Lisez-vous les modes d’emploi ?

Un mode d’emploi est une notice, allant du paragraphe au livre de 192 pages, accompagnant un objet dont elle explique le fonctionnement.

Le lecteur d’un mode d’emploi n’a, soyons francs, aucune attente d’ordre littéraire. C’est tout juste s’il espère que le texte parle de l’objet auquel il se rapporte, que le vocabulaire technique indispensable soit explicité sans détour, et que les phrases, univoques bien sûr, détaillent des processus clairs. A la limite, le lecteur du mode d’emploi pourrait s’étonner que celui-ci ne contienne pas la moindre idée, astuce ou recette (l’équivalent des fameuses « suggestions de présentation » visuelles). Mais cela, bien entendu, sans attenter à sa souveraine liberté de consommateur – y compris celle qu’il a d’utiliser n’importe comment le matériel qu’il vient d’acheter.
Le lecteur d’un mode d’emploi n’a même parfois aucune attente d’ordre technique. En effet, lorsqu’il vient d’acquérir son dix-huitième téléphone portable, son septième micro-ondes ou même sa deuxième voiture, quel intérêt aurait-il à compulser un baratin concernant le b.a ba de leur manipulation ?

Résumons : s’il n’intéresse pas le lecteur (en ce sens qu’il n’éveille pas sa curiosité), le mode d’emploi n’est ni plus ni moins qu’un devoir pour le fabricant de l’objet (il se soumet sagement au titre 1er du 1er livre du Code de la consommation). Et une règle tacite et déprimante veut sans doute que l’écrit obligatoire ne soit pas le lieu du style, et encore moins celui de l’humour.

POURTANT, il y a au moins une exception qui confirme cette règle.

L’exception peut se situer à l’endroit du lecteur. Ils sont rares, mais ils existent, ces braves consommateurs qui révisent pieusement l’utilisation de quelque appareil qu’ils achètent. Parmi eux, il en est qui souhaitent s’instruire, et d’autres qui entendent simplement… se marrer. D’abord, parce qu’il peut être divertissant de s’imaginer revenir de l’au-delà après une longue absence et avoir besoin d’informations essentielles sur le maniement d’une tronçonneuse, par exemple. Ensuite, parce qu’il est intéressant d’observer quel degré de précaution les entreprises sont prêtes à atteindre pour se protéger des coups de bâton de consommateurs abusivement laissés dans le flou quant à ce que recouvre l’ « usage normal » d’une chose. Enfin – et cela n’est pas si risible – parce qu’il est improbable mais possible qu’un mode d’emploi soit le fruit du travail d’un être humain avant de passer à la moulinette de traducteurs automatiques inconscients. Et cet être humain a pu vouloir faire de l’art avec du boudin.Couverture de mode d'emploi MITRON

C’est le cas du rédacteur, homme ou femme, qui au début des années 2000, prêta sa plume au Loguecy Group (une obscure société qui donne dans l’électroménager bon marché) afin d’écrire noir sur blanc comment l’on est sensé manipuler la machine à pain MITRON. Cette personne fournit avec exactitude les indications pratiques adéquates, mais d’une façon telle que le brave consommateur susmentionné ne peut que tout bonnement éclater de rire – d’autant que rien, dans la présentation du document, ne le prévient qu’il a quasiment affaire à « la fabrication du pain pour les nuls ». Explications.

