De l’estomac, ventrebleu !

Couverture du livre "Le Charme discret de l'intestin" / Éd. Actes Sud
Éd. Actes Sud

« Il y a des choses qui déçoivent pour peu qu’on les regarde de trop près. » (Chapitre 1, sous-partie 3)

Mes craintes étaient réelles à l’approche de ce best-seller. De certains livres, on peut se contenter d’entendre parler. De ce document-ci, il serait dommage de se priver. Délicieux décalage du fond et de la forme : la matière, pour être parfois fécale, n’en est pas moins sérieuse. Et ce n’est pas parce que le sujet est sérieux qu’il ne faut pas sourire. Au contraire ! Plaisantons, toute scatologie à part. Rions de l’universalité profonde de ces considérations. Foin de querelles intestines : en avant pour une épopée intra-viscérale dont les héros sont invisibles à l’oeil nu – soit parce qu’il s’agit de bactéries microscopiques, soit parce que peu de gens « ont la chance d’avaler une caméra miniature et de partir à la découverte de leur intestin grêle » (op.cit.).

La drôlissime astuce de Giulia Enders pour nous faire sympathiser avec notre bide consiste en bonne partie à personnifier les différents éléments qui le comblent. Il y a eux, il y a nous – l’auteure elle-même et ses lecteurs – et nous partageons tous l’incroyable propriété d’être vivant. Alors voilà : glandes, poches et autres tuyaux se voient attribuer des qualificatifs tout ce qu’il y a de plus humain. Organes et organismes deviennent nos égaux (ne sont-ils pas, d’ailleurs, notre ego ?) : « Ceci est une ascidie. Nous l’avons conviée à nous rejoindre pour qu’elle nous communique sa vision des choses sur la nécessité d’avoir un cerveau. » (Chapitre 2, sous-partie 5)
Tout en légèreté, Giulia Enders nous rappelle de temps en temps qu’elle est une vraie étudiante en médecine : « (…) l’oesophage ne sait pas viser. Au lieu de prendre le chemin le plus court (…) il débouche sur le côté droit. Et c’est un coup de génie. (Les chirurgiens, eux, parlent plutôt d’anastomose terminolatérale. Mais le résultat est le même.) » (op.cit.) Au passage, félicitations à la traductrice dont la langue est piquante juste ce qu’il faut !

Une phrase me restera, une phrase presque philosophique en ce qu’elle touche du doigt ce que l’art peut avoir à dire à la science – symbole de cet ouvrage d’une intelligence réjouissante : « Avec ce livre, les choses vont changer. Nous voulons faire ce que les livres font de mieux : concurrencer le visible. »

Le charme discret de l’intestin / Giulia Enders ; ill. Jill Enders. – Trad. de l’allemand par Isabelle Libert. – 350 p. – Actes Sud, 2015.

Un bonus, comme ça… La chronique Dico Somatique d’Aurore Vincenti sur France Inter : ça pourrait aussi vous plaire.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Un univers visible et invisible

Couverture du livre de Tanizaki / Éd. Philippe Picquier
Éd. Philippe Picquier

Du papier d’une blancheur éclatante, de qualité supérieure, sous une couverture à la noirceur délicatement rehaussée d’un motif floral : l’objet livre rend hommage à l’auteur du texte et à son propos même.

Bienvenue dans un univers où seules comptent obscures clartés et ombres scintillantes. On pense au ying et au yang, si équilibrés, si indispensables l’un à l’autre dans leur opposition.

Il paraît qu’on se demande si ce texte, somme toute assez court, est un essai ou une pièce de littérature. Il est certain que ce n’est pas une fiction. Et si c’était un poème ? Un long poème en prose, qui chercherait à percer le secret du goût.

Je ne connais quasi rien à la culture japonaise – ses créateurs majeurs, son climat, son histoire. Les dents peintes de noir des grandes dames japonaises constituaient pour moi un mystère insensé : me voici éclairée sur le sujet (ce qui approfondit considérablement ma perception du Conte de la princesse Kaguya, film d’animation d’Isao Takahata visionné il y a peu, et que je ne trouve que plus admirable). Je suis cependant entrée dans ce livre, m’y étant sentie invitée, semble-t-il, par Jun’ichirô Tanizaki lui-même. Un auteur observateur de son temps, aussi savant dans sa civilisation que curieux de celle des autres. Un homme jamais dupe de sa nostalgie ; un vieux qui parle d’avenir. L’écriture est d’un extrême raffinement, subtile, personnelle et sans âge. Je comprends que cette Louange ait traversé le siècle dernier et vienne présenter ses hommages à notre temps.

