Le simple récit d’un massacre impuni

Couv. de La Serpe / Éd. Julliard
Éd. Julliard

« Pierre Kast, dans Les cahiers du cinéma (…) <précise> que <le roman> de Georges Arnaud est « un simple récit de la peur d’un camionneur assis sur un baril de nitroglycérine ». (Combien de romans forts pourrait-on résumer aussi bêtement ? Un simple récit de l’ennui conjugal d’une femme de médecin qui se suicide à cause d’une dette chez un commerçant, un simple récit des déboires d’un vieux vicelard excité par une gamine de douze ans, ou un simple récit des beuveries d’un ancien facteur.) » (p. 105)

Je propose que dorénavant, aussi sûrement que les textes débutant par « il était une fois » sont dénommés « contes », les comptes-rendus de lecture tweetables commençant par la formule « un simple récit de » (quelle condescendance, cet article indéfini) soient qualifiés de résumés à la serpe. Hommage.
Alors voilà : Monsieur Jaenada, vous avez produit « un simple récit », celui de la vie extravagante d’un homme qui en connut plusieurs (Henri Girard-Georges Arnaud), celui d’une investigation anachronique à la recherche d’un coupable resté inconnu, celui de la défaillance de la justice dans la trouble décennie 40, celui d’un auteur qui cherche, en son âme et conscience, ce qui fera de lui « l’écrivain de qualité ». Simple.

La serpe de Philippe Jaenada est d’une épaisseur inversement proportionnelle à celle du tranchant de l’arme du vieux crime auquel il s’intéresse. Sous des dehors bonhommes dont il est le premier à rire, l’auteur endosse l’imper d’un l’enquêteur logique et opiniâtrement décidé à regarder les faits dans le bon sens. De la fine lame de l’ironie, La serpe taille – dans la police, dans la classe politique locale, dans le corps judiciaire, dans la bête antinomie Paris/province. Le terrible, c’est l’invraisemblable actualité du questionnement sur le poids de l’opinion publique. Bashings et buzzes ne datent finalement pas de l’avènement des réseaux sociaux. Il est aussi affreusement dérangeant de se sentir, nous lecteurs, retournés comme des crêpes. De fait, l’auteur ne peut faire l’économie de la plantation du décor, de la présentation des protagonistes, bref, de tout un premier roman. Confiants, ignorants de toute cette histoire, nous nous en laissons conter et nous trouvons quasiment dans la situation d’un citoyen lambda qui lirait les journaux de l’époque. L’auteur a ce pouvoir de nous faire aimer ou détester ses personnages. Après avoir donné tout l’aliment souhaitable à notre aversion pour le coupable désigné sur le moment, Philippe Jaenada nous oblige à remonter pas à pas, avec lui, la pente de l’estime due à Henri Girard. Et cela, sans vouer pour autant aux gémonies celles et ceux qui ont réussi à détourner l’attention des enquêteurs, sans faire de « Bruce » (surnom donné au meurtrier) le diable en personne. Sacrée leçon de suspension de jugement.

Ouvrir un livre de Philippe Jaeanada, c’est accepter la conversation. Mais « écrire <étant> une façon de parler sans être interrompu » (merci Jules Renard), c’est surtout se laisser embarquer dans les enchâssements. Cette manière d’écrire n’est pas le fruit de la distraction ou quelque manie pour le gargarisme stylistique : l’exigence, l’honnêteté, l’éthique même la lui imposent. Faites-lui confiance : Philippe Jaenada ne renoncera pas à une parenthèse, ni à une parenthèse dans la parenthèse, s’il le faut. Puisqu’il le faut.
Philippe Jaenada n’est pas non plus du genre à s’embarrasser d’un narrateur. Avancer masqué ? Quelle idée ! Il assume. C’est lui et bien lui qui use ses fonds de pantalon sur les chaises des archives périgourdines. Lui et seulement lui qui lit les « dizaines de milliers de phrases contenues dans le dossier ». Lui qui prend un soin tout particulier à raconter sa version de l’histoire en écrivant : « Je dis bien : pour moi. Je ne veux pas, ce serait malvenu, faire comme Marigny (NDR : le juge) ou Tailleur (NDR : inspecteur), cuirassés dans leurs certitudes, et assener, péremptoire, une vérité – surtout si ce n’en est pas une. Ce n’est rien d’autre que ce que je pense. » (p.584) Ce qu’il pense, mais aussi ce qu’il ressent. Les critiques parlent de La serpe comme d’un livre « empli de compassion ». Exactement. La preuve que la tête et le coeur peuvent marcher ensemble.

