Le simple récit d’un massacre impuni

Couv. de La Serpe / Éd. Julliard
Éd. Julliard

« Pierre Kast, dans Les cahiers du cinéma (…) <précise> que <le roman> de Georges Arnaud est « un simple récit de la peur d’un camionneur assis sur un baril de nitroglycérine ». (Combien de romans forts pourrait-on résumer aussi bêtement ? Un simple récit de l’ennui conjugal d’une femme de médecin qui se suicide à cause d’une dette chez un commerçant, un simple récit des déboires d’un vieux vicelard excité par une gamine de douze ans, ou un simple récit des beuveries d’un ancien facteur.) » (p. 105)

Je propose que dorénavant, aussi sûrement que les textes débutant par « il était une fois » sont dénommés « contes », les comptes-rendus de lecture tweetables commençant par la formule « un simple récit de » (quelle condescendance, cet article indéfini) soient qualifiés de résumés à la serpe. Hommage.
Alors voilà : Monsieur Jaenada, vous avez produit « un simple récit », celui de la vie extravagante d’un homme qui en connut plusieurs (Henri Girard-Georges Arnaud), celui d’une investigation anachronique à la recherche d’un coupable resté inconnu, celui de la défaillance de la justice dans la trouble décennie 40, celui d’un auteur qui cherche, en son âme et conscience, ce qui fera de lui « l’écrivain de qualité ». Simple.

La serpe de Philippe Jaenada est d’une épaisseur inversement proportionnelle à celle du tranchant de l’arme du vieux crime auquel il s’intéresse. Sous des dehors bonhommes dont il est le premier à rire, l’auteur endosse l’imper d’un l’enquêteur logique et opiniâtrement décidé à regarder les faits dans le bon sens. De la fine lame de l’ironie, La serpe taille – dans la police, dans la classe politique locale, dans le corps judiciaire, dans la bête antinomie Paris/province. Le terrible, c’est l’invraisemblable actualité du questionnement sur le poids de l’opinion publique. Bashings et buzzes ne datent finalement pas de l’avènement des réseaux sociaux. Il est aussi affreusement dérangeant de se sentir, nous lecteurs, retournés comme des crêpes. De fait, l’auteur ne peut faire l’économie de la plantation du décor, de la présentation des protagonistes, bref, de tout un premier roman. Confiants, ignorants de toute cette histoire, nous nous en laissons conter et nous trouvons quasiment dans la situation d’un citoyen lambda qui lirait les journaux de l’époque. L’auteur a ce pouvoir de nous faire aimer ou détester ses personnages. Après avoir donné tout l’aliment souhaitable à notre aversion pour le coupable désigné sur le moment, Philippe Jaenada nous oblige à remonter pas à pas, avec lui, la pente de l’estime due à Henri Girard. Et cela, sans vouer pour autant aux gémonies celles et ceux qui ont réussi à détourner l’attention des enquêteurs, sans faire de « Bruce » (surnom donné au meurtrier) le diable en personne. Sacrée leçon de suspension de jugement.

Ouvrir un livre de Philippe Jaeanada, c’est accepter la conversation. Mais « écrire <étant> une façon de parler sans être interrompu » (merci Jules Renard), c’est surtout se laisser embarquer dans les enchâssements. Cette manière d’écrire n’est pas le fruit de la distraction ou quelque manie pour le gargarisme stylistique : l’exigence, l’honnêteté, l’éthique même la lui imposent. Faites-lui confiance : Philippe Jaenada ne renoncera pas à une parenthèse, ni à une parenthèse dans la parenthèse, s’il le faut. Puisqu’il le faut.
Philippe Jaenada n’est pas non plus du genre à s’embarrasser d’un narrateur. Avancer masqué ? Quelle idée ! Il assume. C’est lui et bien lui qui use ses fonds de pantalon sur les chaises des archives périgourdines. Lui et seulement lui qui lit les « dizaines de milliers de phrases contenues dans le dossier ». Lui qui prend un soin tout particulier à raconter sa version de l’histoire en écrivant : « Je dis bien : pour moi. Je ne veux pas, ce serait malvenu, faire comme Marigny (NDR : le juge) ou Tailleur (NDR : inspecteur), cuirassés dans leurs certitudes, et assener, péremptoire, une vérité – surtout si ce n’en est pas une. Ce n’est rien d’autre que ce que je pense. » (p.584) Ce qu’il pense, mais aussi ce qu’il ressent. Les critiques parlent de La serpe comme d’un livre « empli de compassion ». Exactement. La preuve que la tête et le coeur peuvent marcher ensemble.

