Mar 10

La période blonde

Couverture du roman Blonde de J.C. Oates

Éd. Stock, 2000

Pas sûr que Blonde soit la porte d’entrée idéale dans le monde vu par Joyce Carol Oates. Mais le nom de cette romancière américaine revient plus que souvent dans les conversations en médiathèque ou en librairie. À un moment donné, il faut y aller : pousser la porte du cabinet du château de Barbe-Bleue, se laisser fasciner, être effaré(e), se perdre.

Le nom de cette blonde, tout le monde le connaît. Qui elle était, sa personnalité, personne. Même pas elle-même. Nous, bêtement sous le charme, ne pouvons que plaider coupables : complices dans la société de consommation artistique, acteurs de la starification, nous voilà amenés à contempler les désastres causés par notre idolâtrie…

Livre épouvantable écrit avec une lame de rasoir & comme s’il y avait urgence avant que le sang ne sèche, Blonde est un pavé dans la mare des illusions de la célébrité.

Blonde / Joyce Carol Oates ; trad. de l’anglais (États-Unis) par Claude Séban – 850 p. – Stock, 2000 (Livre de Poche, 2013 – 10,90€).

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Juil 22

Ex libris

cc Pexels / Pixabay

Faire le tri dans ma bibliothèque : voilà ce que j’ai entrepris en ce matin d’été. Les raisons d’éclaircir les étagères sont multiples. Le charme persistant de La magie du rangement de Marie Kondo et un déménagement vers un plus petit espace que le précédent l’ont emporté sur mon rêve d’une demeure où des rangées de livres constitueraient le plus sûr des soutènements.

Mais de l’idée à la réalisation, le chemin est semé d’embûches. Bénédicte Régimont le résume parfaitement dans le titre de son article : « Pourquoi est-ce si difficile de jeter des livres ? »
Il est temps de voir les choses en face : j’ai du mal à admettre qu’un livre n’a que peu ou pas de valeur en soi. Pourtant, il ne fait pas de doute que la vraie richesse se trouve dans les mots, les idées ou les émotions qu’ils véhiculent, et surtout dans l’impact plus ou moins durable que ces contenus ont sur nous. Les livres présentent donc un intérêt intellectuel et sentimental. Mais dans l’un et l’autre cas, l’échelle de valeurs est strictement personnelle, voire intime. Certains livres font office de marqueurs spatio-temporels dans nos vies – mais franchement, qui cela peut-il intéresser, à part nous-mêmes ?

Preuve en sont les ex-libris que j’ai redécouverts dans la plupart des livres dont j’entendais me séparer. Enfin… Je ne sais si de sobres mots écrits en pattes de mouche sur les pages de titre peuvent être qualifiés ainsi (puisqu’il s’agit, en bibliophilie, d’une gravure personnalisée). Disons qu’en plus d’une marque d’appartenance (mon nom), mes ex-libris mentionnent systématiquement la date et le lieu d’achat/de réception (dans le cas d’un cadeau). Parfois, je me suis fendue d’une annotation sibylline – sans doute des énigmes posées à mon moi futur…

J’ai manifestement cherché à fixer le souvenir de certaines personnes. Exemple sur la version de poche du Jour des fourmis de Bernard Werber :

En pensant à L*** et sur les conseils de S***, un collègue

De fait, si je pense savoir de quel L*** il s’agit (encore que je connaisse plusieurs individus portant ce prénom), il m’a fallu du temps pour faire émerger de ma mémoire quelques éléments à propos de S***.

La Révolution des fourmis du même auteur, acheté un an plus tard, porte la mention suivante :

Je vais mieux

Intéressant que l’achat d’un livre témoigne de ma bonne santé (financière, à tout le moins). D’autres notes témoignent d’une incapacité à ressortir les mains vides d’une librairie :

Chez *** (NDR : nom du magasin), S*** m’a fait un grand discours

S’agissait-il de louanges à propos du livre lui-même (une remarquable bande dessinée de Lewis Trondheim et Sergio Garcia intitulée Les Trois Chemins), ou simplement du signe de ma faiblesse (j’aurais acheté quelque chose pour me soustraire à une logorrhée univoque) ?