Le dossier a été refermé il y a soixante-dix ans. Les témoins de l’époque se raréfient. La personne qui a commis ce meurtre est morte. La 4e victime (l’accusé innocenté) est morte aussi. Les lieux du crime ont été rachetés trois ou quatre fois. Cette somme a quelque chose d’inconséquent ; ce labeur d’élucidation ne sert à rien vraiment. C’est justement pour cela que je lui trouve de la grandeur – du panache.

La serpe / Philippe Jaenada. – 643 p. – Julliard, 2017. Prix Fémina 2017

Rien de mieux que d’écouter l’auteur lui-même en parler : https://www.youtube.com/watch?v=LtjveLIHKfg

Choc culturel

Couv. de Pays de Neige / Éd. Livre de poche
Éd. Livre de poche

« Sans transition », comme disait l’autre. Plus loin dans ce blog, il était question de ying et yang, de jour et de nuit. C’est encore un peu de cela qu’il s’agit. Cette fois, c’est dans le fil continu de mes lectures qu’une opposition diamétrale est apparue. D’accord, il faut comparer ce qui est comparable. Yazunari Kawabata (1899-1972), tout ce qu’il y a de plus japonais et Prix Nobel de littérature en 1968, n’a probablement qu’un seul point commun avec Ken Follett (Gallois né en 1949) : celui d’écrire des livres. Le hasard (s’il existe) est le seul coupable d’avoir placé ces écrivains côte à côte, ou plutôt l’un derrière l’autre, dans ma bibliothèque intérieure. Il reste que l’effet produit par cette juxtaposition a suscité un étonnement qui encore aujourd’hui me poursuit.

Publié pour la première fois en 1935 (et republié pour la satisfaction de l’auteur en 1947), Pays de neige est bref, immaculé (dans le décor du récit – une station montagnarde – comme dans le traitement des sentiments). Face à face de deux personnages, dont les silences pèsent autant que les paroles ou les actes. Retenue, suggestion. On n’a pas idée des limites de la transgression, des frontières du déraisonnable. On sait à peine à quelle époque vivent les protagonistes, et peu importe. Écrire juste ce qu’il faut, parce qu’il le faut. Il est en si peu dit que le lecteur se trouve même en danger de manque d’identification, dépourvu de ses repères narratifs habituels. Il retient son souffle.

Couv. des Piliers de la Terre / Éd. Stock
Éd. Stock

Les piliers de la terre ont été écrits en 1989. Une somme. Un pavé – si l’on veut s’amuser de ce que l’intrigue évolue dans le milieu du bâtiment – dans une mare de larmes et de sang. Le Moyen Âge dans sa splendeur de crasse et de barbarie qu’on lui imagine. Une cohorte de personnages fictifs et historiques, classables (comme c’est rassurant !) en ces deux catégories qui ont fait leurs preuves : des gentils, des méchants. Emporté dans la déferlante de chapitres et leurs chapelets de rebondissements, le lecteur se demande toujours plus ce qui va bien pouvoir survenir. Il a le souffle coupé.

L’expression en titre de ce billet est sans doute la seule qui puisse exprimer l’étrange révélation que j’ai ressentie à la lecture successive de ces deux oeuvres. Loin de moi l’idée de jeter la pierre à Ken Follett (ah, la métaphore architecturale !…) et d’encenser l’oeuvre déjà piédestalisée de Yazunari Kawabata – ou inversement. J’observe simplement, avec fascination, les effets produits par ces textes sur mon imagination et sur ma perception des « cultures » (celle du Japon, celle de cet Occident où je me trouve). Traduite avec soin, la littérature est un voyage sans prendre l’avion.

Pays de neige / Yazunari Kawabata. – Trad. du japonais par Bunkichi Fujimori ; texte français par Armel Guernet. – 190 p. –  Livre de Poche, 2008.