Beauté. Calme. Fraîcheur. Venez donc un peu à l’ombre ; il se pourrait que vous y trouviez l’illumination.

Louange de l’ombre / Tanizaki Jun’ichirô. – Trad. du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré – 105 p. – Philippe Picquier, 2017.

Écoutez les échos de ce livre sur France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/les-emois/louange-de-lombre-un-chef-doeuvre-de-la-litterature-japonaise

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Je parle, donc je réfléchis. (Dans l’idéal.)

Ne me dites plus jamais bon courage. Ventana éditionsTiens, tiens : un livre de psychologie du langage. Est-il bien prudent de se lancer dans pareille aventure linguistique ? Allez, cela dure moins de 200 pages. Et ce n’est pas si linguistique que cela.
Loin d’être un cours magistral de sémantique, le livre de Philippe Bloch ressemble à un recueil d’articles de sociologie composés pour un large public. L’auteur (par ailleurs chroniqueur dans la presse papier et radiophonique) se pose avant tout comme un observateur, invitant son lecteur à s’écouter parler davantage. Et cela fonctionne. Après avoir lu le chapitre 2, vous ne pourrez plus prononcer l’adjectif « petit » de la même façon. Le chapitre réservé à l’adjectif « gentil », globalement employé par antiphrase aujourd’hui, ne fait pas moins mal. « Bon courage », si vous employez souvent cette expression et que vous entreprenez de lui trouver une remplaçante.
Toutefois, en cherchant l’efficacité, Philippe Bloch fait souvent usage de raccourcis. Et la « parisianité » du point de vue n’est pas toujours discrète. Les envolées pro-Américaines m’ont également désappointée. Sur ce sujet, j’aime mieux l’approche humoristique du Comte de Bouderbala.
Pour résumer, Philippe Bloch a écrit une sorte de pamphlet, personnel, à l’encontre de la société française. C’est un livre plaisant, mais pas indispensable ; il resterait beaucoup à écrire pour que chacun puisse reconsidérer ses propres façons de parler. Finalement, c’est Gandhi qui résume cela le mieux :

« Vos croyances deviennent vos pensées
Vos pensées deviennent vos paroles
Vos paroles deviennent vos actions
Vos actions deviennent vos habitudes
Vos habitudes deviennent vos valeurs
Vos valeurs deviennent votre destinée. »

Ne me dites plus jamais bon courage ! Lexique anti-déprime à usage immédiat des Français / Philippe Bloch -141 p. – Ventana, 2014 (10 €).

Pour jouer la carte Miyazaki

Miyazaki_cartographiePas de roman, en ce moment, sur ma table de chevet. Mieux que ça : toutes les histoires des films de Miyazaki en un seul livre. Si si ! C’est possible !

Rédigé sans chichis (mais avec quelques coquilles qui font un peu mal aux yeux, hélas), l’ouvrage me semble s’adresser aux amateurs souhaitant être éclairés (les spécialistes n’apprendraient rien qu’ils ne sachent déjà ; ils pourraient même être déçus par l’absence de bibliographie – et plus généralement par le fait que les auteurs citent peu d’autres essais, interviews et documents sur le sujet, pourtant prolifique).

Si vous avez aimé la plupart des films d’animation des studios Ghibli, alors vous serez heureux de découvrir cette mise en perspective, très soucieuse de respecter une volonté du maître : se concentrer sur les oeuvres plutôt que sur la vie du réalisateur. Chaque film fait l’objet d’une description détaillée de ce que chaque spectateur peut voir ; à ce propos, si vous n’avez pas vu l’un des films et que vous êtes allergiques aux gâcheurs (en anglais : spoilers), je vous conseille de ne pas tout lire.

La cartographie proprement dite est établie dans la seconde partie du livre. Les points communs des personnages, les motifs récurrents, les éléments composant la boîte à outils de Miyazaki sont listés et abondamment illustrés. Les auteurs auraient pu composer un dictionnaire des symboles miyazakiens – symboles puisés dans la mystique et la culture japonaises, et qui les alimentent en retour.

Un beau voyage dans le temps et l’espace de mondes imaginaires, en somme. Ce livre accompagne et prolonge parfaitement le plaisir que peut procurer le visionnage de plusieurs films à la suite – ce que la communauté de podcasts Freepod permet lorsqu’elle organise ses formidables Nuits au Max (au Max Linder, une salle de cinéma parisien renommée pour sa qualité).
Si, au détour des rayonnages de votre librairie ou de votre médiathèque préférée, vous rencontrez cette perle, saisissez-la. Offrez-vous un pur moment de rêve éveillé !

