jan
17

« Qu’est-ce qu’une jolie fille comme vous fait dans un endroit comme Hi-Fi ? » *

Il n’est jamais trop tard pour lire les best-sellers. Ils sont souvent encore très bons, même quinze ans après. Et l’avantage, avec eux, c’est qu’il se trouve toujours quelqu’un dans votre entourage qui en a lu un, qui l’a aimé, et qui n’a pas à se forcer pour vous communiquer l’étincelle d’énergie nécessaire à la découverte. Autres indéniables avantages : vous n’avez pas de peine à les dégoter dans votre médiathèque ou chez votre libraire préféré.

Plon (1997)

Plon (1997)

Le roman anglais dont il va être question ici appartient à cette catégorie ; son titre a même un surcroît de célébrité, glané auprès de la communauté cinéphile. De fait, cinq ans après sa sortie (en 1995), le livre fut porté à l’écran par Stephen Frears. Il s’agit de Haute fidélité (High Fidelity), 2e livre (mais 1er roman) de Nick Hornby.

-> Quels sont les fondements de ce succès auprès des lecteurs ?

  • Il me semble qu’il tient beaucoup au personnage principal : Rob Fleming – narrateur, en plus d’être le héros. Un livre qui dit « je » et qui s’adresse à son lecteur comme à son confesseur gagne déjà plusieurs bons points.
    « Voilà comment ne pas faire une belle carrière : a) rompre avec sa petite amie ; b) lâcher la fac ; c) aller travailler dans un magasin de disques : d) rester dans des magasins de disques toute sa vie. »
    (partie « Alors… », point 4)

    Ces quelques mots vous révèlent presque tout ce qu’il y a à savoir au sujet de Rob :
    - il adopte une posture de looser, aussi bien sur le plan professionnel que sentimental. Un lecteur satisfait de sa propre situation se délecte de ne pas ressembler à Rob ; les autres se sentent moins seuls.
    - il travaille dans le secteur de la musique. Rares sont les personnes qui détestent cet art, de quelque courant qu’il soit.
    - il a une amusante propension à réfléchir par listes et énumérations en tous genres. Signe d’une certaine lucidité, probablement. Point commun avec ses deux employés de Championship Vinyl (le magasin de disques), certainement. Les listes leur sont un moyen de jouir de leur érudition musicale. Celles de Rob ont des sujets si divers qu’elles ont été elles-mêmes judicieusement listées sur l’article anglais de Wikipédia.

    Résumons : notre héros n’est plus un jeunot (le lecteur apprendra qu’il est âgé de 35 ans), il est plus doué qu’il ne le pense, et il distille une bonne dose de cynisme et d’auto-dérision.

  • N’ayons pas peur des mots : Haute fidélité est un roman sentimental. Et cela porte à l’universalité. Mais si, enfin !
    1. Le héros est capable de faire connaissance avec son lecteur en classant ses ruptures les plus douloureuses par ordre chronologique ! La séparation, puis le lien ténu qui subsiste entre Laura (l’ex-petite amie la plus récente) et le narrateur, est la colonne vertébrale du livre. Sans compter que Rob tombe amoureux deux fois (d’une chanteuse, puis d’une journaliste) – cette sensation lui paraissant clairement différente de ce qu’il éprouve pour Laura, d’ailleurs. Lisez cela : Rob est allé écouter une chanteuse, Marie LaSalle, dans quelque pub obscur. Elle chante : il pleure, à son plus grand étonnement. « Je me retrouve dans deux états apparemment contradictoires : a) Laura me manque soudain passionnément, comme jamais depuis son départ, b) je tombe amoureux de Marie LaSalle. » (« Maintenant », chap.4) Ne serions-nous pas en présence d’un sympathique équivalent masculin au Journal de Bridget Jones de Helen Fielding (paru en 1996) ?
    2. Le livre n’est pas uniquement consacré au sentiment amoureux. Les relations parents-enfant ont aussi leur importance. Bien sûr, Rob n’échappe pas aux remarques de sa mère (« Moi, je voudrais de la compassion, de la compréhension, des conseils, de l’argent, et pas forcément dans cet ordre, mais rien de tout ça ne figure dans le logiciel de ma mère. » (« Maintenant », chap.2) ; il réfléchit également beaucoup à ses rapports avec ses ex-beaux-parents (« C’est drôle, non ? On fête Noël chez des gens, on s’inquiète quand ils vont se faire opérer, on les serre dans ses bras, on les embrasse, on leur offre des fleurs, on les voit en robe de chambre… et puis boum, c’est fini. » ibid.). Rob affecte le détachement, considère le foyer parental comme un lieu finalement étranger – jusqu’à penser avec une froide franchise : « Si les gens doivent absolument mourir, qu’au moins ils ne meurent pas en étant proches de moi. Mes parents ne vont pas mourir en étant proches de moi, j’en fais le serment. Quand ils partiront, je ne sentirai presque rien. » (« Maintenant », chap. 25). Tout le monde ne peut pas se vanter d’être aussi honnête, n’est-ce pas ? D’être aussi hautement fidèle à soi-même !…
  • Ajoutons que Haute fidélité, High fidelity en version originale, est un excellent titre. La preuve : c’était l’expression choisie par Elvis Costello pour intituler l’une des chansons de son album phare, Get Happy !! (1980). Et avant cela bien sûr, la haute fidélité (Hi-Fi en anglais apocopé) désigne, dans le domaine de la physique acoustique, une technologie de musique amplifiée. Voilà un roman placé sous le signe de la musique, cela tombe sous le son.