Les piliers de la terre / Ken Follett. – Trad. de l’anglais par Jean Rosenthal. – 1074 p. – Stock, 2005.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Un nocturne magnétique

Couverture du livre "De toutes les nuits, les amants" / Éd. Actes Sud
Éd. Actes Sud

Une trentenaire correctrice en free-lance pour le monde de l’édition : c’est la description du personnage principal qui m’a poussée à ouvrir ce livre. Son titre était déjà intriguant, comme un bris de vers poétique. De la couverture noire se détache une silhouette féminine à peine visible – ectoplasme au visage tout juste plus éclairé, corps noyé, dilué sous les carpes. Des carpes ? Symboles d’amour dans la culture japonaise, paraît-il… Beau travail de book design. Une fois le livre terminé, on contemple l’image initiale. Nous avions tout vu, nous n’avions rien vu…

Il m’a bien fallu attendre la moitié du roman pour y pénétrer pour de bon. Le caractère même de la protagoniste y est peut-être pour quelque chose : introvertie jusqu’à la quasi mutité, extrême dans ses absences de choix, elle cloche dans la vie. L’identification du lecteur au personnage fonctionne pourtant, quand bien même ce reflet de soi, dans le miroir littéraire, n’est pas vraiment flatteur.
Il s’agissait également de style. La traduction ne pouvait être mise en cause : confiance absolue en M. Honnoré, dont d’autres travaux m’ont éblouie. Si les phrases sont parfois abruptes et maladroites (des phrases sèches comme les prononcent les gens qui ne veulent pas parler), si les paragraphes nous essoufflent de virgules, si les dialogues voient leurs marqueurs répétitifs et mélangés, c’est parce qu’il en est ainsi dans l’original. Un déclic s’est produit aux alentours de la page 135, alors que la lecture comblait une insomnie. Fallait-il qu’il soit 3h du matin (une sorte de « mi-nuit », comme dirait la narratrice) pour que la connivence s’établisse ? Peut-être.
Il paraît que ce livre parle des femmes japonaises avec une implacable modernité. Pour en être juge, il convient d’être fin connaisseur de la culture de ce pays. En attendant, cela parle de la solitude d’un esprit mal logé dans un certain corps, de la manière dont ces deux entités doivent s’apprivoiser pour qu’il y ait conjonction avec d’autres humains. Le chemin semble terriblement long avant que puisse se produire la moindre rencontre, de quelque nature qu’elle soit (le livre évoque un amour, mais aussi une amitié, ce qui n’est pas si fréquent).

Pour terminer, une petite tracasserie langagière – dont je me suis quand même demandé ce qu’il en était, en japonais.
« Pas de souci. » dit le personnage principal, page 165. Son interlocutrice, correctrice, lui répond : « Oh, voyons ! Là, je corrigerais (…). « Souci » ne s’emploie jamais avec le sens de « problème en soi », le mot ne désigne qu’un ou des soucis concrets, tu sais bien. On préférera « pas de problème ». « 

Ah, d’accord. Pas de problème, donc : attachons-nous à cette héroïne si absente à elle-même et malgré tout en capacité d’aimer. Demandons-nous sans fin quel est l’objet des amants du titre…

De toutes les nuits, les amants / Mieko Kawakami. – Trad. du japonais par Patrick Honnoré. – 278 p. – Actes Sud, 2014.

Enregistrer

Enregistrer

L’anti-Tartempionne

Couverture du livre Vie de ma voisine, éditions Grasset
Éd. Grasset

Ce n’est pas le genre de livre dans lequel on glisse comme sous une couverture (ou alors pour un rêve dérangeant).