Hayao Miyazaki : cartographie d’un univers / Raphaël Colson et Gaël Régner. 357 p. – Les Moutons Électriques (coll. Bibliothèque des Miroirs), 2010 (29€).

Là, c’est le drame

Nouveau Monde éditions - 2006
Nouveau Monde éditions - 2006

L’écriture d’oeuvres de fiction est, quelque part, comparable à la cuisine. Prenez un moule classique (à manqué, en couronne…), garnissez-le d’une pâte pour la réalisation de laquelle vous aurez suivi une recette éprouvée (génoise, fondant au chocolat…) : vous obtiendrez un résultat très probablement satisfaisant, voire délicieux. Vous pouvez introduire dans la pâte un de vos ingrédients secrets, ou déployer vos talents en matière de décoration ; c’est ici que vous rendrez votre création originale.

Pour écrire un roman ou une pièce de théâtre, il ne suffit évidemment pas de posséder des recettes littéraires et des moules stylistiques, même s’il est indéniable que la connaissance de tels outils est précieuse. Procédés, ingrédients, tours de main peuvent être assez facilement découverts en lisant une série de livres appartenant tous à un même genre, ou en allant chercher du côté des techniques d’écriture d’auteurs s’exprimant sur le sujet. Et il y a peu, j’ai appris que plusieurs spécialistes avaient étudié et listé les différents « moules actanciels » possibles. Un dénommé Georges Polti (français, né en 1868), en a dénombré trente-six. Ni plus, ni moins.
Les livres de Georges Polti sont assez difficiles à trouver, aujourd’hui, en dehors des bibliothèques spécialisées. Mais ses théories ont inspiré les générations suivantes, et se montrent utiles au septième art. Preuve en est : les Leçons de scénario de Marie-France Briselance s’appuient avec profit sur ces trente-six situations dramatiques.

Ce bouquin pourrait donner l’impression de s’adresser à des spécialistes ; ne vous y fiez pas. Il est parfaitement accessible à de quasi incultes dans le domaine cinématographique. Avec intelligence et fluidité, Marie-France Briselance bâtit des ponts entre des films d’hier et d’aujourd’hui, en les regroupant selon qu’ils reposent sur telle ou telle situation. Leur architecture, soulignée avec la précision que donne une passion éclairée, s’accompagne de résumés sachant ménager l’attente et les surprises. Rares sont les livres qui m’aient à ce point donné envie de cesser de lire ! Pour visionner certains monuments du cinéma, bien sûr.

Leçons de scénario : les 36 situations dramatiques / Marie-France Briselance. 358 p. – Nouveau Monde éditions, 2006 (23€).

Montaigne aurait adoré internet

Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé
Portrait présumé de Montaigne, dit "portrait de Chantilly" - Musée de Condé

Sans doute avez-vous déjà lu, ou du moins entendu parler de Montaigne (1533-1592), célèbre pour ses Essais (si différents de la littérature de l’époque, oeuvre peu ou prou fondatrice du genre de l’autobiographie), pour son amitié légendaire avec Étienne de la Boétie (« C’étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie, mais des amis franco de port, les copains d’abord… » chantait Georges Brassens), ou encore pour l’une de ses devises préférées qui devint un fameux titre de collection aux Presses Universitaires de France : « Que sais-je ? »
Dans leurs éditions les plus complètes, Les Essais comptent trois livres. Je n’ai, sur ma liseuse, téléchargé que le premier – à titre d’essai, précisément. Et j’en suis fort satisfaite : ce texte, traduit en français contemporain (nous disons bien « traduit », car le français du XVIe siècle a de quoi nous paraître étranger), est une médiation précieuse. Ici, pas d’énergie perdue à comprendre les tournures, mais une attention tout entière consacrée aux idées – et non des moindres. Je découvre avec enthousiasme la tâche entreprise envers et contre des avis divergents par Guy de Pernon, universitaire apparemment retraité et bénévolement dévoué à la diffusion d’oeuvres numériques.