Curieux voyage dans le temps permis par ces tatouages. L’idée était plaisante. Mais j’en ai fini avec le stylo à bille, dont la marque indélébile n’autorise plus la moindre circulation. Mes prochains ex-libris – si j’en appose – seront des étiquettes à peine maintenues à la colle blanche… Des papillons tout juste posés sur mes étagères, et prêts à reprendre à tout moment leur envol.

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Sep 22

Je parle, donc je réfléchis. (Dans l’idéal.)

Ne me dites plus jamais bon courage. Ventana éditionsTiens, tiens : un livre de psychologie du langage. Est-il bien prudent de se lancer dans pareille aventure linguistique ? Allez, cela dure moins de 200 pages. Et ce n’est pas si linguistique que cela.
Loin d’être un cours magistral de sémantique, le livre de Philippe Bloch ressemble à un recueil d’articles de sociologie composés pour un large public. L’auteur (par ailleurs chroniqueur dans la presse papier et radiophonique) se pose avant tout comme un observateur, invitant son lecteur à s’écouter parler davantage. Et cela fonctionne. Après avoir lu le chapitre 2, vous ne pourrez plus prononcer l’adjectif « petit » de la même façon. Le chapitre réservé à l’adjectif « gentil », globalement employé par antiphrase aujourd’hui, ne fait pas moins mal. « Bon courage », si vous employez souvent cette expression et que vous entreprenez de lui trouver une remplaçante.
Toutefois, en cherchant l’efficacité, Philippe Bloch fait souvent usage de raccourcis. Et la « parisianité » du point de vue n’est pas toujours discrète. Les envolées pro-Américaines m’ont également désappointée. Sur ce sujet, j’aime mieux l’approche humoristique du Comte de Bouderbala.
Pour résumer, Philippe Bloch a écrit une sorte de pamphlet, personnel, à l’encontre de la société française. C’est un livre plaisant, mais pas indispensable ; il resterait beaucoup à écrire pour que chacun puisse reconsidérer ses propres façons de parler. Finalement, c’est Gandhi qui résume cela le mieux :

« Vos croyances deviennent vos pensées
Vos pensées deviennent vos paroles
Vos paroles deviennent vos actions
Vos actions deviennent vos habitudes
Vos habitudes deviennent vos valeurs
Vos valeurs deviennent votre destinée. »

Ne me dites plus jamais bon courage ! Lexique anti-déprime à usage immédiat des Français / Philippe Bloch -141 p. – Ventana, 2014 (10 €).

Sep 15

S’entendre avec des parents sourds

Les mots qu'on ne me dit pas. - Stock, 2014.

CODA (Child Of Deaf Adults) : c’est le sigle sibyllin qui désigne, de façon relativement courante, les enfants entendants de parents sourds.
Aucun signe extérieur ne permet de les reconnaître, mais ils existent. Ils vivent entre deux langues, entre deux cultures, entre deux perceptions du monde. Les témoignages les concernant ne sont pas légion, et encore moins publiés dans une maison d’édition généraliste.
Véronique Poulain décrit, avec une franchise directement héritée des Sourds, les hauts et les bas de sa relation avec ses parents. Pas de fioritures de style ; de la sincérité, la volonté manifeste d’exprimer un ressenti de façon transparente. Et tant pis si cela peut blesser ; c’est la vérité de Véronique Poulain, personne ne peut lui dire qu’elle a tort.
De même que l’auteur dit avoir constamment oscillé de la colère à l’amour en passant par la honte, de même les lecteurs hésiteront entre pitié et admiration, non sans faire face à un certain embarras.Le livre pose de nombreuses questions de communication et d’éducation ; dans notre société où tout un chacun doit être un champion de la parentalité, voilà un ouvrage finalement rassurant, même s’il évoque bien des difficultés.

Les mots qu’on ne me dit pas / Véronique Poulain – 139 p. – Stock, 2014 (16,50 €).