Évidemment, il y a le sujet : un parcours de femme dont la famille était Polonaise, installée en France dans les années 20, brisée pendant la guerre de 40. Mais il y a surtout la façon de l’amener, à la quotidienne pourrait-on dire. Ici, maintenant, à côté de chez vous, il y a peut-être une vie qu’il serait passionnant de raconter. Que sont les romans d’ailleurs, sinon des vies ?
La manière est expliquée dans le livre lui-même : « les temporalités et le topographies se mélangent, nous ne savons plus alors quand et où nous sommes. Un autre espace-temps surgit. Comme quand on lit, comme quand on aime, comme au cours de certaines promenades. »
Plusieurs voix disent « je ». Les narratrices s’écoutent et prennent sagement la parole alternativement. Au début, le lecteur se repère à quelques marqueurs du discours direct, sans guillemets. Et puis plus rien. Au fond, il n’importe plus vraiment de savoir qui dit quoi. C’est en plus d’auteurs qu’il est question (Charlotte Delbo).
Les titres de chapitres me sautent aux yeux, écrivant une histoire à eux tout seuls. Des paroles rapportées, des emprunts assumés. Des phrases-versets, qui reviennent à la ligne pour constituer des paragraphes – les strophes de quelque poème.
Ce qui touche aussi, c’est le soin apporté à nommer des gens. Plus on avance en âge et plus on risque de les oublier ; et pourtant, sans eux, sans les noms, plus rien n’existe (et les Nazis le savaient, qui transformaient les êtres en numéros de matricule). Les grandes et petites histoires sont peuplées et animées par ces personnages réels.
C’est donc un livre de mémoire vive. Les figures y sont des revenants, des êtres qui ont réchappé d’une extermination, de situations à peine pensables de nos jours. Des êtres qui avaient en eux la puissance d’exister, après. Et d’être autre chose que « la énième Tartempionne à Auschwitz.« 

Vie de ma voisine / Geneviève Brisac. – 175 p. – Grasset, 2017.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

De Winter is coming

Couv. du livre Rebecca / Éd. Albin Michel
Éd. Albin Michel

Sitôt la lecture de ce roman terminé, il m’a fallu relire sa première phrase. Et même ses premiers chapitres. Tatiana de Rosnay est très forte, qui a su reproduire dans sa biographie de Du Maurier les conditions du magnétisme incipit/excipit de son livre le plus célèbre, Rebecca.

La tension est palpable du début à la fin. Les phrases courtes comme le souffle d’une personne inquiète, les dialogues où le moindre mot a son importance, les descriptions qui s’attachent moins aux sensations et à leur source qu’aux circonvolutions des esprits. Sans la psychologie, il n’y aurait pas d’intrigue. Sans la psychologie, il y aurait une intrigue mais qui serait triviale. La matière d’un beau morceau d’article de presse spécialisée dans le fait divers domestique.

Fascinante mutation de la narratrice, que certaines informations font brusquement évoluer du tout au tout. L’enchevêtrement du bien et du mal est tel en chacun des personnages que nul ne saurait désigner des tout blancs et des tout noirs. Tout est affaire de brume, d’opacité plus ou moins dissipée, d’interprétations et de prises de conscience. Le lecteur se sent simplement et inexorablement aspiré par son désir de savoir – juste, savoir.

J’ai dévoré ce roman – à moins que ce ne soit ce roman qui m’ait dévorée.

Rebecca / Daphné du Maurier. – Trad. de l’anglais par Anouk Neuhoff – 538 p. – Albin MIchel, 2015.

Enregistrer

Enregistrer

Le poids d’une plume

Couverture du roman Petite de Geneviève Brisac
Éd. de l’Olivier

Sur le rayonnage de la médiathèque, il y avait le choix à la lettre B. C’était un Brisac que je cherchais, peu m’importait lequel. C’est Petite qui a attiré mon attention, blanc et mince parmi les sommes.

Ce livre est à l’image de son sujet : peu épais. Ce qui est loin de signifier inconsistant, au contraire. Dépouillé du gras de la description, le récit tient debout à la force de son nerf : l’esprit puissant de son héroïne, seule contre tous, y compris et surtout quand la décision vire au délire. Peu de dialogues, peu de signes d’exclamation ou d’interrogation lorsque c’est la brindille qui parle ; dans sa vie de l’époque, les interactions avec les autres sont limitées et comme viciées par les impératifs intérieurs de la maladie mentale. Des « jamais », des « toujours », des futurs simples qui ne laissent aucune place au doute côtoient tout le vocabulaire des théories, des stratégies – calculs, tricheries – et celui, plus violent, du crime (« Un jour d’été, on m’arrête. »)

De ce bras de fer avec l’âge adulte, je ne m’attendais pas à ce que l’héroïne puisse sortir vainqueur. Et ce ne sont pas les contrats avec les médecins et l’internement qui l’y auront aidée. Remédier à la violence par la violence : vraiment, quelqu’un y croit encore ? Par l’intelligence, plutôt. La seule forme d’empathie qu’une personne souffrant d’anorexie puisse accepter.