C’est ainsi, donc, que je m’initie à la formidable pensée de Montaigne, observateur désintéressé du genre humain, tirant ses exemples aussi souvent des auteurs latins que de l’expérience de tel ou tel personnage de sa connaissance.
La lecture du chapitre 34 m’a laissée coite. On m’avait dit que Montaigne était étonnamment moderne, mais de là à le voir appeler de ses voeux l’avènement des sites internet de petites annonces diverses et variées…!
« Feu mon père (…) m’a dit autrefois qu’il aurait voulu faire en sorte que dans chaque ville il y eût un endroit prévu pour cela, et bien indiqué, où ceux qui auraient besoin de quelque chose puissent se rendre et faire enregistrer leur demande auprès d’un employé dont ce serait la tâche. Ainsi par exemple : « je cherche à vendre des perles » ou « je cherche des perles à vendre ». Untel cherche des gens pour l’accompagner à Paris. Tel autre voudrait employer quelqu’un qui ait telle qualification. Tel autre cherche un employeur. Tel autre a besoin d’un ouvrier. Qui ceci, qui cela, chacun selon ses besoins. Et il semble bien que ce moyen de nous mettre en relation les uns avec les autres apporterait une amélioration non négligeable dans les rapports avec les gens. Car il est évident qu’il y a toujours des situations dans lesquelles on a besoin les uns des autres, et qui, parce qu’on ne trouve pas à s’entendre, laissent les gens dans un grand embarras. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 1)

Un peu plus loin, l’auteur nous confie qu’il aurait volontiers ouvert un blog, ou une page sur un réseau social en ligne, si l’informatique avait existé…
« En matière de gestion domestique, mon père avait une méthode, que j’approuve, mais que je ne parviens nullement à suivre. C’est qu’en plus du registre des affaires du ménage, où se notent les menus comptes, paiements, marchés, qui ne nécessitent pas le recours à un notaire, et dont un intendant a la charge, il ordonnait à celui de ses domestiques qui lui servait de secrétaire de tenir un journal dans lequel il devait insérer ce qui se produisait de notable, et ainsi jour par jour, tout ce qui pouvait servir à l’histoire de sa maison. Cette histoire est très agréable à relire, quand le temps commence à en effacer le souvenir, et elle est souvent très utile pour nous tirer d’embarras : quand fut commencée telle chose ? Quand fut-elle achevée ? Quels grands personnages et leurs suites sont-ils passés chez nous ? Combien de temps y sont-ils demeurés ? Nos voyages, nos absences, les mariages, les décès, les  bonnes ou mauvaises nouvelles reçues, les changements des principaux serviteurs – bref, toutes ces choses-là. C’est une coutume ancienne, mais je pense qu’il faudrait la reprendre, chacun à sa façon. Et je m’en veux de ne l’avoir fait. » (Livre I, chap. 34, paragraphe 3)

Vous voulez vous faire une idée par vous-même ? Pas de problème : l’ebook est téléchargeable gratuitement pour les possesseurs d’une liseuse, ou consultable à partir d’un ordinateur de bureau, via le site Calameo.
Peut-être serez-vous sensible à ce paradoxe : la lecture de Montaigne ne vous transportera pas, vous lecteur, dans une autre époque (pouvoir magique des romans du XIXe comme ceux d’Alexandre Dumas, par exemple) ; en revanche il fera venir à vous un homme du XVIe siècle, qui philosophera en votre compagnie comme s’il y avait toujours été.

Essais : livre 1 / Michel de Montaigne ; traduction par Guy de Pernon d’après l’édition de 1595. – Ebook Kindle, téléchargé en 2012.

Charme désuet des livres d’antan

Une fois n’est pas coutume, c’est à l’aspect d’un livre un peu plus qu’à son fond que je vais m’intéresser.

Après m’en avoir vanté les mérites, une collègue m’a aimablement prêté un ouvrage ayant fait date pour toute personne versée dans la littérature enfantine ou le conte : Comment raconter des histoires à nos enfants, de Miss Sara Cone Bryant. Le livre parut en 1905 aux États-Unis, et cinq à six années plus tard en Europe. L’exemplaire que j’ai eu en mains date de 1978 – ce qui n’était pas du tout évident. Les éditions Nathan, sur ce coup-là, ce sont à mon avis employées à réaliser le fac-similé d’une édition plus ancienne.

  • Regardez-moi cette couverture, en mode tapisserie ou assiette peinte.