-> Une anthologie musicale
C’est un fait : à chaque page ou presque, le lecteur rencontre un titre de chanson ou d’album, le nom d’un artiste ou d’un groupe. Ces références émaillent le discours au point de compromettre la compréhension des béotiens dont la culture musicale pop-punk-rock-et-autres est floue (béotiens dont – honte sur moi ! – je suis).
Exemple : un matin, au magasin, Rob enrage à l’idée de subir l’écoute de Walking on sunshine (chap.1). Si vous connaissez ce tube de Katrina and The Waves, daté de 1985, aucun problème. Mais si vous ignorez que cette chanson entraînante évoque l’exaltation du coup de foudre confirmé, vous passez à côté de quelque chose. Autre exemple : Charlie, une des ex de Rob, portait à l’époque un tee-shirt Tom Robinson (chap.21). Ce geste vestimentaire est moins anodin qu’il n’y paraît : étiez-vous au courant ?
Il n’est pas toujours commode de faire une pause dans sa lecture pour s’offrir une minute d’écoute sur Internet ; aussi ai-je, la plupart du temps, laissé filer ces références en me disant que j’allais vraisemblablement les retrouver en fin de livre, avec crédits et consorts.
Stupeur et déception : aucune liste des oeuvres citées n’apparaît dans le livre. Pas de discographie complète non plus sur les articles de Wikipédia, qui pallient généralement très bien aux défauts de la chose imprimée. Manquement éditorial, à mon sens.

Cette liste, je l’ai dressée. Elle contient plus de 235 items – non sans quelques répétitions.
Il existe bien évidemment des degrés, dans les citations. Il y a les noms qu’on découvre, tatoués sur un bras musclé (« LYNYRD SKYNYRD », partie « Alors… », point 3) et ceux qui ne peuvent pas ne pas figurer dans le palmarès des chansons préférées de DJ Fleming : Marvin gaye, Chuck Berry et Al Green (in « Maintenant… », chap. 33).
J’ai dénombré environ 30 citations d’artistes abhorrés par Rob. Il liste, par exemple, les « cinq-Groupes-ou-musiciens-à-passer-par-les-armes-quand-sonnera-l’heure-de-la-Révolution-Musicale », à savoir Les Simple Minds, Michael Bolton, U2, Bryan Adams et Genesis (in « Maintenant… », chap.15).

Cette liste méritant de profiter au monde entier et non aux seuls valeureux visiteurs de l’Île Diserte, je l’ai publiée dans l’article français de Wikipédia. Elle sera sans doute complétée ou modifiée par quelque internaute anonyme, mais les bases sont jetées.
Nick Hornby y invente une chanteuse (Marie LaSalle, in « Maintenant », chap.4) et deux groupes (The Liquorice Comfits in « Maintenant », chap.1, et The Sid James Experience in « Maintenant », chap.14) – merci au fabuleux wiki Rocklopedia Fakebandica !, aussi drôle qu’utile.
Nick Hornby mentionne surtout 138 interprètes ou groupes différents (Les Beatles, Solomon Burke et Aretha Franklin sont parmi les plus cités), et désigne précisément quelque 105 chansons.
235 morceaux mis bout à bout représentent plus de douze heures de musique. C’est une liste de lecture si longue que You Tube ne m’a pas permis de la créer (et oui : 200 chansons, c’est le maximum autorisé). Aussi ai-je créé deux playlists :
- la 01, contenant les chansons précisément citées par le narrateur (titre, interprète) ;
- la 02, contenant les chanteurs, chanteuses, guitaristes, groupes, albums, pour lesquels j’ai choisi une chanson représentative, connue et/ou datant d’avant 1995 (histoire que le narrateur ait eu une chance de la connaître !).

Bonne écoute ! Si ça, ce n’est pas de la haute fidélité …

Haute fidélité [High fidelity]/ Nick Hornby ; traduit de l’anglais par Gilles Lergen.
247 p. – Plon, 1997. – Réed. 10/18 (Domaine étranger), 2010.

* Extrait d’un sketch de François Pérusse.


sept
26

Achille Talon, t.34 : L’incorrigible Achille Talon

L'incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Greg (Dargaud)

Titre complet : L’incorrigible Achille Talon ; tome 34.

1ère édition : Dargaud, 1983. 45 pages.
Type : planches de gags (doubles pages).
Personnages : Achille, Papa Talon, Vincent Poursan, Hilarion Lefuneste, le major Lafrime, Maman Talon, le vicomte Aimable-Perfyde des Blatères, le médecin d’Achille, Virgule de Guillemets, Monsieur Zlotz.

Dans cet album, il n’y a pas à proprement parler de gags récurrents. Toutes les planches tendent à brosser le portrait d’un Achille têtu, enclin à résister encore et toujours aux gêneurs de tout poil. À plusieurs reprises, l’auteur s’appuie sur la complicité entre son personnage et ses lecteurs ; par ailleurs, il ne cesse pas de jouer avec les codes de la bande dessinée elle-même.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Gags reposant sur la connivence avec le lecteur :
- la première planche. Achille est en vacances au bord de la mer. Son père le met en garde : « Chichille ! Pssst ! Hep ! Ho… hum-hum-hum… Je viens de m’apercevoir… Là, en face… Les lecteurs ! » (p.3)
- Dans « Qui a cru au cri ? », c’est Lefuneste qui s’adresse aux observateurs : « Ne vous étonnez pas du rire sarcastique et inquiétant qui m’agite au dessin précédent. Je vais vous expliquer. »

Gags reposant sur une mise en abyme :
- « Talon Expres », gag qualifié par son héros de « page la plus rapide de toute l’histoire de la bande dessinée. » Achille passe de case en case en transperçant les cadres. Ce qui lui vaut les remontrancs écrites de Crésus Lepingre, le caissier du journal Polite, qui semble refuser catégoriquement de payer pour ça.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

- Dans « La petite Bébête qui conte », Greg évoque directement son confrère Gotlib : « Je ne voudrais en aucune façon concurrencer bêtement la Rubrique-à-brac, qui est d’ailleurs insurpassable… Une somme. Un monument. Et jamais un pâté. Je m’incline. » (p.30)
- Le gag « Petit, peins, plein de pâte et de foie (Rubens) » se déroule à la rédaction du journal Polite. Talon y apprend qu’un de ses collègues, somme toute ventripotent, est au régime. Mais, mystère : l’individu semble grignoter à chacune de leurs rencontres. Comme de juste, Achille s’interroge.

