Coquilles en Stock

Albert Jacquard / Ed. StockLa déception nous rattrape parfois là où l’on s’y attend le moins.
Vaguement affectée par l’imminence annoncée de la fin du monde, je m’adjure de lire les choses en face. Coïncidence heureuse : Le compte à rebours a-t-il commencé ?, signé Albert Jacquard, attendait depuis un moment dans les rayonnages de ma bibliothèque. Je m’absorbe, donc, dans ce document écrit par un polytechnicien d’âge respectable, humaniste lucide et vulgarisateur aguerri. Une des idées les plus intéressantes de ce livre, à mes yeux, repose sur la tentative de nous reconsidérer, nous l’humanité, comme un des éléments vivants évoluant sur la Terre, et pas un des plus importants. Petit exercice philosophique sur le point de vue, donc. L’ouvrage me permet de découvrir les théories (de plus en connues du grand public) de James Lovelock, exposées notamment dans La revanche de Gaïa (Flammarion). Cette lecture m’a contentée, sur le plan de la réflexion.
Sur un plan orthographique, un peu moins.
Stock : un éditeur ancien (depuis 1708, annonce le site internet), au nom si évocateur d’un certain bagage (expérience, réservoir d’auteurs…)… Comment croire qu’on pût découvrir dans l’une de ses parutions quoi que ce soit d’autre que des idées exposées ? Et pourtant, pourtant ! Mon attention lors de la lecture de l’essai a été sournoisement détournée par la traque, agaçante et irréfragable, de fautes égrenées au fil du texte. Ces bizarreries ne peuvent même pas donner lieu à quelque explication de haute voltige aboutissant à la démonstration de mon ignorance (comme dans les livres d’Amélie Nothomb ou ceux de Kristen Britain). Il ne s’agit que de s ; des s qui constituent la marque du pluriel la plus banale.

« Il nous faudra comprendre que ce ne sont que des rêve (…) » (p.12) : on croit rêver. Quatre pages après le début du livre, c’est surprenant : on ne peut incriminer le coup de fatigue du correcteur. Alors on poursuit, jusqu’à rechuter treize pages plus loin : « La gestion des rapports de l’humanité avec son milieu et des rapports de ses membres entre eux n’a été voulue ou imposée par personne ; elle est le résultat des réponses données tout au long de l’histoire aux difficultés successivement rencontrées par les diverses culture » (p.25). Cette « culture » sans s fait d’autant plus mal aux yeux que le mot est esseulé comme un pauvre diable sur la page 26, quand toute la complexe phrase qui la précède boucle la page 25. Ceci explique peut-être cela.
D’explication, j’ai autant de mal à en trouver pour l’absence de s suivante. « Les poètes ont glorifié les faits d’arme des guerriers » (p.32). Je crus rendre les armes – enfin, l’arme… – mais non : l’expression est attestée dans le Lexis de Larousse avec armes au pluriel.
Les quarante pages suivantes m’ont offert un répit : pas de coquille à l’horizon. Jusqu’à ce qu’un e manque à l’appel : « <cela> implique une révision de nombre d’idées reçues et met en doute l’opportunité de certains actions » (p.74). Certains actes ou certaines actions, il faut choisir.
À peine dix pages s’écoulent et, de nouveau, le s fait des siennes. Le contexte vaut la peine d’être reproduit. « La notion même de bons ou de mauvais gènes est souvent floue. Un exemple en est donné par la drépanocytose, cette maladie fréquente dans certaines populations vivant dans les zones impaludées. Elle est liées à un gène S qui provoque cette affection chez les personnes qui l’ont reçue en deux exemplaires, les homozygotes (SS), alors que ceux qui n’en ont reçu qu’un exemplaire, les hétérozygotes (SN), non seulement ne manifestent pas cette maladie, mais semblent protégés contre le paludisme : comment qualifier ce gène ? » (p.83) Qu’il est gênant, ce gène S ! Il fait fleurir des pluriels inopinés.
Parfois, l’évocation de quantités extravagantes ne suffit pas à faire apparaître ce s si capricieux : « la fortune dont dispose l’ensemble des humains est répartie entre quelques milliards de possesseurs, « personne physiques » ou « personnes morales » (p.96). » À qui la faute ? À personne…

Quelle dommage d’avoir été distraite par ces billevesées pendant ma lecture ! Enfin. Fermons les yeux sur ces s mal aimés pour mieux les ouvrir sur le sujet, d’importance : l’aveuglement de l’humanité, qui pourrait lui être fatal. À moins que la gent industrialo-bancaire ne renonce enfin à son « intégrisme économique » (p.91) et que nous cessions de nous comporter en moutons, ignorants et satisfaits de l’être.