Miss Sara Cone Bryant / Nathan
Miss Sara Cone Bryant / Nathan

(Afin que vous puissiez voir tous les détails, j’ai volontairement réduit la luminosité de cette image. Sans quoi, les petites créatures rose pâle auraient disparu du motif.)
Outre le côté kitsch de la frise animalière et de ses rondeurs symétriques, je souligne la joliesse des typographies. Les noms de l’auteur et de l’éditeur apparaissent dans une police sans sérif que le lecteur retrouvera à l’intérieur de l’ouvrage. Une partie du titre (« Comment raconter à nos enfants ») l’est en cursive d’un style un peu scolaire. Quelques détails me font écrire que ces caractères ont été dessinés à la main : aucun des « o » ne se ressemble tout à fait ; les deux « s » sont également différents – et je ne vous parle par des « e », tracés de façon un peu plus souple à chaque fois. Fait main comme un décor de vaisselle, je vous dis.
On s’aperçoit que le logo de la collection « Histoire à raconter » est à peine centré. C’est un petit peu de traviole, tout ça. Charmants défauts du temps où nul guide d’affichage ne positionnait les éléments de votre image à votre place.

  • À l’intérieur, la mise en page nous ramène (avec joie) dans les années 50 ou 60.

Miss Sara Cone Bryant / Nathan. p.25
Miss Sara Cone Bryant / Nathan. p.25

J’aime particulièrement la police d’écriture du texte (qui ressemble fort à une Gill) et le centrage du titre de chapitre, mais plus encore cette sorte d’intitulé de paragraphe, inscrit dans un retrait. Et tout ceci, sans parler du style lui-même, d’une élégance sobre qui respire le souci de clarté, de fermeté et de bienveillance. Un petit délice. On se sent choyé par Mlle Cone Bryant.

Qu’aucun malentendu ne s’immisce : je n’entends pas du tout me moquer de cet ouvrage, mais bien exprimer tout le plaisir que m’a procuré sa découverte. Les propos de ce professeur d’un autre siècle conservent toute leur actualité : que l’on soit conteur, auteur, ou simplement un adulte choisissant une histoire à lire à un enfant, on devrait se questionner sur les goûts de son jeune public. Ce qui lui plaît est souvent ce qui lui apporte véritablement quelque chose, sur quelque plan que ce soit. Il circule tant de livres aujourd’hui dont la seule fonction semble d’être roses ou bleus. Sara Cone Bryant a pris au sérieux une matière qui pouvait paraître ridicule, et, ne serait-ce qu’en cela, son exemple est à retenir.

Comment raconter des histoires à nos enfants / Miss Sara Cone Bryant.299 p. – Fernand Nathan (coll. Histoires à raconter), 1978.

Coquilles en Stock

Albert Jacquard / Ed. StockLa déception nous rattrape parfois là où l’on s’y attend le moins.
Vaguement affectée par l’imminence annoncée de la fin du monde, je m’adjure de lire les choses en face. Coïncidence heureuse : Le compte à rebours a-t-il commencé ?, signé Albert Jacquard, attendait depuis un moment dans les rayonnages de ma bibliothèque. Je m’absorbe, donc, dans ce document écrit par un polytechnicien d’âge respectable, humaniste lucide et vulgarisateur aguerri. Une des idées les plus intéressantes de ce livre, à mes yeux, repose sur la tentative de nous reconsidérer, nous l’humanité, comme un des éléments vivants évoluant sur la Terre, et pas un des plus importants. Petit exercice philosophique sur le point de vue, donc. L’ouvrage me permet de découvrir les théories (de plus en connues du grand public) de James Lovelock, exposées notamment dans La revanche de Gaïa (Flammarion). Cette lecture m’a contentée, sur le plan de la réflexion.
Sur un plan orthographique, un peu moins.
Stock : un éditeur ancien (depuis 1708, annonce le site internet), au nom si évocateur d’un certain bagage (expérience, réservoir d’auteurs…)… Comment croire qu’on pût découvrir dans l’une de ses parutions quoi que ce soit d’autre que des idées exposées ? Et pourtant, pourtant ! Mon attention lors de la lecture de l’essai a été sournoisement détournée par la traque, agaçante et irréfragable, de fautes égrenées au fil du texte. Ces bizarreries ne peuvent même pas donner lieu à quelque explication de haute voltige aboutissant à la démonstration de mon ignorance (comme dans les livres d’Amélie Nothomb ou ceux de Kristen Britain). Il ne s’agit que de s ; des s qui constituent la marque du pluriel la plus banale.

