Une tournure rien moins que cavalière

Cavalier Vert (Bragelonne)L’heroïc fantasy a le pouvoir de faire voyager son lecteur dans le temps, dans l’espace, dans le surnaturel – et aussi dans les arcanes de sa langue.

Usant à bon escient d’un vocabulaire pointu, l’américaine Kristen Britain manie les résurgences de professions et de techniques anciennes pour amener doucement son lecteur dans le Moyen-Âge forestier sorti de son imagination. Un talent sans doute partagé par bien d’autres auteurs de sagas, mais également indispensable aux traducteurs. C’est Claire Kreutzberger qui s’est chargée, pour les éditions Bragelonne, de transposer Cavalier Vert au pays de Molière. La chose ne dut pas être aisée ; mais à l’image de l’héroïne de ces romans, valeureuse au point d’oublier telle ou telle recommandation, la traductrice a osé, à maints endroits, soumettre le sens de ses phrases à une expression aux us singuliers – si singuliers, que le dictionnaire de l’Académie Française note à son propos qu’ « il est bon d’éviter cette façon de parler, à cause de l’équivoque qu’elle entraîne. »

  • Voici un exemple, extrait de La Première cavalière (deuxième tome de la série), p.82-83.

Josh, un jeune messager, entre dans la pièce où se trouve le roi ; il s’écroule devant lui plus qu’il ne s’agenouille, et bafouille ce qu’il a à dire. Larenne Stèle, capitaine des Cavaliers Verts présente durant cette scène, se sent un peu responsable des imperfections notables de l’attitude du garçon, pourtant sous les ordres d’un dénommé Gerad. « Plus tard, elle parlerait à Gerad des manières rien moins que gracieuses de Josh en présence du roi. »
Heureusement, dans cet exemple, l’appréciation de Larenne Stèle intervient après les maladresses de Josh : le lecteur ne peut donc se méprendre sur l’élégance du garçon. L’expression est bel et bien négative : Stèle ne le trouve nullement gracieux.

  • Deuxième occurrence, toujours dans le même ouvrage, p.290.

Le Cavalier Vert Alton D’Yer est prisonnier d’une forêt maléfique peuplée de créatures d’une extrême sauvagerie. Le voilà face à face avec « un énorme félin (…). Par sa silhouette et sa couleur de pelage, l’animal ressemblait à un couguar, mais il était au moins deux fois plus gros qu’un mâle de taille moyenne, et il y avait aussi d’autres différences rien moins que subtiles. Ses moustaches étaient d’épaisses épines barbelées… »
Le lecteur scrupuleux lira peut-être le paragraphe deux fois ; l’impatient, quant à lui, se raccrochera au mot « différences » et s’empressera de les découvrir, se moquant peu ou prou du fait qu’elles soient subtiles.

Ne culpabilisons pas de ne point comprendre ce « rien moins que » : cette expression fait l’objet de controverses grammairiennes depuis des siècles (un résumé d’une grande clarté se trouve sur le site de l’éditeur Linguatech) !
« Rien moins que est essentiellement négatif et signifie : « nullement » : il n’est rien moins qu’un héros = il tout plus qu’un héros, il n’est nullement un héros » explique M. Grevisse (Le Bon usage, 3e éd. – Duculot. – § 592, rq.2). « Rien de moins que donne à la phrase un sens positif et signifie « pas moins que » (…). Cette distinction est loin d’être toujours observée : rien moins que est souvent employé dans des phrases de sens positif (…). On le voit, les deux locutions se trouvent mélangées au point qu’il devient impossible de les discerner. »

En braves lecteurs que nous sommes, nous avons l’intelligence de nous faire une idée du sens de cette expression en fonction de son contexte ; mais avouons qu’il valait le coup de vérifier sa véritable acception. Merci à Claire Kreutzberger de s’être aventurée sur ce champ de bataille linguistique !

Les embrouilles du Prince de Sang-Mêlé

Ou plutôt, celles du traducteur / relecteur du roman de J.K. Rowling !Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé / Rowling

Retour à Harry Potter et au sixième tome de ses aventures. Les cent dernières pages du livre offrent au lecteur pointilleux deux nouvelles occasions de brandir sa grammaire.

Page 623 (édition grand format 2005) : cela fait plus de dix pages que le lecteur a plongé avec Harry et Dumbledore dans une grotte ensorcelée, au coeur de laquelle se trouve un lac manifestement peu propice à la baignade. Le patriarche met en garde son jeune accompagnateur :
– « Attention de ne pas toucher l’eau. »
Attention de ?
Certes, les lettres administratives sont souvent à l’attention de quelqu’un. Mais avec un infinitif derrière… Le doute m’étreint. Le Lexis (fidèle Larousse de la langue française) me délivre en m’assurant que les deux prépositions (à ou de) s’emploient après la locution faire attention.
Toutefois, quelques recherches sur Internet me portent à croire que la construction avec à est plus soutenue que celle avec de. Peut-être parce que le synonyme un peu plus littéraire de faire attention, veiller, nécessite la présence d’un à. Le Trésor de la Langue Française informatisé est même catégorique (sens II., B., points 3 et 5) : l’usage de la préposition de après faire attention ressort d’une « langue relâchée ».
Dumbledore, se rendre coupable d’un relâchement langagier ?! Sans doute faut-il le mettre sur le compte de son affaiblissement à ce moment de l’intrigue…

