Le narrateur du livre s’amuse de situations absurdes (Garp, mâchoires cassées, se trouve aussi muet qu’une de ces féministes extrémistes qu’il exècre), comme s’il ne suffisait pas que les personnages se lorgnent eux-mêmes en ironisant avec lucidité.
  • Parlons-en, de ce narrateur. Il mène le lecteur où il veut. Certaines scènes s’étalent royalement sur plusieurs pages, quand une dizaine d’années se trouve brossée en un seul paragraphe. Emaillant le récit de citations dès le départ – et surtout au départ – , il ne laisse pas de doute au lecteur quant à la célébrité des personnages dont il raconte l’histoire (« Ma mère, écrivit plus tard Garp, était une louve solitaire » (p.10) : cette seule phrase, une citation donc, pose différentes strates de passé. Elle invoque un passé « futur » par rapport à l’action relatée dans le livre). Tout en conservant la linéarité propre au mode biographique, le narrateur se permet de fréquentes allusions aux événements à venir, attisant la curiosité, poussant quasiment le lecteur à la précipitation. Et pourtant, c’est la même main qui, par la suite, freine le lecteur : incontournables bien que paralysantes pour l’intrigue, trois oeuvres de Garp le romancier sont reproduites in-extenso. Il y a des romans dans le roman. Le roman parle de ce que c’est qu’écrire un roman. Le roman souligne et fustige ce qui rend célèbre un roman (en gros, sa couverture vulgairement tape-à-l’oeil). Le lecteur ne saurait dire qui est le plus à blâmer dans le pourrissement progressif de la sphère littéraire :  l’écrivain, l’éditeur ou les récepteurs (comprenant ceux qui lisent de travers) ?

Dans la vie, on aime rencontrer des gens qui ont une passion, un ou plusieurs principes, une façon d’aborder les choses et les événements. Bref, on aime les personnes qui ont un point de vue et le laissent entrevoir. On aime encore plus les personnes qui, tout en ayant un point de vue, restent attentives à celui des autres. Ce roman n’écoute personne. Il offre en pâture une vision du réel – une vision du réel et de la manière dont un romancier peut le manipuler pour en faire son monde.

Le monde selon Garp / John Irving
Traduit de l’anglais (américain) par Maurice Rambaud.
594 p. – Seuil, 1980. – Coll. Points (8,50€).