Merci, madame Brisac.

Petite / Geneviève Brisac. – 120 p. – Éditions de l’Olivier, 1994.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

La période blonde

Couverture du roman Blonde de J.C. Oates
Éd. Stock, 2000

Pas sûr que Blonde soit la porte d’entrée idéale dans le monde vu par Joyce Carol Oates. Mais le nom de cette romancière américaine revient plus que souvent dans les conversations en médiathèque ou en librairie. À un moment donné, il faut y aller : pousser la porte du cabinet du château de Barbe-Bleue, se laisser fasciner, être effaré(e), se perdre.

Le nom de cette blonde, tout le monde le connaît. Qui elle était, sa personnalité, personne. Même pas elle-même. Nous, bêtement sous le charme, ne pouvons que plaider coupables : complices dans la société de consommation artistique, acteurs de la starification, nous voilà amenés à contempler les désastres causés par notre idolâtrie…

Livre épouvantable écrit avec une lame de rasoir & comme s’il y avait urgence avant que le sang ne sèche, Blonde est un pavé dans la mare des illusions de la célébrité.

Blonde / Joyce Carol Oates ; trad. de l’anglais (États-Unis) par Claude Séban – 850 p. – Stock, 2000 (Livre de Poche, 2013 – 10,90€).

Enregistrer

Étonnante Tonje

Petite-terreur-de-glimmerdalÀ Glimmerdal, bourgade perdue dans les monts norvégiens, il n’y a pas d’enfants. Il y a même un gérant de camping qui les considère comme de la pollution. Mais il y a Tonje – la petite terreur -, la gamine de 10 ans la plus énergique de l’univers. Tonje que son père laisse libre et dont la mère observe la fonte des glaces, loin de Glimmerdal ; Tonje qui raffole des inventions casse-figure et du talent musical de Gunnvald, son parrain et meilleur ami. Lui, il a 72 ans.
Sans cette complicité à-la-vie-à-la-mort, pas d’histoire. Les acrobaties de Tonje nous amuseraient, mais on ne serait pas inquiets que Gunnvald ait un secret. On s’en ficherait un peu qu’un bête accident domestique envoie Gunnvald à l’hôpital. On s’en tamponnerait, que Tonje parvienne à réconcilier des gens qui ne s’étaient pas parlé depuis trente ans.

C’est le deuxième livre de Maria Parr (auteur de Cascades et gaufres à gogo, un roman d’amitié sans égal à mes yeux). C’est bien, qu’elle ne se presse pas à écrire, si chacun de ses livres peut avoir cette touche unique. Une touche qui doit un peu à Jean-Baptiste Coursaud, le traducteur, très doué pour donner un ton façon « Petit Nicolas » (je pense au style familier et frappadingue de son travail sur les romans de Kurt, d’Erlend Loe) ; mais les paragraphes, ponctués d’expressions devenues rares et sympatoches (dans ce livre, on peut être par exemple « fier comme un bar-tabac »), dégagent quelque chose d’affirmatif et de gentiment barjo.

L’histoire n’est finalement pas située précisément dans le temps : Tonje est une enfant d’hier ou d’aujourd’hui, peu importe. Vivre dans une vallée à laquelle on accède via un ferry, c’est comme vivre dans une île : on est séparé, autonome, on vit une temporalité propre. Côté espace, le lecteur en voit de grands : c’est la campagne, avec neige, vent et forêts. Mais pas de vaches hochant la tête et regardant passer des trains à heure régulière : le quotidien est sans cesse renouvelé par les idées effarantes, les rencontres, les grosses colères de Tonje. L’inverse de l’ennui, en somme. La construction du roman reflète le rythme effréné de la vie du personnage : trois parties, et dans chacune un bon petit paquet de courts chapitres avec des titres à rallonge (ce qui a souvent un effet comique).