« Il nous faudra comprendre que ce ne sont que des rêve (…) » (p.12) : on croit rêver. Quatre pages après le début du livre, c’est surprenant : on ne peut incriminer le coup de fatigue du correcteur. Alors on poursuit, jusqu’à rechuter treize pages plus loin : « La gestion des rapports de l’humanité avec son milieu et des rapports de ses membres entre eux n’a été voulue ou imposée par personne ; elle est le résultat des réponses données tout au long de l’histoire aux difficultés successivement rencontrées par les diverses culture » (p.25). Cette « culture » sans s fait d’autant plus mal aux yeux que le mot est esseulé comme un pauvre diable sur la page 26, quand toute la complexe phrase qui la précède boucle la page 25. Ceci explique peut-être cela.
D’explication, j’ai autant de mal à en trouver pour l’absence de s suivante. « Les poètes ont glorifié les faits d’arme des guerriers » (p.32). Je crus rendre les armes – enfin, l’arme… – mais non : l’expression est attestée dans le Lexis de Larousse avec armes au pluriel.
Les quarante pages suivantes m’ont offert un répit : pas de coquille à l’horizon. Jusqu’à ce qu’un e manque à l’appel : « <cela> implique une révision de nombre d’idées reçues et met en doute l’opportunité de certains actions » (p.74). Certains actes ou certaines actions, il faut choisir.
À peine dix pages s’écoulent et, de nouveau, le s fait des siennes. Le contexte vaut la peine d’être reproduit. « La notion même de bons ou de mauvais gènes est souvent floue. Un exemple en est donné par la drépanocytose, cette maladie fréquente dans certaines populations vivant dans les zones impaludées. Elle est liées à un gène S qui provoque cette affection chez les personnes qui l’ont reçue en deux exemplaires, les homozygotes (SS), alors que ceux qui n’en ont reçu qu’un exemplaire, les hétérozygotes (SN), non seulement ne manifestent pas cette maladie, mais semblent protégés contre le paludisme : comment qualifier ce gène ? » (p.83) Qu’il est gênant, ce gène S ! Il fait fleurir des pluriels inopinés.
Parfois, l’évocation de quantités extravagantes ne suffit pas à faire apparaître ce s si capricieux : « la fortune dont dispose l’ensemble des humains est répartie entre quelques milliards de possesseurs, « personne physiques » ou « personnes morales » (p.96). » À qui la faute ? À personne…

Quelle dommage d’avoir été distraite par ces billevesées pendant ma lecture ! Enfin. Fermons les yeux sur ces s mal aimés pour mieux les ouvrir sur le sujet, d’importance : l’aveuglement de l’humanité, qui pourrait lui être fatal. À moins que la gent industrialo-bancaire ne renonce enfin à son « intégrisme économique » (p.91) et que nous cessions de nous comporter en moutons, ignorants et satisfaits de l’être.

Le compte à rebours a-t-il commencé ? / Albert Jacquard.138 p. – Stock, 2009.

Faites le bon choix

Les décisions absurdes / Christian Morel. - Ed. Gallimard
Ed. Gallimard

Connaissez-vous la revue Books ? Elle repose sur un concept similaire à celui de Courrier International (traduction en français d’articles parus dans la presse étrangère), mais ne s’intéresse quasiment qu’à l’actualité du livre. Romans, essais, témoignages, bouquins en tous genres parfois inaccessibles dans notre pays tracent au fil de leurs éditions un croquis, toujours en mouvement, de l’état littéraire du monde. Très intéressant, et bien fichu. Avant même le sommaire, le lecteur bénéficie d’une page regroupant les meilleures phrases du magazine. Ce carnet de citations éclectiques est l’entrée en matière la plus originale et appétissante que j’aie pu lire.

Dans le numéro 27 de Books, daté du mois de novembre 2011, sous la rubrique Psychologie, un titre latin accroche l’oeil. « Errare humanum est. » Quid ?
« Elle déchire les couples, déclenche des guerres, tue les patients de médecins défaillants : l’erreur règne sur l’humanité et lui coûte très cher. Mais pourquoi sommes-nous si prompts à nous y laisser prendre ? » C’est tout l’argument d’un livre vraisemblablement passionnant (mais que les éditeurs français ne semblent pas pressés de mettre à notre disposition – hélas !), Being wrong. La journaliste américaine Katryn Shulz y explore, apparemment avec humour, les mécanismes et aspects philosophiques de l’erreur humaine.
Un article de Books est toujours éclairant en soi : assurément, vous y trouvez de nouvelles pistes, d’autres références de livres, plusieurs noms de spécialistes inconnus de vous mais que vous devinez prometteurs. « Errare humanum est » n’échappe pas à cette agréable règle : on nous recommande deux autres ouvrages sur la question, dont un – surprise ! – écrit par un Français, et honoré du titre de référence. Il s’agit des Décisions absurdes de Christian Morel (Gallimard, 2002). Deuxième surprise : le livre se trouve dans les fonds de ma médiathèque préférée !