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

- Décidément, l’auteur a dû être taquiné sur le degré percussif de ses travaux. Page 40, dans « Attaque si rapide », on peut lire :

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

- Pour terminer, la contrariété de notre héros atteint parfois des sommets Cela pousse son créateur a intervenir en son nom propre dans la chute (vertigineuse) du tout dernier gag, « Faux tôt printemps ».

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Extrait de l'Incorrigible Achille Talon / Greg (Dargaud)

Dans cette affaire, il me semble que Michel Greg est aussi incorrigible que son Talon !

sept
16

Qu’est-ce qu’Onfray pas…

Michel Onfray / Grasset

Ed. Grasset

Michel Onfray trace sa route philosophique avec un ton pour le moins personnel. L’un de ses livres, La puissance d’exister, dégage une énergie assez remarquable – fût-ce celle de la fulmination. Le lecteur peut en effet sans mal percevoir dans l’ouvrage une colère sourde et agaçante, pour tout dire. Son objet ? L’historiographie, la façon dont l’histoire de la philosophie est enseignée. Cette hargne n’est pas sans raison ; il reste parfois un peu pénible de lire un chapelet d’accusations n’apportant finalement pas beaucoup à la richesse des idées exposées.
De fait, les théories de Michel Onfray retiennent l’attention. Elles prennent leurs racines dans les textes de penseurs anciens et souvent méconnus. Si le concept hédoniste peut être simplifié (« Que peut le corps ? (…) En quoi le corps est-il devenu l’objet philosophique de prédilection ? » dit la quatrième de couverture), ses ramures dans les différents domaines de la pensée sont autant de pistes dignes d’être approfondies – rapport à l’éthique, à l’érotique, à l’esthétique, à la politique… Oui, l’hédonisme est une « contre-allée philosophique » qu’il est plus qu’intéressant d’emprunter.

Ceci étant écrit – que Michel Onfray, ses inconditionnels et son éditeur me pardonnent -, il me semble que La puissance d’exister contient quelques zones floues en matière de langue française. Elles sont l’occasion d’éclaircissements qui ne manquent pas d’intérêt pour les habitants de cette île, amateurs de beau langage (fût-il philosophique).

  • L’ouvrage est préfacé par l’auteur lui-même, qui dépeint la fin brutale de son enfance en Normandie. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Michel Onfray ne fait pas la publicité de l’internat (toujours en activité) où il fut enfermé. Les bâtiments semblent absolument gris : « Tuiles anthracite, granite gris (…), clocher en béton armé… » (p.21)
    Le mot granite m’a laissée de marbre. Prendrait-il donc un e ? Le Lexis de Larousse autorise les deux orthographes. Le Littré, en revanche, ne semble connaître que le granit (sans e). Quant à Wikipédia, il distingue la roche originelle (avec un e) de son appellation commerciale (sans). À graver dans la pierre.
  • E or not e, c’est décidément la question… Une faute apparaît, page 28 : « Je suis doué en sport (…), mais je hais ces célébrations masochistes, cet éloge de l’effort débile, ce goût de la compétition où la gente salésienne (…) enseigne que « l’important c’est de participer » (…) tout en ne célébrant que les gagnants. » À cet endroit, pas de doute : le mot gent a beau être féminin, il ne prend pas de e final. Gente existe bien sûr, mais comme qualificatif – souvent d’une dame, d’ailleurs.
  • Un peu de t ? « Seuls la tension éthique, le souci moral et l’action juste permettent le maintient dans un pôle d’excellence » (p.28). Ainsi orthographié, ce mot est et restera la troisième personne du singulier du verbe maintenir. Le nom, lui, s’en tient à maintien
  • Un peu plus ennuyeux, le doute instillé sur l’exactitude des patronymes cités au fil des pages. Bénéficiant de l’obscurité planant sur certains noms, Michel Onfray avait toutes les raisons de penser que les lecteurs ne se renseigneraient pas sur tous. Un acerbe blogueur, pourtant, fait remarquer que Jean-Marie Guyan, s’il existe, n’est pas le philosophe auquel l’auteur pensait. Page 62, on aurait dû lire Jean-Marie Guyau (1854-1888).
  • Page 158, Michel Onfray écrit que « dans la quasi-totalité des productions esthétiques, l’idée prime son incarnation sensible. » De prime abord, je pensais qu’il manquait une préposition après primer. Le Littré confirme mon impression en soulignant que l’emploi transitif de ce verbe relève du lexique de la jurisprudence. Mais les Trésors de la Langue Française (TLF) attestent la justesse de la tournure sans surprimer quelque chose n’est donc pas censuré. C’est juste littéraire et un soupçon vieilli.
  • Un livre hédoniste ne pouvait guère passer sous silence les plaisirs sensibles. « La Nouvelle Cuisine (…) rompt avec les flaveurs et saveurs du goût en bouche pour flatter l’oeil en célébrant les agencements, les compositions chromatiques, les structures architecturées dans l’assiette », lit-on page 169. Mon oeil ne fut pas exactement flatté par la flaveur. Les « faveurs et saveurs du goût en bouche » n’auraient pas plus de sens… Quid ? Wikipédia, heureusement, connaît le terme – et reconnaît qu’il n’est « pas encore enregistré par les dictionnaires actuels » ; il s’agit d’un néologisme (un anglicisme, pour être précis) palliant les carences du français saveur. Je trouve le mot joli. Gageons qu’il ne portera pas trop à confusion avec le blond adjectif flave, peu usité.
  • Certaines tournures sont plus fréquentes en philosophie qu’ailleurs. C’est le cas de la construction du verbe distinguer. Habituellement, on fait une distinction entre ceci et cela, on distingue ceci de cela – voire, ceci d’avec cela. Saint-Éxupéry, Bergson et Ruyer, eux, en usent autrement, d’après les TLF ; ils distinguent entre ceci et cela. Michel Onfray illustre à son tour cet emploi, page 197 : « Épictète distingue entre ce qui dépend de nous (et sur lequel on doit agir) et ce qui n’en dépend pas (et qu’on doit apprendre à aimer) ». Voilà qui pourrait rafraîchir les citations des TLF !