Le dossier a été refermé il y a soixante-dix ans. Les témoins de l’époque se raréfient. La personne qui a commis ce meurtre est morte. La 4e victime (l’accusé innocenté) est morte aussi. Les lieux du crime ont été rachetés trois ou quatre fois. Cette somme a quelque chose d’inconséquent ; ce labeur d’élucidation ne sert à rien vraiment. C’est justement pour cela que je lui trouve de la grandeur – du panache.

La serpe / Philippe Jaenada. – 643 p. – Julliard, 2017. Prix Fémina 2017

Rien de mieux que d’écouter l’auteur lui-même en parler : https://www.youtube.com/watch?v=LtjveLIHKfg

Choc culturel

Couv. de Pays de Neige / Éd. Livre de poche
Éd. Livre de poche

« Sans transition », comme disait l’autre. Plus loin dans ce blog, il était question de ying et yang, de jour et de nuit. C’est encore un peu de cela qu’il s’agit. Cette fois, c’est dans le fil continu de mes lectures qu’une opposition diamétrale est apparue. D’accord, il faut comparer ce qui est comparable. Yazunari Kawabata (1899-1972), tout ce qu’il y a de plus japonais et Prix Nobel de littérature en 1968, n’a probablement qu’un seul point commun avec Ken Follett (Gallois né en 1949) : celui d’écrire des livres. Le hasard (s’il existe) est le seul coupable d’avoir placé ces écrivains côte à côte, ou plutôt l’un derrière l’autre, dans ma bibliothèque intérieure. Il reste que l’effet produit par cette juxtaposition a suscité un étonnement qui encore aujourd’hui me poursuit.

Publié pour la première fois en 1935 (et republié pour la satisfaction de l’auteur en 1947), Pays de neige est bref, immaculé (dans le décor du récit – une station montagnarde – comme dans le traitement des sentiments). Face à face de deux personnages, dont les silences pèsent autant que les paroles ou les actes. Retenue, suggestion. On n’a pas idée des limites de la transgression, des frontières du déraisonnable. On sait à peine à quelle époque vivent les protagonistes, et peu importe. Écrire juste ce qu’il faut, parce qu’il le faut. Il est en si peu dit que le lecteur se trouve même en danger de manque d’identification, dépourvu de ses repères narratifs habituels. Il retient son souffle.

Couv. des Piliers de la Terre / Éd. Stock
Éd. Stock

Les piliers de la terre ont été écrits en 1989. Une somme. Un pavé – si l’on veut s’amuser de ce que l’intrigue évolue dans le milieu du bâtiment – dans une mare de larmes et de sang. Le Moyen Âge dans sa splendeur de crasse et de barbarie qu’on lui imagine. Une cohorte de personnages fictifs et historiques, classables (comme c’est rassurant !) en ces deux catégories qui ont fait leurs preuves : des gentils, des méchants. Emporté dans la déferlante de chapitres et leurs chapelets de rebondissements, le lecteur se demande toujours plus ce qui va bien pouvoir survenir. Il a le souffle coupé.

L’expression en titre de ce billet est sans doute la seule qui puisse exprimer l’étrange révélation que j’ai ressentie à la lecture successive de ces deux oeuvres. Loin de moi l’idée de jeter la pierre à Ken Follett (ah, la métaphore architecturale !…) et d’encenser l’oeuvre déjà piédestalisée de Yazunari Kawabata – ou inversement. J’observe simplement, avec fascination, les effets produits par ces textes sur mon imagination et sur ma perception des « cultures » (celle du Japon, celle de cet Occident où je me trouve). Traduite avec soin, la littérature est un voyage sans prendre l’avion.