Cadre dirigeant dans une entreprise, Christian Morel n’est pas de ceux qui sèment les lecteurs en chemin à grands coups de concepts flous et de jargon issu des sciences cognitives. Pas à pas, avec talent et force exemples, il amène tout un chacun à mettre des mots sur des processus dont l’individu n’a souvent pas conscience. La variété des situations analysées contribue grandement au plaisir de la lecture. Morel présente avec rigueur des résultats idiots mais somme toute anodins (comme l’existence de montres sensées permettre de lire l’heure la nuit et dont les aiguilles ne sont pas fluorescentes – ce qui ne semblait pas choquer le vendeur), comme des décisions conduisant à mort d’hommes. L’exemple de l’explosion de la navette Challenger revient particulièrement souvent. À ce propos, le Français ni plus ni moins versé dans les aventures de l’aérospatiale sera peut-être ébahi de découvrir que cette affaire a fait couler des fleuves d’encre, outre-Atlantique. Rapports, thèses, procès, infinis débats médiatiques, la décision de lancer la navette (envers et contre des ingénieurs dénonçant tant bien que mal les dysfonctionnements de pièces essentielles) n’en finit pas d’alimenter les fascinations. Il ne s’agit pas de déterminer à qui la faute, comme dans l’histoire de Davey Moore chantée par Bob Dylan et Graeme Allwright. Il s’agit de comprendre l’incompréhensible : le choix délibéré d’aller contre le but recherché, le raisonnement d’une personne compétente menant droit à l’action irrationnelle.
Néanmoins, si certaines décisions évoquées eurent réellement des conséquences effroyables, la plupart d’entre elles font sourire, immanquablement. Familles, organisations structurées dans les entreprises, aucun groupe n’y échappe. On s’identifie à tous ces pauvres bougres piégés en réunion, satisfaits d’avoir juste « fait quelque chose » même si c’est n’importe quoi. Après cette lecture, je pense que vous ne participerez plus jamais à une décision de la même façon. Ne vous en privez pas.

Les décisions absurdes : sociologie des erreurs radicales et persistantes / Christian Morel.302 p. – Gallimard, 2002.

Bonus ! Christian Morel vient de publier la suite de ce livre, qui était consacré au diagnostic de l’erreur : Les décisions absurdes, tome 2 : comment les éviter (Gallimard). Ouf ! J’avais peur que l’humanité n’ait jamais le pouvoir de se corriger.

Qu’est-ce qu’Onfray pas…

Michel Onfray / Grasset
Ed. Grasset

Michel Onfray trace sa route philosophique avec un ton pour le moins personnel. L’un de ses livres, La puissance d’exister, dégage une énergie assez remarquable – fût-ce celle de la fulmination. Le lecteur peut en effet sans mal percevoir dans l’ouvrage une colère sourde et agaçante, pour tout dire. Son objet ? L’historiographie, la façon dont l’histoire de la philosophie est enseignée. Cette hargne n’est pas sans raison ; il reste parfois un peu pénible de lire un chapelet d’accusations n’apportant finalement pas beaucoup à la richesse des idées exposées.
De fait, les théories de Michel Onfray retiennent l’attention. Elles prennent leurs racines dans les textes de penseurs anciens et souvent méconnus. Si le concept hédoniste peut être simplifié (« Que peut le corps ? (…) En quoi le corps est-il devenu l’objet philosophique de prédilection ? » dit la quatrième de couverture), ses ramures dans les différents domaines de la pensée sont autant de pistes dignes d’être approfondies – rapport à l’éthique, à l’érotique, à l’esthétique, à la politique… Oui, l’hédonisme est une « contre-allée philosophique » qu’il est plus qu’intéressant d’emprunter.

Ceci étant écrit – que Michel Onfray, ses inconditionnels et son éditeur me pardonnent -, il me semble que La puissance d’exister contient quelques zones floues en matière de langue française. Elles sont l’occasion d’éclaircissements qui ne manquent pas d’intérêt pour les habitants de cette île, amateurs de beau langage (fût-il philosophique).