Le compte à rebours a-t-il commencé ? / Albert Jacquard.138 p. – Stock, 2009.

Qu’est-ce qu’Onfray pas…

Michel Onfray / Grasset
Ed. Grasset

Michel Onfray trace sa route philosophique avec un ton pour le moins personnel. L’un de ses livres, La puissance d’exister, dégage une énergie assez remarquable – fût-ce celle de la fulmination. Le lecteur peut en effet sans mal percevoir dans l’ouvrage une colère sourde et agaçante, pour tout dire. Son objet ? L’historiographie, la façon dont l’histoire de la philosophie est enseignée. Cette hargne n’est pas sans raison ; il reste parfois un peu pénible de lire un chapelet d’accusations n’apportant finalement pas beaucoup à la richesse des idées exposées.
De fait, les théories de Michel Onfray retiennent l’attention. Elles prennent leurs racines dans les textes de penseurs anciens et souvent méconnus. Si le concept hédoniste peut être simplifié (« Que peut le corps ? (…) En quoi le corps est-il devenu l’objet philosophique de prédilection ? » dit la quatrième de couverture), ses ramures dans les différents domaines de la pensée sont autant de pistes dignes d’être approfondies – rapport à l’éthique, à l’érotique, à l’esthétique, à la politique… Oui, l’hédonisme est une « contre-allée philosophique » qu’il est plus qu’intéressant d’emprunter.

Ceci étant écrit – que Michel Onfray, ses inconditionnels et son éditeur me pardonnent -, il me semble que La puissance d’exister contient quelques zones floues en matière de langue française. Elles sont l’occasion d’éclaircissements qui ne manquent pas d’intérêt pour les habitants de cette île, amateurs de beau langage (fût-il philosophique).

  • L’ouvrage est préfacé par l’auteur lui-même, qui dépeint la fin brutale de son enfance en Normandie. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Michel Onfray ne fait pas la publicité de l’internat (toujours en activité) où il fut enfermé. Les bâtiments semblent absolument gris : « Tuiles anthracite, granite gris (…), clocher en béton armé… » (p.21)
    Le mot granite m’a laissée de marbre. Prendrait-il donc un e ? Le Lexis de Larousse autorise les deux orthographes. Le Littré, en revanche, ne semble connaître que le granit (sans e). Quant à Wikipédia, il distingue la roche originelle (avec un e) de son appellation commerciale (sans). À graver dans la pierre.
  • E or not e, c’est décidément la question… Une faute apparaît, page 28 : « Je suis doué en sport (…), mais je hais ces célébrations masochistes, cet éloge de l’effort débile, ce goût de la compétition où la gente salésienne (…) enseigne que « l’important c’est de participer » (…) tout en ne célébrant que les gagnants. » À cet endroit, pas de doute : le mot gent a beau être féminin, il ne prend pas de e final. Gente existe bien sûr, mais comme qualificatif – souvent d’une dame, d’ailleurs.
  • Un peu de t ? « Seuls la tension éthique, le souci moral et l’action juste permettent le maintient dans un pôle d’excellence » (p.28). Ainsi orthographié, ce mot est et restera la troisième personne du singulier du verbe maintenir. Le nom, lui, s’en tient à maintien
  • Un peu plus ennuyeux, le doute instillé sur l’exactitude des patronymes cités au fil des pages. Bénéficiant de l’obscurité planant sur certains noms, Michel Onfray avait toutes les raisons de penser que les lecteurs ne se renseigneraient pas sur tous. Un acerbe blogueur, pourtant, fait remarquer que Jean-Marie Guyan, s’il existe, n’est pas le philosophe auquel l’auteur pensait. Page 62, on aurait dû lire Jean-Marie Guyau (1854-1888).
  • Page 158, Michel Onfray écrit que « dans la quasi-totalité des productions esthétiques, l’idée prime son incarnation sensible. » De prime abord, je pensais qu’il manquait une préposition après primer. Le Littré confirme mon impression en soulignant que l’emploi transitif de ce verbe relève du lexique de la jurisprudence. Mais les Trésors de la Langue Française (TLF) attestent la justesse de la tournure sans surprimer quelque chose n’est donc pas censuré. C’est juste littéraire et un soupçon vieilli.
  • Un livre hédoniste ne pouvait guère passer sous silence les plaisirs sensibles. « La Nouvelle Cuisine (…) rompt avec les flaveurs et saveurs du goût en bouche pour flatter l’oeil en célébrant les agencements, les compositions chromatiques, les structures architecturées dans l’assiette », lit-on page 169. Mon oeil ne fut pas exactement flatté par la flaveur. Les « faveurs et saveurs du goût en bouche » n’auraient pas plus de sens… Quid ? Wikipédia, heureusement, connaît le terme – et reconnaît qu’il n’est « pas encore enregistré par les dictionnaires actuels » ; il s’agit d’un néologisme (un anglicisme, pour être précis) palliant les carences du français saveur. Je trouve le mot joli. Gageons qu’il ne portera pas trop à confusion avec le blond adjectif flave, peu usité.
  • Certaines tournures sont plus fréquentes en philosophie qu’ailleurs. C’est le cas de la construction du verbe distinguer. Habituellement, on fait une distinction entre ceci et cela, on distingue ceci de cela – voire, ceci d’avec cela. Saint-Éxupéry, Bergson et Ruyer, eux, en usent autrement, d’après les TLF ; ils distinguent entre ceci et cela. Michel Onfray illustre à son tour cet emploi, page 197 : « Épictète distingue entre ce qui dépend de nous (et sur lequel on doit agir) et ce qui n’en dépend pas (et qu’on doit apprendre à aimer) ». Voilà qui pourrait rafraîchir les citations des TLF !