Ces notations sont dérisoires en regard de la teneur des développements où je les ai relevées. Qu’on n’aille pas croire que les aspérités de la forme m’ont éloignée du fond. La puissance d’exister m’a tout à la fois calmée (en énonçant une métaphysique de la stérilité proprement libératrice) et énervée (Platon est davantage enseigné que Diogène, est-ce ma faute ?) ; il m’a tenue dans ses rets pendant deux semaines en m’obligeant à relire (le sens de l’adjectif immanent m’échappe incessamment) ; il m’a poursuivie dans mes faits et gestes quotidiens, dans ma perception de codes sociaux infimes. Lire ce manifeste hédoniste a fait sortir mon esprit d’une sorte de caverne.

La puissance d’exister / Michel Onfray.
229 p. – Grasset, 2006. – Réed. Librairie Générale Française (Le Livre de Poche), 2008.

sept
09

En a-t-on quelque chose à outre ?

Soupçonner Amélie Nothomb de commettre une faute de français, cela revient à imputer une erreur de calcul aux derniers lauréats de la Médaille Fields. Autant mettre messieurs Bescherelle, Larousse et Robert au coin.Amélie Nothomb / Ed. Livre de poche
C’est au contraire pour souligner la justesse de sa langue que je souhaitais parler de l’auteur de Tuer le père. J’ai récemment lu Les Catilinaires - non, pas ceux de Cicéron, mais le quatrième roman de l’écrivain belge, publié en 1995 chez Albin Michel.
Dans cette histoire drôle et acide, Émile et Juliette, paisibles retraités, sont aux prises avec leur voisin – un médecin obèse et impénétrable nommé Palamède Bernardin. Le livre ne contient pas de chapitres ; le récit se déroule néanmoins en une succession d’épisodes, dont celui d’un repas assez catastrophique. Bernardin a consenti à venir dîner avec son épouse. Il s’agit d’une créature plus obèse que lui, quasiment dépourvue de moyens de communication, et apparemment très friande de chocolat – une gourmandise que lui interdit rigoureusement son mari. Or, lors du dîner, écrit le narrateur, « nous l’avions mis dans une situation très délicate, nous l’avions forcé à nous montrer sa femme et nous étions passé outre à son interdiction dans l’affaire du chocolat, ce qui constituait une insulte contre son autorité matrimoniale. » (p.113)
Passer outre à ? Outrage ! Vite, le Lexis ! Je ne puis passer outre.
Qu’Amélie Nothomb me pardonne, elle avait très élégamment raison. Soit « passer outre » n’est suivi de rien du tout (comme dans l’une de mes précédentes phrases), soit il est suivi d’un complément nécessairement introduit par à.

Quel dommage que nous ne soyons pas plus habitués à cette tournure ! Grand merci à l’auteur de rétablir la vérité linguistique.

Les Catilinaires / Amélie Nothomb.
209 p. – Albin Michel, 1995. – Réed. Librairie Générale Française (Le Livre de poche), 2010.

août
27

Le maître des estampes

Thierry Dedieu l’insaisissable a plus d’un tour de pinceau dans son sac. Presque aucun de ses albums ne ressemble à l’autre. Un prodige !

Thierry Dedieu - Seuil Jeunesse.

Thierry Dedieu - Seuil Jeunesse.

Ce livre-ci est quasiment tout en lignes, peu coloré, comme tracé à la pointe du feutre. L’histoire reprend, en l’adaptant, le motif d’un conte zen dont je recherche encore les sources précises (voyez l’histoire du peintre et de l’empereur reproduite sur un blog consacré à ce genre littéraire). En résumé, un homme puissant exige d’un artiste ou d’un artisan un certain travail ; le client s’offusque du tarif, du délai exigé, du résultat très différent de ses attentes. Mais l’homme de l’art, en toute quiétude, lui fait la démonstration de la qualité de ce qu’il a fourni.