  • L’ouvrage est préfacé par l’auteur lui-même, qui dépeint la fin brutale de son enfance en Normandie. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Michel Onfray ne fait pas la publicité de l’internat (toujours en activité) où il fut enfermé. Les bâtiments semblent absolument gris : « Tuiles anthracite, granite gris (…), clocher en béton armé… » (p.21)
    Le mot granite m’a laissée de marbre. Prendrait-il donc un e ? Le Lexis de Larousse autorise les deux orthographes. Le Littré, en revanche, ne semble connaître que le granit (sans e). Quant à Wikipédia, il distingue la roche originelle (avec un e) de son appellation commerciale (sans). À graver dans la pierre.
  • E or not e, c’est décidément la question… Une faute apparaît, page 28 : « Je suis doué en sport (…), mais je hais ces célébrations masochistes, cet éloge de l’effort débile, ce goût de la compétition où la gente salésienne (…) enseigne que « l’important c’est de participer » (…) tout en ne célébrant que les gagnants. » À cet endroit, pas de doute : le mot gent a beau être féminin, il ne prend pas de e final. Gente existe bien sûr, mais comme qualificatif – souvent d’une dame, d’ailleurs.
  • Un peu de t ? « Seuls la tension éthique, le souci moral et l’action juste permettent le maintient dans un pôle d’excellence » (p.28). Ainsi orthographié, ce mot est et restera la troisième personne du singulier du verbe maintenir. Le nom, lui, s’en tient à maintien
  • Un peu plus ennuyeux, le doute instillé sur l’exactitude des patronymes cités au fil des pages. Bénéficiant de l’obscurité planant sur certains noms, Michel Onfray avait toutes les raisons de penser que les lecteurs ne se renseigneraient pas sur tous. Un acerbe blogueur, pourtant, fait remarquer que Jean-Marie Guyan, s’il existe, n’est pas le philosophe auquel l’auteur pensait. Page 62, on aurait dû lire Jean-Marie Guyau (1854-1888).
  • Page 158, Michel Onfray écrit que « dans la quasi-totalité des productions esthétiques, l’idée prime son incarnation sensible. » De prime abord, je pensais qu’il manquait une préposition après primer. Le Littré confirme mon impression en soulignant que l’emploi transitif de ce verbe relève du lexique de la jurisprudence. Mais les Trésors de la Langue Française (TLF) attestent la justesse de la tournure sans surprimer quelque chose n’est donc pas censuré. C’est juste littéraire et un soupçon vieilli.
  • Un livre hédoniste ne pouvait guère passer sous silence les plaisirs sensibles. « La Nouvelle Cuisine (…) rompt avec les flaveurs et saveurs du goût en bouche pour flatter l’oeil en célébrant les agencements, les compositions chromatiques, les structures architecturées dans l’assiette », lit-on page 169. Mon oeil ne fut pas exactement flatté par la flaveur. Les « faveurs et saveurs du goût en bouche » n’auraient pas plus de sens… Quid ? Wikipédia, heureusement, connaît le terme – et reconnaît qu’il n’est « pas encore enregistré par les dictionnaires actuels » ; il s’agit d’un néologisme (un anglicisme, pour être précis) palliant les carences du français saveur. Je trouve le mot joli. Gageons qu’il ne portera pas trop à confusion avec le blond adjectif flave, peu usité.
  • Certaines tournures sont plus fréquentes en philosophie qu’ailleurs. C’est le cas de la construction du verbe distinguer. Habituellement, on fait une distinction entre ceci et cela, on distingue ceci de cela – voire, ceci d’avec cela. Saint-Éxupéry, Bergson et Ruyer, eux, en usent autrement, d’après les TLF ; ils distinguent entre ceci et cela. Michel Onfray illustre à son tour cet emploi, page 197 : « Épictète distingue entre ce qui dépend de nous (et sur lequel on doit agir) et ce qui n’en dépend pas (et qu’on doit apprendre à aimer) ». Voilà qui pourrait rafraîchir les citations des TLF !

Ces notations sont dérisoires en regard de la teneur des développements où je les ai relevées. Qu’on n’aille pas croire que les aspérités de la forme m’ont éloignée du fond. La puissance d’exister m’a tout à la fois calmée (en énonçant une métaphysique de la stérilité proprement libératrice) et énervée (Platon est davantage enseigné que Diogène, est-ce ma faute ?) ; il m’a tenue dans ses rets pendant deux semaines en m’obligeant à relire (le sens de l’adjectif immanent m’échappe incessamment) ; il m’a poursuivie dans mes faits et gestes quotidiens, dans ma perception de codes sociaux infimes. Lire ce manifeste hédoniste a fait sortir mon esprit d’une sorte de caverne.

La puissance d’exister / Michel Onfray.
229 p. – Grasset, 2006. – Réed. Librairie Générale Française (Le Livre de Poche), 2008.