Ces notations sont dérisoires en regard de la teneur des développements où je les ai relevées. Qu’on n’aille pas croire que les aspérités de la forme m’ont éloignée du fond. La puissance d’exister m’a tout à la fois calmée (en énonçant une métaphysique de la stérilité proprement libératrice) et énervée (Platon est davantage enseigné que Diogène, est-ce ma faute ?) ; il m’a tenue dans ses rets pendant deux semaines en m’obligeant à relire (le sens de l’adjectif immanent m’échappe incessamment) ; il m’a poursuivie dans mes faits et gestes quotidiens, dans ma perception de codes sociaux infimes. Lire ce manifeste hédoniste a fait sortir mon esprit d’une sorte de caverne.

La puissance d’exister / Michel Onfray.
229 p. – Grasset, 2006. – Réed. Librairie Générale Française (Le Livre de Poche), 2008.

En a-t-on quelque chose à outre ?

Soupçonner Amélie Nothomb de commettre une faute de français, cela revient à imputer une erreur de calcul aux derniers lauréats de la Médaille Fields. Autant mettre messieurs Bescherelle, Larousse et Robert au coin.Amélie Nothomb / Ed. Livre de poche
C’est au contraire pour souligner la justesse de sa langue que je souhaitais parler de l’auteur de Tuer le père. J’ai récemment lu Les Catilinaires – non, pas ceux de Cicéron, mais le quatrième roman de l’écrivain belge, publié en 1995 chez Albin Michel.
Dans cette histoire drôle et acide, Émile et Juliette, paisibles retraités, sont aux prises avec leur voisin – un médecin obèse et impénétrable nommé Palamède Bernardin. Le livre ne contient pas de chapitres ; le récit se déroule néanmoins en une succession d’épisodes, dont celui d’un repas assez catastrophique. Bernardin a consenti à venir dîner avec son épouse. Il s’agit d’une créature plus obèse que lui, quasiment dépourvue de moyens de communication, et apparemment très friande de chocolat – une gourmandise que lui interdit rigoureusement son mari. Or, lors du dîner, écrit le narrateur, « nous l’avions mis dans une situation très délicate, nous l’avions forcé à nous montrer sa femme et nous étions passé outre à son interdiction dans l’affaire du chocolat, ce qui constituait une insulte contre son autorité matrimoniale. » (p.113)
Passer outre à ? Outrage ! Vite, le Lexis ! Je ne puis passer outre.
Qu’Amélie Nothomb me pardonne, elle avait très élégamment raison. Soit « passer outre » n’est suivi de rien du tout (comme dans l’une de mes précédentes phrases), soit il est suivi d’un complément nécessairement introduit par à.

Quel dommage que nous ne soyons pas plus habitués à cette tournure ! Grand merci à l’auteur de rétablir la vérité linguistique.