Ici, le puissant mandarin (représenté par un cochon) porte sur lui son opulence ; son visage est constamment froncé d’expressions d’envie, de suspicion, de contrariété. Désireux d’obtenir une estampe aussi magnifique que celle de son voisin, il passe commande auprès de l’artiste. Celui-ci, représenté par un renard, se tient humblement droit et montre un visage apaisé. Exigeant, impatient, directif, le client s’oppose au peintre, sage en ce qu’il a une idée juste de ce qu’il peut offrir.
Cette histoire parle évidemment de l’art du dessin. En premier lieu, il n’y a pas d’art sans écoulement de temps (et souvent aussi d’encre). Ensuite, le conte enseigne que le dessin est vraiment d’abord observation. A la première image du peintre au travail, on le voit regarder par une fenêtre. A la deuxième image, il ne quitte pas des yeux un écureuil. A la troisième, on le voit à sa table, sans voir ce qu’il fait. Le client, lui, n’adresse jamais un regard à ce qui l’entoure. Il ne peut pas voir ce qui occupe toute l’attention du peintre. Troisième enseignement du livre : l’art n’est pas tant dans l’oeuvre que dans la maîtrise du geste qui la produit. Voilà un merveilleux remède pour les artistes anxieux d’être dépouillés de leurs dessins et de leurs idées : de toute façon, le voleur n’aura jamais leur savoir-faire. Là est leur propriété unique…
De manière plus générale, le récit montre le travail sous un angle serein. Il ne néglige pas sa valeur (le dessin, ce sera six mois et cinq mille yens) ; il met en avant sa méthode : il faut parfois faire travailler sa tête avant ses mains. Quitte à ce que cela passe pour de l’inactivité. Le fruit du travail mûr sera la preuve d’une démarche parfaitement aboutie. Enfin, le livre souligne que dans la relation client-artisan, le client n’est pas le seul bénéficiaire. L’homme qui oeuvre doit aussi s’enrichir, apprendre de nouvelles choses. C’est ce que fait le peintre.

Et c’est visiblement ce qu’a fait Thierry Dedieu, qui fait suivre son histoire d’un carnet d’études où le lecteur peut admirer des écureuils, des écureuils, et encore des écureuils. L’auteur n’a pas épargné sa peine. A tel point qu’on ne doute pas que l’artiste, à force de peindre son sujet, imagine déjà son dessin dans l’animal vivant (c’est ce que traduit, pour moi, l’image de couverture : l’écureuil est déjà une estampe). Pas de doute, ce livre est une oeuvre de maître.

Le maître des estampes / Dedieu.
n.p. (54 p.) – Seuil jeunesse, 2010.

août
24

Un Otte de marque

Connaissez-vous Jean-Pierre Otte ? C’est dans La Grande Librairie, sur France 5, que j’ai entendu parler de son dernier livre – un peu étrangement (ou distraitement ?) sous-titré « roman » : Un cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes (Julliard). Lors de son interview télévisée, l’auteur a clairement affirmé la grande part de réalité des faits rapportés.Un cercle de lecteurs... - Julliard

Le sympathique brassage des idées sur la littérature (« Il s’y disait, semble-t-il, des choses considérables », p.15), l’éclectisme des ouvrages évoqués dans ce récit (pas de moins de vingt titres aux seules pages 16 et 17, ce qui explique la présence d’une bibliographie de quatre pages en fin d’ouvrage) retiennent presque évidemment l’attention.
Mais au-delà de toute cette matière, qui s’accompagne de nourritures plus terrestres et non moins appétissantes, il faut signaler l’art du portrait à l’oeuvre dans ce livre. Jean-Pierre Otte a le chic pour dépeindre tel ou tel, le ou la croquer – littéralement, car les rencontres souvent sont liées à quelque agape. Ces personnes (personnages ?) enrichissent le livre, l’emplissent de leur présence – à l’image de Medhi Mansour, l’homme « de si peu de poids qu’un coup de vent d’autan aurait pu l’emporter », mais sans qui rien n’aurait été écrit. Pour être parfois caricaturés, ces individus de chair et de papier ont droit au changement : celui qu’on appelait Popaul sans beaucoup de considération devient (redevient) Pol-Émile, au dévoilement d’un peu de son passé ; Richard Brars, « grand gaillard barbu », révèle une délicatesse insoupçonnée à vivre dans une cabane perchée dans un arbre ; Marie-Ange (amie d’une membre du cercle) s’exprimant « sur un ton délié, à l’aise, assez affecté sans être désagréable » souffre de mythomanie au point de faire peine… Ces personnages sont vivants, ils évoluent – notre regard évolue, comme celui de l’auteur.

En parcourant les actes de ce cercle philosophique et littéraire, tout lecteur y entre un peu. Merci, monsieur Otte.

Un cercle de lecteurs autour d’une poêlée de châtaignes / Jean-Pierre Otte
249 p. – Julliard, 2011.

A lire aussi, cet article plus détaillé de Claude Amstutz : http://lasciereveuse.hautetfort.com

août
15

Achille Talon, t.1 : Les idées d’Achille Talon cerveau-choc !

Titre complet : Les idées d’Achille Talon cerveau-choc ! ; tome 1.
Ce titre rappelle la toute première description que René Goscinny fit du personnage. Celui-ci avait demandé à Greg un gag bouche-trou pour le magazine Pilote, en 1963 : « Achille Talon, cerveau-choc, est un homme plein de bonne volonté, et doué d’un savoir puisé dans une encyclopédie… à laquelle il manquait pas mal de pages. Achille Talon n’en a cure ; sûr de lui, il n’hésite jamais à se jeter à corps perdu dans les situations les plus difficiles, avec une remarquable inefficacité. » (1)Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! - Dargaud

1ère édition : Dargaud, 1966. 46 pages.
Type : planches de gags.
Personnages : Achille, Hilarion Lefuneste, Vincent Poursan, le major Lafrime, Virgule de Guillemets, sa camériste Hécatombe + deux enfants anonymes (des voisins ?).
Notons qu’Achille Talon semble disposer des services d’une aide-ménagère, Madame Hibon, qui apparaît à deux reprises dans ce recueil.