Pays de neige / Yazunari Kawabata. – Trad. du japonais par Bunkichi Fujimori ; texte français par Armel Guernet. – 190 p. –  Livre de Poche, 2008.

Les piliers de la terre / Ken Follett. – Trad. de l’anglais par Jean Rosenthal. – 1074 p. – Stock, 2005.

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De l’estomac, ventrebleu !

Couverture du livre "Le Charme discret de l'intestin" / Éd. Actes Sud
Éd. Actes Sud

« Il y a des choses qui déçoivent pour peu qu’on les regarde de trop près. » (Chapitre 1, sous-partie 3)

Mes craintes étaient réelles à l’approche de ce best-seller. De certains livres, on peut se contenter d’entendre parler. De ce document-ci, il serait dommage de se priver. Délicieux décalage du fond et de la forme : la matière, pour être parfois fécale, n’en est pas moins sérieuse. Et ce n’est pas parce que le sujet est sérieux qu’il ne faut pas sourire. Au contraire ! Plaisantons, toute scatologie à part. Rions de l’universalité profonde de ces considérations. Foin de querelles intestines : en avant pour une épopée intra-viscérale dont les héros sont invisibles à l’oeil nu – soit parce qu’il s’agit de bactéries microscopiques, soit parce que peu de gens « ont la chance d’avaler une caméra miniature et de partir à la découverte de leur intestin grêle » (op.cit.).

La drôlissime astuce de Giulia Enders pour nous faire sympathiser avec notre bide consiste en bonne partie à personnifier les différents éléments qui le comblent. Il y a eux, il y a nous – l’auteure elle-même et ses lecteurs – et nous partageons tous l’incroyable propriété d’être vivant. Alors voilà : glandes, poches et autres tuyaux se voient attribuer des qualificatifs tout ce qu’il y a de plus humain. Organes et organismes deviennent nos égaux (ne sont-ils pas, d’ailleurs, notre ego ?) : « Ceci est une ascidie. Nous l’avons conviée à nous rejoindre pour qu’elle nous communique sa vision des choses sur la nécessité d’avoir un cerveau. » (Chapitre 2, sous-partie 5)
Tout en légèreté, Giulia Enders nous rappelle de temps en temps qu’elle est une vraie étudiante en médecine : « (…) l’oesophage ne sait pas viser. Au lieu de prendre le chemin le plus court (…) il débouche sur le côté droit. Et c’est un coup de génie. (Les chirurgiens, eux, parlent plutôt d’anastomose terminolatérale. Mais le résultat est le même.) » (op.cit.) Au passage, félicitations à la traductrice dont la langue est piquante juste ce qu’il faut !

Une phrase me restera, une phrase presque philosophique en ce qu’elle touche du doigt ce que l’art peut avoir à dire à la science – symbole de cet ouvrage d’une intelligence réjouissante : « Avec ce livre, les choses vont changer. Nous voulons faire ce que les livres font de mieux : concurrencer le visible. »

Le charme discret de l’intestin / Giulia Enders ; ill. Jill Enders. – Trad. de l’allemand par Isabelle Libert. – 350 p. – Actes Sud, 2015.

Un bonus, comme ça… La chronique Dico Somatique d’Aurore Vincenti sur France Inter : ça pourrait aussi vous plaire.

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Un nocturne magnétique

Couverture du livre "De toutes les nuits, les amants" / Éd. Actes Sud
Éd. Actes Sud

Une trentenaire correctrice en free-lance pour le monde de l’édition : c’est la description du personnage principal qui m’a poussée à ouvrir ce livre. Son titre était déjà intriguant, comme un bris de vers poétique. De la couverture noire se détache une silhouette féminine à peine visible – ectoplasme au visage tout juste plus éclairé, corps noyé, dilué sous les carpes. Des carpes ? Symboles d’amour dans la culture japonaise, paraît-il… Beau travail de book design. Une fois le livre terminé, on contemple l’image initiale. Nous avions tout vu, nous n’avions rien vu…