Les Catilinaires / Amélie Nothomb.
209 p. – Albin Michel, 1995. – Réed. Librairie Générale Française (Le Livre de poche), 2010.

Une tournure rien moins que cavalière

Cavalier Vert (Bragelonne)L’heroïc fantasy a le pouvoir de faire voyager son lecteur dans le temps, dans l’espace, dans le surnaturel – et aussi dans les arcanes de sa langue.

Usant à bon escient d’un vocabulaire pointu, l’américaine Kristen Britain manie les résurgences de professions et de techniques anciennes pour amener doucement son lecteur dans le Moyen-Âge forestier sorti de son imagination. Un talent sans doute partagé par bien d’autres auteurs de sagas, mais également indispensable aux traducteurs. C’est Claire Kreutzberger qui s’est chargée, pour les éditions Bragelonne, de transposer Cavalier Vert au pays de Molière. La chose ne dut pas être aisée ; mais à l’image de l’héroïne de ces romans, valeureuse au point d’oublier telle ou telle recommandation, la traductrice a osé, à maints endroits, soumettre le sens de ses phrases à une expression aux us singuliers – si singuliers, que le dictionnaire de l’Académie Française note à son propos qu’ « il est bon d’éviter cette façon de parler, à cause de l’équivoque qu’elle entraîne. »

  • Voici un exemple, extrait de La Première cavalière (deuxième tome de la série), p.82-83.

Josh, un jeune messager, entre dans la pièce où se trouve le roi ; il s’écroule devant lui plus qu’il ne s’agenouille, et bafouille ce qu’il a à dire. Larenne Stèle, capitaine des Cavaliers Verts présente durant cette scène, se sent un peu responsable des imperfections notables de l’attitude du garçon, pourtant sous les ordres d’un dénommé Gerad. « Plus tard, elle parlerait à Gerad des manières rien moins que gracieuses de Josh en présence du roi. »
Heureusement, dans cet exemple, l’appréciation de Larenne Stèle intervient après les maladresses de Josh : le lecteur ne peut donc se méprendre sur l’élégance du garçon. L’expression est bel et bien négative : Stèle ne le trouve nullement gracieux.

  • Deuxième occurrence, toujours dans le même ouvrage, p.290.

Le Cavalier Vert Alton D’Yer est prisonnier d’une forêt maléfique peuplée de créatures d’une extrême sauvagerie. Le voilà face à face avec « un énorme félin (…). Par sa silhouette et sa couleur de pelage, l’animal ressemblait à un couguar, mais il était au moins deux fois plus gros qu’un mâle de taille moyenne, et il y avait aussi d’autres différences rien moins que subtiles. Ses moustaches étaient d’épaisses épines barbelées… »
Le lecteur scrupuleux lira peut-être le paragraphe deux fois ; l’impatient, quant à lui, se raccrochera au mot « différences » et s’empressera de les découvrir, se moquant peu ou prou du fait qu’elles soient subtiles.

Ne culpabilisons pas de ne point comprendre ce « rien moins que » : cette expression fait l’objet de controverses grammairiennes depuis des siècles (un résumé d’une grande clarté se trouve sur le site de l’éditeur Linguatech) !
« Rien moins que est essentiellement négatif et signifie : « nullement » : il n’est rien moins qu’un héros = il tout plus qu’un héros, il n’est nullement un héros » explique M. Grevisse (Le Bon usage, 3e éd. – Duculot. – § 592, rq.2). « Rien de moins que donne à la phrase un sens positif et signifie « pas moins que » (…). Cette distinction est loin d’être toujours observée : rien moins que est souvent employé dans des phrases de sens positif (…). On le voit, les deux locutions se trouvent mélangées au point qu’il devient impossible de les discerner. »

En braves lecteurs que nous sommes, nous avons l’intelligence de nous faire une idée du sens de cette expression en fonction de son contexte ; mais avouons qu’il valait le coup de vérifier sa véritable acception. Merci à Claire Kreutzberger de s’être aventurée sur ce champ de bataille linguistique !

Secrets de grammaire

Pierre : avec ce livre, c’est la victoire assurée au prochain concours d’orthographe !