Août 16

Une Milady peut en cacher une autre

miladydewinter01Alexandre Dumas, en garde !
Publié il y a 170 ans, le roman des Trois Mousquetaires peut se vanter d’avoir une fière descendance artistique. La bande dessinée d’Agnès Maupré dont nous allons parler, centrée sur l’ennemie des mousquetaires, fait partie de cet héritage, et l’enrichit véritablement.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une adaptation. Certes, l’apparence physique du personnage de Milady de Winter (lire l’excellente page sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux), ses faits et gestes, et de façon très générale, sa venimosité émanent directement de Dumas. Mais Agnès Maupré semble avoir adopté une posture à la Kirikou (« pourquoi est-elle aussi méchante ? »). Parler de réhabilitation est peut-être un peu fort ; rétablissement d’équilibre, sans aucun doute. Ce diptyque est une relecture, une variation, une exploration (quelle mère a bien pu être Milady ?). C’est un recadrage : on se repasse le film mais en changeant de point de vue. Ce changement de perspective souligne le rôle et le tempérament de chacune des femmes du roman : Milady bien sûr, mais aussi sa pitoyable servante Ketty, l’infortunée Constance Bonacieux (aïe, la vertu ne fait pas faire de vieux os), la gironde Anne d’Autriche.

C’est ainsi qu’une lumière nouvelle est projetée sur les événements provoqués par l’espionne de Richelieu, une clarté crue, qui ne conduit pas à excuser (c’est une meurtrière, tout de même) mais qui porte à comprendre quelles peuvent être les effroyables conséquences des blessures de l’amour-propre. Milady de Winter incarne la vengeance au féminin, une vengeance particulièrement patiente et souvent assouvie avec les armes de la séduction.

Autant vous dire tout de suite que l’univers n’est pas très gai. Les compères d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sont plus blafards que gouailleurs – et ce n’est pas uniquement dû au choix du noir et blanc (pour toute précision sur le style graphique, rendez-vous sur BD Zoom). Comme décapés, certains de leurs actes redeviennent ce qu’ils sont : des goujateries. Et oui, on peut être mousquetaire du Roi et un peu mufle sur les bords. D’aucuns qualifieraient hâtivement ces deux BD de féministes : mais non. Réalistes. Le rôle des femmes et leur image dans les oeuvres d’art sont évidemment tributaires de l’époque qui les voit naître. Dumas était un homme du XIXe décrivant la société du XVIIe : les femmes ne pouvaient guère être que des modèles de vertu ou des suppôts de Satan (ou, entre ces deux extrêmes, des objets plus ou moins jolis et utiles). Au XXIe siècle, on peut faire preuve de plus de nuance. Et derrière le personnage pernicieux de Milady de Winter, on voit plus nettement le visage d’une femme complexe, écorchée vive, qui a dû apprendre à se faire justice elle-même au risque de la sauvagerie.

Milady de Winter : tomes 1 et 2 / Agnès Maupré. – 134 et 141 p. – Ankama éditions (coll. Araignée), 2010 et 2012 (14,90€ et 15,90€).

Jan 05

Bonnes résolutions : tchèques !

jardinier-afficheLa perle du moment est un film. Un film d’animation – ou plutôt un programme de deux courts-métrages, sorti en 2012 : Le jardinier qui voulait être roi. Vlasta Pospíšilová et David Súkup (tous deux tchèques) proposent une adaptation de contes figurant dans le recueil Fimfarum, de l’écrivain dramaturge Jan Werich (1905-1980). Le texte est traduit par Bertrand Schmitt, et interprété par André Wilms, excellent narrateur.
C’est surtout le second court-métrage, La raison et la chance, qui a retenu mon attention. Non pas que le premier, intitulé L’histoire du chapeau à plume de geai, soit inintéressant, loin de là ! Leur association est même des plus judicieuse, abordant à eux deux les délicates questions du pouvoir et du bonheur.