Il m’a bien fallu attendre la moitié du roman pour y pénétrer pour de bon. Le caractère même de la protagoniste y est peut-être pour quelque chose : introvertie jusqu’à la quasi mutité, extrême dans ses absences de choix, elle cloche dans la vie. L’identification du lecteur au personnage fonctionne pourtant, quand bien même ce reflet de soi, dans le miroir littéraire, n’est pas vraiment flatteur.
Il s’agissait également de style. La traduction ne pouvait être mise en cause : confiance absolue en M. Honnoré, dont d’autres travaux m’ont éblouie. Si les phrases sont parfois abruptes et maladroites (des phrases sèches comme les prononcent les gens qui ne veulent pas parler), si les paragraphes nous essoufflent de virgules, si les dialogues voient leurs marqueurs répétitifs et mélangés, c’est parce qu’il en est ainsi dans l’original. Un déclic s’est produit aux alentours de la page 135, alors que la lecture comblait une insomnie. Fallait-il qu’il soit 3h du matin (une sorte de « mi-nuit », comme dirait la narratrice) pour que la connivence s’établisse ? Peut-être.
Il paraît que ce livre parle des femmes japonaises avec une implacable modernité. Pour en être juge, il convient d’être fin connaisseur de la culture de ce pays. En attendant, cela parle de la solitude d’un esprit mal logé dans un certain corps, de la manière dont ces deux entités doivent s’apprivoiser pour qu’il y ait conjonction avec d’autres humains. Le chemin semble terriblement long avant que puisse se produire la moindre rencontre, de quelque nature qu’elle soit (le livre évoque un amour, mais aussi une amitié, ce qui n’est pas si fréquent).

Pour terminer, une petite tracasserie langagière – dont je me suis quand même demandé ce qu’il en était, en japonais.
« Pas de souci. » dit le personnage principal, page 165. Son interlocutrice, correctrice, lui répond : « Oh, voyons ! Là, je corrigerais (…). « Souci » ne s’emploie jamais avec le sens de « problème en soi », le mot ne désigne qu’un ou des soucis concrets, tu sais bien. On préférera « pas de problème ». « 

Ah, d’accord. Pas de problème, donc : attachons-nous à cette héroïne si absente à elle-même et malgré tout en capacité d’aimer. Demandons-nous sans fin quel est l’objet des amants du titre…

De toutes les nuits, les amants / Mieko Kawakami. – Trad. du japonais par Patrick Honnoré. – 278 p. – Actes Sud, 2014.

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L’anti-Tartempionne

Couverture du livre Vie de ma voisine, éditions Grasset
Éd. Grasset

Ce n’est pas le genre de livre dans lequel on glisse comme sous une couverture (ou alors pour un rêve dérangeant).

Évidemment, il y a le sujet : un parcours de femme dont la famille était Polonaise, installée en France dans les années 20, brisée pendant la guerre de 40. Mais il y a surtout la façon de l’amener, à la quotidienne pourrait-on dire. Ici, maintenant, à côté de chez vous, il y a peut-être une vie qu’il serait passionnant de raconter. Que sont les romans d’ailleurs, sinon des vies ?
La manière est expliquée dans le livre lui-même : « les temporalités et le topographies se mélangent, nous ne savons plus alors quand et où nous sommes. Un autre espace-temps surgit. Comme quand on lit, comme quand on aime, comme au cours de certaines promenades. »
Plusieurs voix disent « je ». Les narratrices s’écoutent et prennent sagement la parole alternativement. Au début, le lecteur se repère à quelques marqueurs du discours direct, sans guillemets. Et puis plus rien. Au fond, il n’importe plus vraiment de savoir qui dit quoi. C’est en plus d’auteurs qu’il est question (Charlotte Delbo).
Les titres de chapitres me sautent aux yeux, écrivant une histoire à eux tout seuls. Des paroles rapportées, des emprunts assumés. Des phrases-versets, qui reviennent à la ligne pour constituer des paragraphes – les strophes de quelque poème.
Ce qui touche aussi, c’est le soin apporté à nommer des gens. Plus on avance en âge et plus on risque de les oublier ; et pourtant, sans eux, sans les noms, plus rien n’existe (et les Nazis le savaient, qui transformaient les êtres en numéros de matricule). Les grandes et petites histoires sont peuplées et animées par ces personnages réels.
C’est donc un livre de mémoire vive. Les figures y sont des revenants, des êtres qui ont réchappé d’une extermination, de situations à peine pensables de nos jours. Des êtres qui avaient en eux la puissance d’exister, après. Et d’être autre chose que « la énième Tartempionne à Auschwitz.« 

Vie de ma voisine / Geneviève Brisac. – 175 p. – Grasset, 2017.