Gags récurrents :
- leurs titres. Ils font l’objet d’une reprise anaphorique : Idée frappante, Idée qui fait du chemin, Idée tordue, Idée sur mesures…
-
les deux enfants se posent une question ou s’adonnent à une activité, et Achille Talon se mêle de leur fournir des explications et/ou des moyens supplémentaires dans leur entreprise. Ce qui provoque quasi immanquablement une catastrophe. Ces deux enfants n’apparaîtront plus : le courrier des lecteurs de Pilote révéla qu’Achille Talon plaisait davantage aux grands adolescents ; les deux mouflets n’étaient plus indispensables (2).

Gags reposant sur une mise en abyme : page 46. De la première vignette (un luxueux fauteuil vide) à la dernière (Achille vociférant), l’auteur s’amuse à imaginer un personnage conscient – jusqu’à la rage – d’être observé par le lecteur : « Vous avez bientôt fini de me dévisager ?? »

Avec cet album, les bases sont posées. Greg a créé un nouveau personnage, à partir – il ne s’en cache pas – d’un héros de la prime bande dessinée tombé dans l’oubli, Monsieur Poche de Saint-Ogan : il en a le complet trois pièces, le petit chapeau, la canne et surtout la faconde. Achille est déjà incorrigiblement bavard, je-sais-tout, et belliqueux vis-à-vis de qui fait de l’ombre à son ego. On voit déjà Talon lire Les Pensées de Pascal (« Mauvaise idée » p.23 ; « Idée commerciale » p.21), ou envoyer un vendeur de brosses sur les roses (p.21).
Chose amusante et révélatrice de la parution des gags dans un hebdomadaire, l’auteur n’hésite pas à faire des clins d’oeil à l’actualité : Achille Talon dérègle son téléviseur en regardant la 2e chaîne (créée, comme lui, en 1963 !).
Les allusions au monde de la presse et à la bande dessinée en général sont au rendez-vous. Dans l’ « Idée qui date », un enfant achète un magazine hybride, mélange de Tintin (dont Greg fut rédacteur en chef entre 1965 et 1974) et de Spirou, « Spitin ». Mais, plus significatif encore, Greg fait de son personnage un anti-héraut du neuvième art.

Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! - p.16.

Les idées d'Achille Talon cerveau-choc ! / Greg (Ed. Dargaud).

Voilà un bourgeois faisant preuve d’une indéniable « achillité » (« Avalanche d’idées », p.12). A suivre, bien entendu !

______
(1) Source : Wikipédia.
(2) Benoît Mouchart, Michel Greg : dialogues sans bulles. – Dargaud (Portraits), 1999. – p.45.

mai
04

Le dernier Jardin

Le dernier livre d’Alexandre Jardin n’est pas l’oeuvre d’Alexandre Jardin (l’auteur du Zèbre ou de Fanfan), mais l’expression de la colère d’un fils de, et d’un petit-fils de.

Le grand-père d’Alexandre Jardin fut le directeur de cabinet (et l’ami) de Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy. Jean Jardin était aux manettes de l’Etat lorsque fut ordonnée la rafle du Vél’ d’Hiv’ (16-17 juillet 1942) ; mais il est apparemment délicat d’évaluer son degré d’implication dans l’événement (on ne trouve pas ou peu la signature de Jean Jardin dans les Archives Nationales). ll mourut en 1976, sans avoir été inquiété par le moindre procès.

Voilà les faits historiques. Maintenant, les faits littéraires. Jean Jardin apparaît dans plusieurs livres. Deux signés par son propre fils, Pascal Jardin – père d’Alexandre – : La Guerre à neuf ans (Grasset, 1971) et Le Nain Jaune (Julliard, 1978). Le troisième par Pierre Assouline, Une éminence grise (Balland, 1986).
Puis vient celui d’Alexandre Jardin, se désignant lui-même comme l’intrus de la liste, l’obus visant l’anéantissement des mythes échafaudés par les précédents. Car le problème d’Alexandre Jardin est là, finalement : il n’y a pas de secret de famille, il y a mystification de famille. L’auteur dénonce un angle de vue sur l’Histoire trop étroit, mais aussi trop beau, pour laisser la place à la moindre question.

Ce livre n’est pas un documentaire historique, même s’il est d’une portée propre à intéresser la France entière (et à susciter des commentaires désobligeants… Il est déjà détesté).
Il présente la chronologie du doute qui progresse implacablement dans un esprit. Alexandre Jardin y évoque sa double vie (« Je suis plusieurs. Gai de façade, lesté d’ombres », p.105), digne descendant de sa lignée (joyeux littérateur, donc) mais instructeur d’un procès silencieux. De sincères faux-semblants en somme, au coeur desquels l’amour filial et l’exigence de vérité s’affrontent, ravageant la conscience à coups d’orages. Des souvenirs de rencontres plus ou moins flous, des phrases distinctes suivies d’interprétations imprécises : tout cela est consigné par un homme qui souhaite mettre un ordre définitif à ses affaires intérieures.
L’émotion d’Alexandre Jardin est telle que son écriture sort comme un diable de sa boîte : des questions fusent et reviennent comme des ressorts spiralés. On ne compte pas les « comment » et les « pourquoi » émaillant ce texte passionné, bouillonnant de trop-pleins, ressassant sans jamais pourtant exactement répéter. Alexandre Jardin fomente des expressions explosives, il invente presque des mots pour plier enfin ses phrases à ce qu’il ressent – et pas à ce qu’il voudrait ressentir, en repeignant le réel en rose. En l’occurrence, il le repeint en vert-de-gris, en marron, en croix gammées. Mais s’il noircit le tableau, n’est-ce pas pour rendre compte d’une certaine souffrance ? Très personnelle, et néanmoins réelle ?