Plus loin (p.711 de la même édition), Harry Potter a affaire à Rufus Scrimgeour, Ministre de la Magie. Celui-ci lui fait une proposition qu’il pense ne pas pouvoir être refusée :
« Le ministère peut vous offrir toute sorte de protections, savez-vous, Harry ? »
D’après le Trésor de la Langue Française, toute sorte de + substantif (singulier ou pluriel) est un usage vieilli, signifiant « un nombre indéterminé de » quelque chose. Employée au pluriel, l’expression a quasiment le même sens – à ce détail près que le nombre évoqué n’est pas indéterminé, mais simplement grand.
Le traducteur apprécierait-il les tournures surannées ? A moins qu’il ne veuille souligner que le personnage de Scrimgeour est snob et passéiste ? Pourquoi pas…

En tout cas, le lecteur n’a peut-être pas intérêt à tenir pour courant l’emploi que fait Jean-François Ménard de ces deux dernières tournures. Certes, elles ne sont pas fautives. Disons que ce sont des effets (magiques ?) de style.

L’héritage de Harry Potter

Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé / RowlingCertains verbes ont l’aimable subtilité d’admettre deux constructions ; Jean-François Ménard, traducteur de J.K. Rowling, attire notre attention sur ce point de plaisante façon dans le tome 6 des aventures d’un jeune et célèbre sorcier à lunettes.
En effet, au troisième chapitre de Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé (p.58 pour les détenteurs de l’édition Gallimard de grand format 2005), Albus Dumbledore vient trouver Harry chez les Moldus qui l’hébergent, afin de faire le point sur ce que Sirius Black (parrain de Harry) lui a légué.

« Je dois t’annoncer que le testament de Sirius a été découvert il y a une semaine et qu’il te lègue tout ce qu’il possédait (…). Pour l’essentiel, c’est assez simple. Tu ajoutes ainsi une quantité d’or raisonnable à celle que tu possèdes déjà chez Gringotts et tu hérites tous les biens personnels de Sirius. Le seul point légèrement problématique de cette succession… (…) c’est que Sirius t’a également légué le 12, square Grimmaurd.
Il hérite d’une maison ? demanda l’oncle Vernon »…

Alors : hériter quelque chose ou de quelque chose ? Il faudrait choisir.
Et bien, non. La langue française ne nous y oblige pas. Le dictionnaire est d’une clarté qu’on ne peut mettre en doute : c’est un verbe intransitif, ou transitif direct ou indirect ! Pour résumer, on dirait qu’hériter donne tous les droits.

Ewilan fait hi-han

Un petit « hi-han ». Ce serait faire preuve de mauvaise foi que d’honnir la maison Rageot (l’éditeur de Pierre Bottero), sous prétexte qu’une erreur grammaticale s’est insidieusement introduite dans le dernier tiers du dernier livre de la trilogique (et par ailleurs irréprochable) Quête d’Ewilan. Errare humanum est.La Quête d'Ewilan : l'Île du destin / Bottero

Pour pardonnable que soit l’égarement, il est de bon ton de procéder à une brève mise au point corrective. Nous lisons, page 245 (édition de poche, DL 2007):
« L’Empereur recula d’un pas, les regardant à tour de rôle, puis poursuivit : – Merci mes amis ! Merci d’avoir sauvé l’Empire ! Mes mots sont bien peu de choses face à vos actions, mais laissez-moi vous exprimer ma profonde reconnaissance et ma fierté. Nous avons une dette envers vous et je n’aurai de cesse que nous ne vous l’ayons payée. »

C’est l’expression « peu de choses » qui a retenu mon attention. N’écrirait-on pas plutôt « peu de chose » ?
Qu’en pense Monsieur Larousse ? Dans le Lexis (éd. 1993), à l’entrée CHOSE, on peut lire les exemples sous le point 5 : « C’est peu de chose, c’est peu important. » L’expression ne nous renseigne malheureusement pas sur le nombre (singulier ou pluriel) de l’expression au regard du verbe – d’état, qui plus est – qui le précède.
Frappons à la docte porte de Monsieur Grévisse et de son Bon Usage (éd. 1946). Au chapitre des pronoms indéfinis, paragraphe 589, nous lisons : « Chose se combine avec autre, grand, quelque, peu de, pour former les nominaux neutres autre chose, grand-chose, quelque chose, peu de chose, dans lesquels chose a perdu sa valeur de nom et son genre étymologique.  » Exemple : « Peu de chose nous console parce que peu de chose nous afflige (Pascal, Pensées). »

Un nominal neutre ! C’est donc ainsi que l’on nomme ce « peu de chose »… « Chose » y perd sa valeur de nom. Il deviendrait donc indifférent aux problématiques de nombre. Point de s, dans ce cas.

La coquille n’est pas une Saint-Jacques. Remercions les relecteurs officiels de Rageot, qui nous donnent l’occasion de partir en quête du nominal.