Le bonheur… L’obtient-on à force de réflexion, ou grâce à un coup de pouce du destin ? (Nous sommes à une période de l’année où l’on s’adresse moult voeux : sont-ce des voeux-attente-espérance, ou des voeux-volonté ?)
Le site des Enfants de cinéma a réalisé une fiche détaillée passionnante, à laquelle il est superflu d’ajouter un mot. Je dirais juste que la touche des personnages (marionnettes au physique tout sauf lisse, cela change un peu), la joyeuse imperfection des décors bricolés, l’humour des dialogues et des situations ne font surtout pas perdre de vue la profondeur philosophique du message. Quel délice, de voir personnifier la Chance en un jeune musicien hippie, et la Raison en un vieux petit informaticien !
Une heure de votre temps, c’est tout ce qu’il vous faut pour découvrir ces trésors, au-delà de préjugés stupides qui vouent le cinéma d’animation à un public âgé de six ans. Ces contes-là peuvent certes être vus par les plus jeunes ; mais ils seront pleinement appréciés par des adultes – ces grands enfants, à qui il faut souvent raconter des histoires pour leur faire comprendre ne serait-ce qu’une once de vérité…

Le jardinier qui voulait être roi / Vlasta Pospíšilová et David Súkup ; avec la voix d’André Wilms. 1 DVD (1h05). – Lardux Films, 2012.

 

Juil 10

Achille Talon, t.12 : Tout feu tout flamme

Titre complet : Achille Talon au coin du feu… ; tome 12.TALON12Aucoindufeu
La couverture représente un poste de télévision des années soixante, avec écran aux coins arrondis et boutons de réglage. Dans un décor comparable à ceux des émissions de l’époque, Achille prend une pose type Pierre Bellemare, nous pointant du doigt dans une attitude préventive. Greg nous avertit : sa bande dessinée a des choses à nous dire sur nous, société contemporaine. Nous nous croyons à l’abri non loin de nos âtres. Mais Achille, observateur zélé, nous enjoint d’être vigilants !

1ère édition : Dargaud, 1975. 47 pages.
Type : planches de gags (doubles pages).
Personnages : Achille, Papa Talon, Vincent Poursan, Hilarion Lefuneste, Virgule de Guillemets, le médecin d’Achille, un commercial itinérant, des policiers.

On notera l’extrême virtuosité calembouresque des titres de chaque gag de cet album. Il faut parfois les lire à voix haute pour en percer le sens.

 

Gags reposant sur une mise en abyme :
– Lefuneste prend du recul par rapport aux observations d’Achille (« Plus renversant qu’aux quilles », p.14) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

– Achille ne cesse de se penser comme personnage livresque, ce qui lui fait dire à Lefuneste : « C’est incroyable. Vous n’étiez déjà pas beau, mais là, vous devenez franchement impubliable ! » (« Pfff », p.22).
– Les noms de code des extraterrestres débarquant sur le crâne d’Achille font référence à une célèbre bande dessinée de Gotlib (« Cause-mots note », p.24) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

Le rédacteur en chef de Polite (le journal où travaille Talon) ne fait qu’une apparition (muette) dans une vignette, p.43.

Gags récurrents :
– au sujet du nez d’Achille (qui, paraît-il est gros). La planche « Prédesti-nez » commence de la façon la moins originale, puisque c’est Lefuneste qui exprime cette fallacieuse insinuation (p.4).
– au sujet de la passion paternelle pour la bière. Alambic Dieudonné Corydon Talon est prêt à renoncer à des vacances (« D’houblon l’épris », pp.6-7), à battre des records dignes des fêtes de la bière les plus allemandes (« Hein ! Siphon, fond fond… » pp.12-13), à courir les commerces en pleine nuit (« Dans les cas nets, chacun pour soif », pp.26-27), à prendre le volant dans un état qu’on n’ose même plus qualifier d’ébriété (« Le bravache va, lié, du ciel », pp.30-31). Il consomme de la Blurps, de la Hops, de la Hips (ou du moins un succédané de Hips).
– au sujet des gendarmes, lesquels peinent à faire respecter l’ordre public avec des administrés comme les Talon (notamment dans « Compublicité de meurtre », p.39)
– au sujet des commerciaux démarchant à domicile. Autant Achille aime étriller les vendeurs de brosses, autant il s’emploie à redonner confiance à un vendeur d’assurances (« Fou à lier de discorde » pp.34-35).

