Un univers visible et invisible

Couverture du livre de Tanizaki / Éd. Philippe Picquier
Éd. Philippe Picquier

Du papier d’une blancheur éclatante, de qualité supérieure, sous une couverture à la noirceur délicatement rehaussée d’un motif floral : l’objet livre rend hommage à l’auteur du texte et à son propos même.

Bienvenue dans un univers où seules comptent obscures clartés et ombres scintillantes. On pense au ying et au yang, si équilibrés, si indispensables l’un à l’autre dans leur opposition.

Il paraît qu’on se demande si ce texte, somme toute assez court, est un essai ou une pièce de littérature. Il est certain que ce n’est pas une fiction. Et si c’était un poème ? Un long poème en prose, qui chercherait à percer le secret du goût.

Je ne connais quasi rien à la culture japonaise – ses créateurs majeurs, son climat, son histoire. Les dents peintes de noir des grandes dames japonaises constituaient pour moi un mystère insensé : me voici éclairée sur le sujet (ce qui approfondit considérablement ma perception du Conte de la princesse Kaguya, film d’animation d’Isao Takahata visionné il y a peu, et que je ne trouve que plus admirable). Je suis cependant entrée dans ce livre, m’y étant sentie invitée, semble-t-il, par Jun’ichirô Tanizaki lui-même. Un auteur observateur de son temps, aussi savant dans sa civilisation que curieux de celle des autres. Un homme jamais dupe de sa nostalgie ; un vieux qui parle d’avenir. L’écriture est d’un extrême raffinement, subtile, personnelle et sans âge. Je comprends que cette Louange ait traversé le siècle dernier et vienne présenter ses hommages à notre temps.

Beauté. Calme. Fraîcheur. Venez donc un peu à l’ombre ; il se pourrait que vous y trouviez l’illumination.

Louange de l’ombre / Tanizaki Jun’ichirô. – Trad. du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré – 105 p. – Philippe Picquier, 2017.

Écoutez les échos de ce livre sur France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/les-emois/louange-de-lombre-un-chef-doeuvre-de-la-litterature-japonaise

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Charme désuet des livres d’antan

Une fois n’est pas coutume, c’est à l’aspect d’un livre un peu plus qu’à son fond que je vais m’intéresser.

Après m’en avoir vanté les mérites, une collègue m’a aimablement prêté un ouvrage ayant fait date pour toute personne versée dans la littérature enfantine ou le conte : Comment raconter des histoires à nos enfants, de Miss Sara Cone Bryant. Le livre parut en 1905 aux États-Unis, et cinq à six années plus tard en Europe. L’exemplaire que j’ai eu en mains date de 1978 – ce qui n’était pas du tout évident. Les éditions Nathan, sur ce coup-là, ce sont à mon avis employées à réaliser le fac-similé d’une édition plus ancienne.

  • Regardez-moi cette couverture, en mode tapisserie ou assiette peinte.

Miss Sara Cone Bryant / Nathan
Miss Sara Cone Bryant / Nathan

(Afin que vous puissiez voir tous les détails, j’ai volontairement réduit la luminosité de cette image. Sans quoi, les petites créatures rose pâle auraient disparu du motif.)
Outre le côté kitsch de la frise animalière et de ses rondeurs symétriques, je souligne la joliesse des typographies. Les noms de l’auteur et de l’éditeur apparaissent dans une police sans sérif que le lecteur retrouvera à l’intérieur de l’ouvrage. Une partie du titre (« Comment raconter à nos enfants ») l’est en cursive d’un style un peu scolaire. Quelques détails me font écrire que ces caractères ont été dessinés à la main : aucun des « o » ne se ressemble tout à fait ; les deux « s » sont également différents – et je ne vous parle par des « e », tracés de façon un peu plus souple à chaque fois. Fait main comme un décor de vaisselle, je vous dis.
On s’aperçoit que le logo de la collection « Histoire à raconter » est à peine centré. C’est un petit peu de traviole, tout ça. Charmants défauts du temps où nul guide d’affichage ne positionnait les éléments de votre image à votre place.

  • À l’intérieur, la mise en page nous ramène (avec joie) dans les années 50 ou 60.

Miss Sara Cone Bryant / Nathan. p.25
Miss Sara Cone Bryant / Nathan. p.25

J’aime particulièrement la police d’écriture du texte (qui ressemble fort à une Gill) et le centrage du titre de chapitre, mais plus encore cette sorte d’intitulé de paragraphe, inscrit dans un retrait. Et tout ceci, sans parler du style lui-même, d’une élégance sobre qui respire le souci de clarté, de fermeté et de bienveillance. Un petit délice. On se sent choyé par Mlle Cone Bryant.

Qu’aucun malentendu ne s’immisce : je n’entends pas du tout me moquer de cet ouvrage, mais bien exprimer tout le plaisir que m’a procuré sa découverte. Les propos de ce professeur d’un autre siècle conservent toute leur actualité : que l’on soit conteur, auteur, ou simplement un adulte choisissant une histoire à lire à un enfant, on devrait se questionner sur les goûts de son jeune public. Ce qui lui plaît est souvent ce qui lui apporte véritablement quelque chose, sur quelque plan que ce soit. Il circule tant de livres aujourd’hui dont la seule fonction semble d’être roses ou bleus. Sara Cone Bryant a pris au sérieux une matière qui pouvait paraître ridicule, et, ne serait-ce qu’en cela, son exemple est à retenir.