Chez Maria Parr, les différents personnages ont leurs bons, leurs mauvais côtés, et la possibilité de se refaire si ça leur chante. Secondaires ou principaux, tous ont leur importance, aussi. Même Geir le goéland a un rôle à tenir. Mais bien sûr, l’intrigue repose majoritairement sur les caractères bien trempés de Gunnvald et de Tonje. Tonje, c’est la franchise, la réactivité. C’est l’indépendance (« Je la lâche le matin en espérant la voir rentrer le soir », dit son père, p.16). C’est une philosophie, une vision du monde et des gens. Et la capacité de foncer dans le paysage à deux cents kilomètres par heure. « Vitesse et confiance en soi », voilà sa devise. Gunnvald, c’est la misanthropie, mais aussi l’art, la bonne cuisine – le goût de la vie. Il ronchonne mais il ne quitte pas sa petite terreur des yeux.
L’auteur montre les correspondances qui existent entre ces deux phases de la vie que sont l’enfance et l’âge avancé. La plus jeune ne sait pas tout, le plus vieux a trop vécu et ne peut oublier. Elle parvient à dépeindre les aspects les plus sensibles de la rancoeur, faite de silence obstiné et de regrets inexprimables. Les sentiments de Gunnvald, énormes, mêlés, contradictoires, sont magistralement dépatouillés par le regard neuf de Tonje.

Le lecteur (adulte, en tout cas) se marre, puis sa gorge se serre, puis il se marre à nouveau. Dans ce chouette beau roman, c’est comme dans la vie.

La petite terreur de Glimmerdal / Maria Parr ; trad. du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. 277 p. – Thierry Magnier, 2012 (11,50€).

La foi, un 6ème sens ?

SensoriumLe résumé de l’éditeur dit : « foisonnant ». On aurait pu écrire « kaléidoscopique ».
Il faut dire que ce roman a plutôt la forme de miscellanées, dans lesquelles le récit (projeté sans sommation ou presque dans des époques et des lieux variés) alterne avec les pièces d’un dossier éclectique à dominante scientifique : schémas neurologiques, sociologiques, animaliers ; annotations chronologiques et biographiques ; petits précis de religion hindoue… Heureusement, l’éditeur a veillé à l’unité typographique de ces varia. Et l’histoire est intrigante.

L’héroïne, prénommée Durga, est une artiste qui ne perce pas vraiment et lutte avec une santé aléatoire. Sceptique d’un point de vue religieux et philosophique, elle a néanmoins accepté d’entendre les oracles prononcés à son sujet par un « lecteur » indien. De cet état de faits découlent toute l’écriture : qui Durga doit-elle croire ? Pourquoi a-t-elle tant de mal à concilier l’idée d’une vie antérieure et son mode de vie occidental ?

Il vaut la peine d’écouter Abha Dawesar, qui a eu plusieurs fois l’occasion de dialoguer avec François Busnel (La Grande Librairie, et Le Grand Entretien sur France Inter). Le lecteur avance prudemment dans ce livre qui se mérite un peu et dont il faut éviter de perdre le fil ; mais indéniablement, il y a au bout de ce dédale des éclats de lumière sur ce qui donne (ou non) à chacun confiance en son avenir.

Sensorium / Abha Dawesar ; trad. de l’anglais (Inde) par Laurence Videloup. 396 p. – Éditions Héloïse d’Ormesson, 2012 (23€).

Montaigne aurait adoré internet

Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé
Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé

Sans doute avez-vous déjà lu, ou du moins entendu parler de Montaigne (1533-1592), célèbre pour ses Essais (si différents de la littérature de l’époque, oeuvre peu ou prou fondatrice du genre de l’autobiographie), pour son amitié légendaire avec Étienne de la Boétie (« C’étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie, mais des amis franco de port, les copains d’abord… » chantait Georges Brassens), ou encore pour l’une de ses devises préférées qui devint un fameux titre de collection aux Presses Universitaires de France : « Que sais-je ? »
Dans leurs éditions les plus complètes, Les Essais comptent trois livres. Je n’ai, sur ma liseuse, téléchargé que le premier – à titre d’essai, précisément. Et j’en suis fort satisfaite : ce texte, traduit en français contemporain (nous disons bien « traduit », car le français du XVIe siècle a de quoi nous paraître étranger), est une médiation précieuse. Ici, pas d’énergie perdue à comprendre les tournures, mais une attention tout entière consacrée aux idées – et non des moindres. Je découvre avec enthousiasme la tâche entreprise envers et contre des avis divergents par Guy de Pernon, universitaire apparemment retraité et bénévolement dévoué à la diffusion d’oeuvres numériques.