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Un univers visible et invisible

Couverture du livre de Tanizaki / Éd. Philippe Picquier
Éd. Philippe Picquier

Du papier d’une blancheur éclatante, de qualité supérieure, sous une couverture à la noirceur délicatement rehaussée d’un motif floral : l’objet livre rend hommage à l’auteur du texte et à son propos même.

Bienvenue dans un univers où seules comptent obscures clartés et ombres scintillantes. On pense au ying et au yang, si équilibrés, si indispensables l’un à l’autre dans leur opposition.

Il paraît qu’on se demande si ce texte, somme toute assez court, est un essai ou une pièce de littérature. Il est certain que ce n’est pas une fiction. Et si c’était un poème ? Un long poème en prose, qui chercherait à percer le secret du goût.

Je ne connais quasi rien à la culture japonaise – ses créateurs majeurs, son climat, son histoire. Les dents peintes de noir des grandes dames japonaises constituaient pour moi un mystère insensé : me voici éclairée sur le sujet (ce qui approfondit considérablement ma perception du Conte de la princesse Kaguya, film d’animation d’Isao Takahata visionné il y a peu, et que je ne trouve que plus admirable). Je suis cependant entrée dans ce livre, m’y étant sentie invitée, semble-t-il, par Jun’ichirô Tanizaki lui-même. Un auteur observateur de son temps, aussi savant dans sa civilisation que curieux de celle des autres. Un homme jamais dupe de sa nostalgie ; un vieux qui parle d’avenir. L’écriture est d’un extrême raffinement, subtile, personnelle et sans âge. Je comprends que cette Louange ait traversé le siècle dernier et vienne présenter ses hommages à notre temps.

Beauté. Calme. Fraîcheur. Venez donc un peu à l’ombre ; il se pourrait que vous y trouviez l’illumination.

Louange de l’ombre / Tanizaki Jun’ichirô. – Trad. du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré – 105 p. – Philippe Picquier, 2017.

Écoutez les échos de ce livre sur France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/les-emois/louange-de-lombre-un-chef-doeuvre-de-la-litterature-japonaise

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De Winter is coming

Couv. du livre Rebecca / Éd. Albin Michel
Éd. Albin Michel

Sitôt la lecture de ce roman terminé, il m’a fallu relire sa première phrase. Et même ses premiers chapitres. Tatiana de Rosnay est très forte, qui a su reproduire dans sa biographie de Du Maurier les conditions du magnétisme incipit/excipit de son livre le plus célèbre, Rebecca.

La tension est palpable du début à la fin. Les phrases courtes comme le souffle d’une personne inquiète, les dialogues où le moindre mot a son importance, les descriptions qui s’attachent moins aux sensations et à leur source qu’aux circonvolutions des esprits. Sans la psychologie, il n’y aurait pas d’intrigue. Sans la psychologie, il y aurait une intrigue mais qui serait triviale. La matière d’un beau morceau d’article de presse spécialisée dans le fait divers domestique.

Fascinante mutation de la narratrice, que certaines informations font brusquement évoluer du tout au tout. L’enchevêtrement du bien et du mal est tel en chacun des personnages que nul ne saurait désigner des tout blancs et des tout noirs. Tout est affaire de brume, d’opacité plus ou moins dissipée, d’interprétations et de prises de conscience. Le lecteur se sent simplement et inexorablement aspiré par son désir de savoir – juste, savoir.

J’ai dévoré ce roman – à moins que ce ne soit ce roman qui m’ait dévorée.

Rebecca / Daphné du Maurier. – Trad. de l’anglais par Anouk Neuhoff – 538 p. – Albin MIchel, 2015.