Comment raconter des histoires à nos enfants / Miss Sara Cone Bryant.299 p. – Fernand Nathan (coll. Histoires à raconter), 1978.

Un Otte de marque

Connaissez-vous Jean-Pierre Otte ? C’est dans La Grande Librairie, sur France 5, que j’ai entendu parler de son dernier livre – un peu étrangement (ou distraitement ?) sous-titré « roman » : Un cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes (Julliard). Lors de son interview télévisée, l’auteur a clairement affirmé la grande part de réalité des faits rapportés.Un cercle de lecteurs... - Julliard

Le sympathique brassage des idées sur la littérature (« Il s’y disait, semble-t-il, des choses considérables », p.15), l’éclectisme des ouvrages évoqués dans ce récit (pas de moins de vingt titres aux seules pages 16 et 17, ce qui explique la présence d’une bibliographie de quatre pages en fin d’ouvrage) retiennent presque évidemment l’attention.
Mais au-delà de toute cette matière, qui s’accompagne de nourritures plus terrestres et non moins appétissantes, il faut signaler l’art du portrait à l’oeuvre dans ce livre. Jean-Pierre Otte a le chic pour dépeindre tel ou tel, le ou la croquer – littéralement, car les rencontres souvent sont liées à quelque agape. Ces personnes (personnages ?) enrichissent le livre, l’emplissent de leur présence – à l’image de Medhi Mansour, l’homme « de si peu de poids qu’un coup de vent d’autan aurait pu l’emporter », mais sans qui rien n’aurait été écrit. Pour être parfois caricaturés, ces individus de chair et de papier ont droit au changement : celui qu’on appelait Popaul sans beaucoup de considération devient (redevient) Pol-Émile, au dévoilement d’un peu de son passé ; Richard Brars, « grand gaillard barbu », révèle une délicatesse insoupçonnée à vivre dans une cabane perchée dans un arbre ; Marie-Ange (amie d’une membre du cercle) s’exprimant « sur un ton délié, à l’aise, assez affecté sans être désagréable » souffre de mythomanie au point de faire peine… Ces personnages sont vivants, ils évoluent – notre regard évolue, comme celui de l’auteur.

En parcourant les actes de ce cercle philosophique et littéraire, tout lecteur y entre un peu. Merci, monsieur Otte.

Un cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes / Jean-Pierre Otte
249 p. – Julliard, 2011.

A lire aussi, cet article plus détaillé de Claude Amstutz : http://lasciereveuse.hautetfort.com

Comment Proust peut changer votre vie

Lecteur, si tu ouvres cet essai, tu seras transformé. Comment Proust peut changer votre vie

Alain de Botton, érudit zurichois vivant en Angleterre, a décidé de sérieusement dépoussiérer nos opinions (souvent toutes faites) sur Proust, grâce à son style sûr de lui et à son humour moiré par l’ironie, très british.
Il semble commencer par nous parler de tout autre chose que de littérature – d’une question posée par des journalistes à des personnalités en 1922 : « En ce qui vous concerne personnellement, que feriez-vous avant <votre> dernière heure ? » Proust y répondit d’une façon surprenante pour qui connaît un minimum ce que fut la vie de l’écrivain…
Et c’est ainsi qu’Alain de Botton nous entraîne sur les voies de la biographie (une méthode qui n’aurait pas déplu à Sainte-Beuve !) ; mais de phrase en chapitre, nous voici au coeur de La recherche du temps perdu. Cela dit, pas question de confiner le lecteur dans une succession abrutissante de résumés des sept tomes de l’oeuvre. Alain de Botton cite, explicite, parle des personnages comme s’il s’agissait de personnes réelles – bref : il actualise les romans de Proust. Son premier principe de lecture : le fait que Robert Proust (père de l’écrivain) était un médecin hygiéniste de grand renom, et que son fils Marcel rêvait de faire autant de bien à l’humanité par la littérature.

Alain de Botton dégage neuf points dignes des meilleures méthodes pour accéder au bien-être (Comment aimer la vie aujourd’hui, Comment prendre son temps, Comment réussir ses souffrances, Comment être un véritable ami en sont des exemples), qui sont autant d’angles de critique. Au passage, il offre des formulations lumineuses sur les sujets les moins simples à cerner. Par exemple : en quoi les clichés sont-ils agaçants ? Qu’est-ce qu’un cliché ? « Le problème des clichés n’est pas qu’ils contiennent de fausses idées, mais plutôt que ce sont des formulations superficielles de très bonnes idées (…). Ils tendent à nous faire croire qu’ils décrivent une situation de façon satisfaisante, tout en se contentant d’effleurer la surface. C’est là un problème grave, car notre façon de parler est indissociable de notre façon de sentir, et notre manière de décrire le monde doit, à un  certain niveau, refléter l’expérience que nous en avons. » (p.116)

Essai critique, manuel philosophique, livre humoristique : tout cela en un seul bouquin ! Et il tient dans la poche, en plus ! Si A la recherche du temps perdu vous attire autant qu’elle vous effraie (mais également si vous en vomissez la moindre ligne lue), administrez-vous ce réjouissant remède. Il aurait pu s’intituler Comment Alain de Botton peut changer votre point de vue sur Proust.

Comment Proust peut changer votre vie / Alain de Botton
Traduit de l’anglais (britannique) par Maryse Leynaud.
250 p. – 10/18, 1997. – Actuellement réédité par J’ai Lu (6€).