C’est ainsi, donc, que je m’initie à la formidable pensée de Montaigne, observateur désintéressé du genre humain, tirant ses exemples aussi souvent des auteurs latins que de l’expérience de tel ou tel personnage de sa connaissance.
La lecture du chapitre 34 m’a laissée coite. On m’avait dit que Montaigne était étonnamment moderne, mais de là à le voir appeler de ses voeux l’avènement des sites internet de petites annonces diverses et variées…!
« Feu mon père (…) m’a dit autrefois qu’il aurait voulu faire en sorte que dans chaque ville il y eût un endroit prévu pour cela, et bien indiqué, où ceux qui auraient besoin de quelque chose puissent se rendre et faire enregistrer leur demande auprès d’un employé dont ce serait la tâche. Ainsi par exemple : « je cherche à vendre des perles » ou « je cherche des perles à vendre ». Untel cherche des gens pour l’accompagner à Paris. Tel autre voudrait employer quelqu’un qui ait telle qualification. Tel autre cherche un employeur. Tel autre a besoin d’un ouvrier. Qui ceci, qui cela, chacun selon ses besoins. Et il semble bien que ce moyen de nous mettre en relation les uns avec les autres apporterait une amélioration non négligeable dans les rapports avec les gens. Car il est évident qu’il y a toujours des situations dans lesquelles on a besoin les uns des autres, et qui, parce qu’on ne trouve pas à s’entendre, laissent les gens dans un grand embarras. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 1)

Un peu plus loin, l’auteur nous confie qu’il aurait volontiers ouvert un blog, ou une page sur un réseau social en ligne, si l’informatique avait existé…
« En matière de gestion domestique, mon père avait une méthode, que j’approuve, mais que je ne parviens nullement à suivre. C’est qu’en plus du registre des affaires du ménage, où se notent les menus comptes, paiements, marchés, qui ne nécessitent pas le recours à un notaire, et dont un intendant a la charge, il ordonnait à celui de ses domestiques qui lui servait de secrétaire de tenir un journal dans lequel il devait insérer ce qui se produisait de notable, et ainsi jour par jour, tout ce qui pouvait servir à l’histoire de sa maison. Cette histoire est très agréable à relire, quand le temps commence à en effacer le souvenir, et elle est souvent très utile pour nous tirer d’embarras : quand fut commencée telle chose ? Quand fut-elle achevée ? Quels grands personnages et leurs suites sont-ils passés chez nous ? Combien de temps y sont-ils demeurés ? Nos voyages, nos absences, les mariages, les décès, les  bonnes ou mauvaises nouvelles reçues, les changements des principaux serviteurs – bref, toutes ces choses-là. C’est une coutume ancienne, mais je pense qu’il faudrait la reprendre, chacun à sa façon. Et je m’en veux de ne l’avoir fait. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 3)

Vous voulez vous faire une idée par vous-même ? Pas de problème : l’ebook est téléchargeable gratuitement pour les possesseurs d’une liseuse, ou consultable à partir d’un ordinateur de bureau, via le site Calameo.
Peut-être serez-vous sensible à ce paradoxe : la lecture de Montaigne ne vous transportera pas, vous lecteur, dans une autre époque (pouvoir magique des romans du XIXe comme ceux d’Alexandre Dumas, par exemple) ; en revanche il fera venir à vous un homme du XVIe siècle, qui philosophera en votre compagnie comme s’il y avait toujours été.

Essais : livre 1 / Michel de Montaigne ; traduction par Guy de Pernon d’après l’édition de 1595. – Ebook Kindle, téléchargé en 2012.