La Grammaire, c'est pas de la tarte ! - Ed. du Seuil, 2010.« La lang françèz apartièn à çeu qi la parle é si çeu qi la parle adopte une manière sinple de l’écrire é la propaje, çètte norme s’inpozera d’èlle-mème. » Tout internaute peut lire ces mots sur le site Ortograf.net, qui souligne avec sérieux combien accords, syntaxe et tutti quanti sont d’une complexité telle que la langue orale s’en affranchit joyeusement. En attendant que s’impose la nouvel norme françèz, je vous invite à réviser vos classiques grammaticaux – non point en allant brûler des cierges sous la statue de Saint Bled, mais plutôt en vous servant une belle part de coquilles, de boulettes et d’autres friandises dont se délectent les correcteurs journalistiques.

Olivier Houdart et Sylvie Prioul oeuvrent chaque jour dans les célèbres Monde et Nouvel Observateur. Le premier (avec une autre comparse) communique au tout-surfant son goût pour les fautes relevées dans un blog épicé, Langue sauce piquante. Le présent livre est le deuxième opus du duo Prioul-Houdart (le premier, La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes est également publié aux éditions du Seuil). Après vous avoir prodigué quelques informations sur les origines de notre langue (qui expliquent évidemment bien des choses), les auteurs vous convient à trouver « le genre idéal » (Masculin, Féminin) et à vous interroger dans un chapitre sur la féminisation : « Qui va garder les enfants ? » Ce sont ensuite le singulier, le pluriel, et le « pervers PP » (participe passé) qui sont examinés à la loupe. Les majuscules et la syntaxe ne sont pas en reste ; l’ensemble finit en beauté avec un chapitre traitant de l’orthographe. Profusion d’exemples, petites questions pertinentes (avec solutions à la fin), précision des sources : cet essai, qui se lit comme un drôle de roman, n’en est pas moins à classer parmi les ouvrages de référence.

Il est urgent de composer, de publier, d’acheter et de lire un tel document. D’abord parce que rire fait du bien à tout le monde, et tout le temps (le style pimenté réchauffe les zygomatiques). Ensuite parce que grammaire et orthographe ne vont évidemment pas de soi. Comme les écoliers ont de plus en plus de mal à en assimiler les règles, on peut espérer que les individus auront à coeur de mettre à jour leur français tout au long de leur vie. Enfin, parce que même Télérama, aujourd’hui, parviendrait à faire pleurer les correcteurs de rage (la preuve en image, ci-dessous). Grands dieux oui, il est temps !!

La Grammaire, c’est pas de la tarte ! / Olivier Houdart et Sylvie Prioul.
186 p. – Seuil, 2010. – (14,50 €).

Article Télérama n°3184 (22-28.01.11)

Les embrouilles du Prince de Sang-Mêlé

Ou plutôt, celles du traducteur / relecteur du roman de J.K. Rowling !Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé / Rowling

Retour à Harry Potter et au sixième tome de ses aventures. Les cent dernières pages du livre offrent au lecteur pointilleux deux nouvelles occasions de brandir sa grammaire.

Page 623 (édition grand format 2005) : cela fait plus de dix pages que le lecteur a plongé avec Harry et Dumbledore dans une grotte ensorcelée, au coeur de laquelle se trouve un lac manifestement peu propice à la baignade. Le patriarche met en garde son jeune accompagnateur :
– « Attention de ne pas toucher l’eau. »
Attention de ?
Certes, les lettres administratives sont souvent à l’attention de quelqu’un. Mais avec un infinitif derrière… Le doute m’étreint. Le Lexis (fidèle Larousse de la langue française) me délivre en m’assurant que les deux prépositions (à ou de) s’emploient après la locution faire attention.
Toutefois, quelques recherches sur Internet me portent à croire que la construction avec à est plus soutenue que celle avec de. Peut-être parce que le synonyme un peu plus littéraire de faire attention, veiller, nécessite la présence d’un à. Le Trésor de la Langue Française informatisé est même catégorique (sens II., B., points 3 et 5) : l’usage de la préposition de après faire attention ressort d’une « langue relâchée ».
Dumbledore, se rendre coupable d’un relâchement langagier ?! Sans doute faut-il le mettre sur le compte de son affaiblissement à ce moment de l’intrigue…

Plus loin (p.711 de la même édition), Harry Potter a affaire à Rufus Scrimgeour, Ministre de la Magie. Celui-ci lui fait une proposition qu’il pense ne pas pouvoir être refusée :
« Le ministère peut vous offrir toute sorte de protections, savez-vous, Harry ? »
D’après le Trésor de la Langue Française, toute sorte de + substantif (singulier ou pluriel) est un usage vieilli, signifiant « un nombre indéterminé de » quelque chose. Employée au pluriel, l’expression a quasiment le même sens – à ce détail près que le nombre évoqué n’est pas indéterminé, mais simplement grand.
Le traducteur apprécierait-il les tournures surannées ? A moins qu’il ne veuille souligner que le personnage de Scrimgeour est snob et passéiste ? Pourquoi pas…

En tout cas, le lecteur n’a peut-être pas intérêt à tenir pour courant l’emploi que fait Jean-François Ménard de ces deux dernières tournures. Certes, elles ne sont pas fautives. Disons que ce sont des effets (magiques ?) de style.