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Le poids d’une plume

Couverture du roman Petite de Geneviève Brisac
Éd. de l’Olivier

Sur le rayonnage de la médiathèque, il y avait le choix à la lettre B. C’était un Brisac que je cherchais, peu m’importait lequel. C’est Petite qui a attiré mon attention, blanc et mince parmi les sommes.

Ce livre est à l’image de son sujet : peu épais. Ce qui est loin de signifier inconsistant, au contraire. Dépouillé du gras de la description, le récit tient debout à la force de son nerf : l’esprit puissant de son héroïne, seule contre tous, y compris et surtout quand la décision vire au délire. Peu de dialogues, peu de signes d’exclamation ou d’interrogation lorsque c’est la brindille qui parle ; dans sa vie de l’époque, les interactions avec les autres sont limitées et comme viciées par les impératifs intérieurs de la maladie mentale. Des « jamais », des « toujours », des futurs simples qui ne laissent aucune place au doute côtoient tout le vocabulaire des théories, des stratégies – calculs, tricheries – et celui, plus violent, du crime (« Un jour d’été, on m’arrête. »)

De ce bras de fer avec l’âge adulte, je ne m’attendais pas à ce que l’héroïne puisse sortir vainqueur. Et ce ne sont pas les contrats avec les médecins et l’internement qui l’y auront aidée. Remédier à la violence par la violence : vraiment, quelqu’un y croit encore ? Par l’intelligence, plutôt. La seule forme d’empathie qu’une personne souffrant d’anorexie puisse accepter.

Merci, madame Brisac.

Petite / Geneviève Brisac. – 120 p. – Éditions de l’Olivier, 1994.

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Dum, Bing, Track

Couverture de Manderley for ever - Albin Michel / Héloïse d'Ormesson
Albin Michel / Héloïse d’Ormesson

Sitôt la lecture de cette biographie terminée, il m’a fallu relire sa première phrase. L’occasion de réaliser qu’il y en avait plusieurs : celle écrite à la première personne par Tatiana de Rosnay, et celle qui, à la 3e, fait apparaître une fillette qui n’est pas encore Daphné du Maurier. Heureusement, la part « journal d’écriture » n’est pas trop importante. Non pas que ce soit mal écrit ou totalement inintéressant ; mais disons que les pages mettant en scène le grand écrivain anglais sont d’une intensité autrement subjuguante.

Maintenant, j’ai ordre de lire Rebecca, ce monument, cet éléphant qui causa des dégâts dans l’oeuvre ultérieure de Daphné du Maurier. Le succès du roman déforma jusqu’au bout la lecture de ses autres livres, quel qu’en fût le genre.

Tatiana de Rosnay est habile : chapitres courts, écriture concentrée, sentiment de connivence par l’emploi de différents noms de code propres au clan du Maurier. Certaines pages sont pétries d’un suspense uniquement dû à la manière – des dates, l’emploi du présent… Il y a entre les lignes la constante imminence de quelque événement. Quel agréable piège !

Manderley for ever / Tatiana de Rosnay. – 457 p. – Albin MIchel / Héloïse d’Ormesson, 2015.

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La période blonde

Couverture du roman Blonde de J.C. Oates
Éd. Stock, 2000

Pas sûr que Blonde soit la porte d’entrée idéale dans le monde vu par Joyce Carol Oates. Mais le nom de cette romancière américaine revient plus que souvent dans les conversations en médiathèque ou en librairie. À un moment donné, il faut y aller : pousser la porte du cabinet du château de Barbe-Bleue, se laisser fasciner, être effaré(e), se perdre.

Le nom de cette blonde, tout le monde le connaît. Qui elle était, sa personnalité, personne. Même pas elle-même. Nous, bêtement sous le charme, ne pouvons que plaider coupables : complices dans la société de consommation artistique, acteurs de la starification, nous voilà amenés à contempler les désastres causés par notre idolâtrie…

Livre épouvantable écrit avec une lame de rasoir & comme s’il y avait urgence avant que le sang ne sèche, Blonde est un pavé dans la mare des illusions de la célébrité.

Blonde / Joyce Carol Oates ; trad. de l’anglais (États-Unis) par Claude Séban – 850 p. – Stock, 2000 (Livre de Poche, 2013 – 10,90€).

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