Nous, qui avons lu certains ou tous ses romans (ses autres livres, ceux d’avant), nous nous sentons un peu bêtes de n’avoir pas imaginé combien Alexandre Jardin devait avoir mal à la vraie vie, pour offrir à ses lecteurs de si grands bouquets de fleurs bleues…
Ce livre est le journal d’une désillusion, d’un chagrin d’amour viscéral. Il soulève le masque de la littérature consolatrice, honnête camoufleuse des pires sentiments. Peut-être qu’Alexandre Jardin s’est monté la tête en essayant à tout prix de (se) convaincre de la culpabilité de son grand-père. Peut-être pas. Le doute est légitime ; la douleur également. Et en attendant, le livre attire notre attention sur la cécité généralisée qui fait office de bonne foi (la France, antisémite ? Voyons…). Peut-être voulait-il rétablir la vérité historique – et là, le but n’est sans doute pas tout à fait atteint (il eût fallu moins centrer le propos sur les blessures personnelles et leur évolution) – ; quoi qu’il en soit, le livre d’Alexandre Jardin fustige tous les aveuglements. Ce que nous ne voulons pas voir brouillera la vue de ceux qui nous suivront…

Des gens très bien / Alexandre Jardin. – 297 p. – Grasset, 2011. – (18€).

Note : la force de frappe du contenu n’a pas gommé les passagères faiblesses du correcteur. Deux coquilles – corrigées par un autre lecteur avant moi, dans l’exemplaire de bibliothèque que j’avais entre les mains – sont visibles à l’oeil traqueur : « il fallait avair (sic) perdu la boule » (p.56) ; « Je ne dis rien, attends glacé aux moelles et finirai pas (sic) sortir dans la rue… » Cela arrive même à des éditeurs très bien.


mar
06

On ne sait pas tout

La maison d’édition des Rêveurs n’était certainement pas dans la lune en osant aller jusqu’au bout des paradoxes sortis de l’imagination (épaisse et tordue) de Manu Larcenet. Auteur d’une bonne cinquantaine d’albums de bande dessinée, ce dernier dispose d’un nom bien assis, avec lequel il peut signer à peu près n’importe quoi. L’ouvrage éminemment remarquable dont il va être question dans cet article relève précisément de cette catégorie – le n’importe quoi. Peu de gens savent qu’on peut publier de l’humour crasse dans les plus élégants des livres. Imaginez qu’on vous offre dans un luxueux écrin, un collier de crottes de bique : inutile de dire que cela fait son petit effet. Le résultat est trop savoureux pour être passé sous silence.

Dos toilé couleur lie-de-vin, couverture de carton très rigide avec de faux coins dans les bleu-vert, le bouquin approche les quatre centimètres d’épaisseur. Toutes les pages de riche papier blanc cassé ne sont pas numérotées, comme les planches des livres de sciences d’antan. La typographie pleine de distinction (de la famille des elzévirs, dirait-on) se fend de lettrines, de fleurons, de couillards et autres culs-de-lampe (ces marqueurs de fin de paragraphe dont le nom même a de quoi divertir extrêmement l’auteur). C’est bien à une simili-encyclopédie que nous avons à faire – sous-titrée, qui plus est. 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux. Voilà qui est d’une exactitude désarmante.
Ce sont les dessins, raconte Manu Larcenet lui-même, qui ont tout occasionné. Une horde furieuse de personnages disproportionnés, de tronches méconnaissables, de gribouillages aux silhouettes tout juste intelligibles envahissaient ses carnets de croquis. Il s’est finalement amusé à leur donner un sens, en se pliant à un exercice d’écriture relativement imprévisible, conduisant le lecteur à rire jaune, à grincer des dents, ou encore à plonger dans les limbes noires d’un humour douteux (mais ô combien jouissif).

  • Certains articles ont la sagesse concise et rodée des brèves de comptoir :« Peu de gens savent que fumer des cigarettes tue. En même temps, je vois pas bien ce qu’on peut en faire d’autre… On ne va pas les manger ou se les glisser dans le rectum, tout de même » (Figure 60). L’auteur atteint par moments des vérités déconcertantes : « Peu de gens savent que, lorsqu’ils deviennent aveugles, les chiens d’aveugle doivent se démerder tout seuls » (Figure 142).
  • D’autres évoluent dans l’absurde selon un patient crescendo, comme celui de la figure 90 : « Peu de gens savent que l’alpiniste français Jean-Edmond Visantain a été l’initiateur du courant « réaliste » de ce sport. » L’effet de surprise initial est prolongé et amplifié par des exemples de plus en plus extravagants : « Visantain et son équipe grimpèrent de nombreux sommets réalistes, notamment celui du toboggan McDonald de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) (…). Dans la foulée, ils s’attaquèrent à l’ascension du parking aérien d’Auchan-Vélizy 2 (Yvelines)… » On voit dans cet exemple que la drôlerie repose, entre autres, sur le choix des noms de lieux, exotiques parce que tout droit sortis des fonds de terroir (dans quel autre livre entend-on parler de Thorigné-en-Charnie, de Soulgé-sur-Ouette ou de Chéméré-le-Roi, trois villages du département (méconnu) de la Mayenne ?), ainsi que sur les noms des personnages. Les hommes de nationalité française sont systématiquement des Jean-quelque chose (Jean-Christophe Bidasse, Jean-Didier Cloutier, Jean-Claude Petibillet, et al.).
  • L’inattendu se mêle régulièrement à l’inavouable – à ce qu’on n’oserait jamais dire, même si on le pensait : « Peu de gens savent que l’idée reçue selon laquelle les autruches enfouiraient la tête dans le sable afin de ne pas voir le danger est une grossière imposture. Soyons sérieux, si l’autruche enfouit sa tête dans le sable, c’est uniquement dans le souci de cacher sa tronche immonde d’oiseau raté » (Figure 116). Si Monsieur Cyclopède s’était intéressé au savoir et non au savoir-vivre, voici le genre de propos qu’il aurait pu écrire : « Peu de gens savent que si l’on observe attentivement la structure moléculaire d’un morceau de dioxyde de silicium au microscope à balayage électronique, on s’emmerde rapidement » (Figure 122).