L’héritage de Harry Potter

Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé / RowlingCertains verbes ont l’aimable subtilité d’admettre deux constructions ; Jean-François Ménard, traducteur de J.K. Rowling, attire notre attention sur ce point de plaisante façon dans le tome 6 des aventures d’un jeune et célèbre sorcier à lunettes.
En effet, au troisième chapitre de Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé (p.58 pour les détenteurs de l’édition Gallimard de grand format 2005), Albus Dumbledore vient trouver Harry chez les Moldus qui l’hébergent, afin de faire le point sur ce que Sirius Black (parrain de Harry) lui a légué.

« Je dois t’annoncer que le testament de Sirius a été découvert il y a une semaine et qu’il te lègue tout ce qu’il possédait (…). Pour l’essentiel, c’est assez simple. Tu ajoutes ainsi une quantité d’or raisonnable à celle que tu possèdes déjà chez Gringotts et tu hérites tous les biens personnels de Sirius. Le seul point légèrement problématique de cette succession… (…) c’est que Sirius t’a également légué le 12, square Grimmaurd.
Il hérite d’une maison ? demanda l’oncle Vernon »…

Alors : hériter quelque chose ou de quelque chose ? Il faudrait choisir.
Et bien, non. La langue française ne nous y oblige pas. Le dictionnaire est d’une clarté qu’on ne peut mettre en doute : c’est un verbe intransitif, ou transitif direct ou indirect ! Pour résumer, on dirait qu’hériter donne tous les droits.

Ewilan fait hi-han

Un petit « hi-han ». Ce serait faire preuve de mauvaise foi que d’honnir la maison Rageot (l’éditeur de Pierre Bottero), sous prétexte qu’une erreur grammaticale s’est insidieusement introduite dans le dernier tiers du dernier livre de la trilogique (et par ailleurs irréprochable) Quête d’Ewilan. Errare humanum est.La Quête d'Ewilan : l'Île du destin / Bottero

Pour pardonnable que soit l’égarement, il est de bon ton de procéder à une brève mise au point corrective. Nous lisons, page 245 (édition de poche, DL 2007):
« L’Empereur recula d’un pas, les regardant à tour de rôle, puis poursuivit : – Merci mes amis ! Merci d’avoir sauvé l’Empire ! Mes mots sont bien peu de choses face à vos actions, mais laissez-moi vous exprimer ma profonde reconnaissance et ma fierté. Nous avons une dette envers vous et je n’aurai de cesse que nous ne vous l’ayons payée. »

C’est l’expression « peu de choses » qui a retenu mon attention. N’écrirait-on pas plutôt « peu de chose » ?
Qu’en pense Monsieur Larousse ? Dans le Lexis (éd. 1993), à l’entrée CHOSE, on peut lire les exemples sous le point 5 : « C’est peu de chose, c’est peu important. » L’expression ne nous renseigne malheureusement pas sur le nombre (singulier ou pluriel) de l’expression au regard du verbe – d’état, qui plus est – qui le précède.
Frappons à la docte porte de Monsieur Grévisse et de son Bon Usage (éd. 1946). Au chapitre des pronoms indéfinis, paragraphe 589, nous lisons : « Chose se combine avec autre, grand, quelque, peu de, pour former les nominaux neutres autre chose, grand-chose, quelque chose, peu de chose, dans lesquels chose a perdu sa valeur de nom et son genre étymologique.  » Exemple : « Peu de chose nous console parce que peu de chose nous afflige (Pascal, Pensées). »

Un nominal neutre ! C’est donc ainsi que l’on nomme ce « peu de chose »… « Chose » y perd sa valeur de nom. Il deviendrait donc indifférent aux problématiques de nombre. Point de s, dans ce cas.

La coquille n’est pas une Saint-Jacques. Remercions les relecteurs officiels de Rageot, qui nous donnent l’occasion de partir en quête du nominal.