  • L’auteur use d’un style oral, a priori peu indiqué pour ce type de document. Exemple, p.8 : « C’est mieux de mettre le sucre dans un coin du bac à pain (vous comprendrez la raison plus tard). » Dans le même ordre d’idées, on note le recours fréquent au point d’exclamation – « signe de toutes les émotions », écrivent Olivier Houdart et Sylvie Prioul dans leur essai sur La Ponctuation ou l’art d’accommoder les textes (Seuil, 2006). Exemple d’un titre de paragraphe : « Sortir le pain : c’est toujours amusant ! » (p11). Habituellement, un mode d’emploi ne suscite aucune émotion (si ce n’est la satisfaction d’avoir tout compris, ou la vexation d’être pris pour un demeuré). Mais là… Le lecteur est carrément flatté par l’auteur : « Apparemment vous avez tout fait comme il faut et ça s’est très bien passé – n’est-ce pas ? «  (p.11)
  • Le lecteur peut aller jusqu’à éprouver une sensation de convivialité. « Assez discuté. Faisons du pain ! » encourage le rédacteur (p.8) ; « Oui c’est aussi facile que ça ! » confirme-t-il plus loin (p.7). C’est ainsi qu’une relation presque amicale s’établit entre l’auteur et le lecteur – preuve en sont les sous-entendus un tantinet moqueurs visant les utilisateurs moins doués que nous (p.12) : « Veuillez ne pas mettre l’appareil à faire le pain lui-même dans le lave-vaisselle ou le plonger dans l’eau. Cela semble évident à dire mais on ne sait jamais ! Certaines personnes, vous savez… » ou encore « Après avoir écrit beaucoup de guides et parlé bel et bien à des milliers de personnes qui faisaient leur pain depuis des années, nous avons tout entendu – y compris un monsieur qui se plaignait amèrement parce que le pain français qu’il avait fait ne sortait pas en baguettes ! » (p.3) Notons que, comme dans toute relation amicale, la franchise est de mise : « Nous supposons que vous avez déjà lu la section précédente au sujet des ingrédients et que vous avez acheté la bonne farine et levure etc. Si ce n’est pas le cas, passez directement à cette partie, et vous devrez peut-être changer votre appareil à faire le pain par un joli orgue. Vous aurez les mêmes chances de faire du bon pain avec ça si vous n’avez pas les bons ingrédients ! » (sic, p.8)
  • L’auteur comprend fondamentalement le consommateur auquel il s’adresse ; il compatit d’avance aux difficultés qu’il rencontrera lors de ses premières utilisations (p.11) : « C’est quelque chose de commun à toutes les machines à pain – l’enfer de la « secousse » du bac. Cependant, le pain finit toujours par sortir si vous secouez assez fort. L’astuce est d’empêcher le pain de rebondir sur le sol de la cuisine ce faisant – ce qui peut être plutôt décourageant ! » Il le met en garde contre les dangers de la frustration : « Si vous êtes assez malchanceux pour avoir raté le pain (le paradis pardonne mais ça arrive aux meilleurs d’entre nous), votre premier réflexe sera peut-être de le jeter de dépit. RAPPELEZ-VOUS SIMPLEMENT DE SORTIR LES LAMES A PETRIN AVANT ! Des lames à pétrin de rechange sont chères » (p.11). Il lui conseille d’utiliser la bonne farine – chose qui s’avère plus simple qu’avant, quand les farines bon marché n’étaient pas adaptées : « ce qui donnait beaucoup de pains dégonflés – et beaucoup de boulangers maison déprimés » (p.3).
  • Cette sensation de convivialité est certainement renforcée par l’inhabituelle perception de l’humanité du rédacteur. Le fabricant n’a, dirait-on, pas réponse à tout : « Beaucoup de gens demandent combien d’électricité on consomme en moyenne en faisant du pain. C’est difficile de faire une estimation » (p.13). De plus, certaines phrases savoureuses n’étaient peut-être pas exactement voulues par le rédacteur, lorsque par exemple il énonce des probabilités dignes de La Palice (« Il y a 50% de chances pour que les lames à pétrin restent dans le bac ou dans le pain », p.11) ou bien emploie un mot pour un autre : « Il n’y a rien de plus agréable que de faire son pain frais. Il n’y a ni préservatifs ni additifs… » (p.3) Le mot préservatif aurait-il le sens d’agent conservateur dans quelque pays francophone ?
  • Il est cependant manifeste que, dans la majorité des cas, l’humour du rédacteur est bel et bien volontaire. Comment expliquer autrement l’insistance avec laquelle il invite l’utilisateur à être précautionneux ? « Lavez et séchez le bac à pain et les lames à pétrin dès que possible après utilisation. Une bonne chose c’est qu’ils sont très faciles à nettoyer grâce au revêtement anti-adhésif (très cher). Cependant, il est important aussi de prendre soin du revêtement anti-adhésif (très cher). Évitez d’utiliser des produits détergents (…). Veuillez ne pas mettre le bac ou les lames à pétrin dans le lave-vaisselle – les détergents utilisés peuvent abîmer le revêtement anti-adhésif (très cher) à long terme. Est-ce qu’on vous a dit que le revêtement anti-adhésif était cher ? » (p.12) Après de telles mises en garde, le fabricant ne peut que s’estimer protégé des plaintes !

Comme il faut le lire pour le croire, je vous invite à consulter le texte intégral de cette perle en cliquant sur ce lien.

Et si jamais vous connaissez – ou que vous êtes vous-même le rédacteur de ce document, écrivez-moi. Je ne souhaite rien autant que vous adresser mes sincères félicitations.