Ce bouquin ne saurait être mis entre les mains que d’amis choisis. On ne peut pas rire avec tout le monde. Et le narrateur de ces leçons de choses déroutantes en prévient le lecteur dès la figure 9 : « Peu de gens savent qu’il est d’usage, dans ma famille, de donner de charmants surnoms aux aïeux pour que les plus jeunes se repèrent dans l’arbre généalogique touffu qui fait la fierté de nos dimanches après-midi. Evidemment, il y a toujours quelques rabats-joie pour trouver ça stupide et puérile. Et ce sont toujours les mêmes, comme mamie Clito ou papy Trouducu. »

Peu de gens savent : 169 révélations fondamentales permettant aux imbéciles d’appréhender le monde avec un minimum de sérieux / Manu Larcenet
324 p. – Les Rêveurs, 2010. – (28€).

fév
07

Une tournure rien moins que cavalière

Cavalier Vert (Bragelonne)L’heroïc fantasy a le pouvoir de faire voyager son lecteur dans le temps, dans l’espace, dans le surnaturel – et aussi dans les arcanes de sa langue.

Usant à bon escient d’un vocabulaire pointu, l’américaine Kristen Britain manie les résurgences de professions et de techniques anciennes pour amener doucement son lecteur dans le Moyen-Âge forestier sorti de son imagination. Un talent sans doute partagé par bien d’autres auteurs de sagas, mais également indispensable aux traducteurs. C’est Claire Kreutzberger qui s’est chargée, pour les éditions Bragelonne, de transposer Cavalier Vert au pays de Molière. La chose ne dut pas être aisée ; mais à l’image de l’héroïne de ces romans, valeureuse au point d’oublier telle ou telle recommandation, la traductrice a osé, à maints endroits, soumettre le sens de ses phrases à une expression aux us singuliers – si singuliers, que le dictionnaire de l’Académie Française note à son propos qu’ « il est bon d’éviter cette façon de parler, à cause de l’équivoque qu’elle entraîne. »

  • Voici un exemple, extrait de La Première cavalière (deuxième tome de la série), p.82-83.

Josh, un jeune messager, entre dans la pièce où se trouve le roi ; il s’écroule devant lui plus qu’il ne s’agenouille, et bafouille ce qu’il a à dire. Larenne Stèle, capitaine des Cavaliers Verts présente durant cette scène, se sent un peu responsable des imperfections notables de l’attitude du garçon, pourtant sous les ordres d’un dénommé Gerad. « Plus tard, elle parlerait à Gerad des manières rien moins que gracieuses de Josh en présence du roi. »
Heureusement, dans cet exemple, l’appréciation de Larenne Stèle intervient après les maladresses de Josh : le lecteur ne peut donc se méprendre sur l’élégance du garçon. L’expression est bel et bien négative : Stèle ne le trouve nullement gracieux.

  • Deuxième occurrence, toujours dans le même ouvrage, p.290.

Le Cavalier Vert Alton D’Yer est prisonnier d’une forêt maléfique peuplée de créatures d’une extrême sauvagerie. Le voilà face à face avec « un énorme félin (…). Par sa silhouette et sa couleur de pelage, l’animal ressemblait à un couguar, mais il était au moins deux fois plus gros qu’un mâle de taille moyenne, et il y avait aussi d’autres différences rien moins que subtiles. Ses moustaches étaient d’épaisses épines barbelées… »
Le lecteur scrupuleux lira peut-être le paragraphe deux fois ; l’impatient, quant à lui, se raccrochera au mot « différences » et s’empressera de les découvrir, se moquant peu ou prou du fait qu’elles soient subtiles.

Ne culpabilisons pas de ne point comprendre ce « rien moins que » : cette expression fait l’objet de controverses grammairiennes depuis des siècles (un résumé d’une grande clarté se trouve sur le site de l’éditeur Linguatech) !
« Rien moins que est essentiellement négatif et signifie : « nullement » : il n’est rien moins qu’un héros = il tout plus qu’un héros, il n’est nullement un héros » explique M. Grevisse (Le Bon usage, 3e éd. – Duculot. – § 592, rq.2). « Rien de moins que donne à la phrase un sens positif et signifie « pas moins que » (…). Cette distinction est loin d’être toujours observée : rien moins que est souvent employé dans des phrases de sens positif (…). On le voit, les deux locutions se trouvent mélangées au point qu’il devient impossible de les discerner. »

En braves lecteurs que nous sommes, nous avons l’intelligence de nous faire une idée du sens de cette expression en fonction de son contexte ; mais avouons qu’il valait le coup de vérifier sa véritable acception. Merci à Claire Kreutzberger de s’être aventurée sur ce champ de bataille linguistique !

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