Gags reposant sur la connivence avec le lecteur :
– À plusieurs reprises, Lefuneste se pose en commentateur des actes d’Achille. Sans s’adresser directement aux lecteurs, il est dessiné de face et fait une sorte d’aparté : « Je le craignais : pour être cui, cui, c’est en effet plus que cui cui. » (p.17) ; « C’est tout de même extraordinaire, une mauvaise foi pareille devant les lois de l’existence. Allez, bon, nous y voilà. Même pas de suspense. » (p.18)

Dans cet album, le lecteur notera la forte présence du Papa Talon, qui tour à tour fait l’objet d’un gag ou sert d’accompagnateur à quelque lubie d’Achille.
Il percevra surtout un certain nombre de piques à l’égard des braves citoyens des années 1970. La publicité fait par exemple l’objet de critiques non dissimulées (face à Poursan, Talon pose ses conditions : « Ne me demandez pas de répandre ces infâmes mensonges commerciaux qui font rougir notre époque jusqu’au maoïsme ! », in « Qui n’a pari  ? », p.44). Est plus largement fustigé le consumérisme, à grands renforts de gadgets idiots comme une balance automatique en libre-service ; soulignons que sous prétexte d’expérience, notre bon Talon se fait tout bonnement avoir (« Je n’ai pas glissé une grosse pièce dans une petite fente pour prêter à rire ! », in « Incident qu’on put taire », p.21). Une certaine pression sociale fait succomber les personnages au mimétisme : l’été vient, il faut partir en vacances (« D’houblon l’épris », p.6) ; Lefuneste est atteint de ballomanie, apparemment courante à l’époque (« Souffler n’est pas jouer », p.10). Dans l’ensemble, c’est le principe de la manipulation du prochain qui se trouve dénoncé (Talon croit fumer autre chose que du tabac, car c’est ce que Lefuneste a suggéré dans « Pfff », p.22).
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que distinctions et décorations ne soient tenues qu’à peu de prix : à deux reprises, par la bouche de Lefuneste, Greg les qualifie de « hochets » (dans la 2ème case de « Ce faux toc graphique fut ta faute, o gras fi ! », p.28 et dans la 7ème case de « Eh ben ! Belle loterie ! »). Et pour terminer, c’est sans aucun doute le poids du regard d’autrui qui contraint Achille à une politesse de pure façade, dans cette merveille de gag ironique, sans parole, intitulé « Laid, ce croc rit » (p.47) :

Extrait de Achille Talon au coin du feu / Greg (Dargaud)

Ultime information : la chanson dont Achille cite le début dans la dernière case de « Faut-il qu’alors qu’un duel est de l’art ils rient ? » (p.33) s’intitule « Je n’donnerais pas ma place ». Elle fut interprétée par Danielle Darrieux, dans le film « Un mauvais garçon » (1936). Je vous laisse en découvrir les paroles, et leur indéniable lien humoristique avec l’image…

 

Avr 22

Pour jouer la carte Miyazaki

Miyazaki_cartographiePas de roman, en ce moment, sur ma table de chevet. Mieux que ça : toutes les histoires des films de Miyazaki en un seul livre. Si si ! C’est possible !

Rédigé sans chichis (mais avec quelques coquilles qui font un peu mal aux yeux, hélas), l’ouvrage me semble s’adresser aux amateurs souhaitant être éclairés (les spécialistes n’apprendraient rien qu’ils ne sachent déjà ; ils pourraient même être déçus par l’absence de bibliographie – et plus généralement par le fait que les auteurs citent peu d’autres essais, interviews et documents sur le sujet, pourtant prolifique).

Si vous avez aimé la plupart des films d’animation des studios Ghibli, alors vous serez heureux de découvrir cette mise en perspective, très soucieuse de respecter une volonté du maître : se concentrer sur les oeuvres plutôt que sur la vie du réalisateur. Chaque film fait l’objet d’une description détaillée de ce que chaque spectateur peut voir ; à ce propos, si vous n’avez pas vu l’un des films et que vous êtes allergiques aux gâcheurs (en anglais : spoilers), je vous conseille de ne pas tout lire.

La cartographie proprement dite est établie dans la seconde partie du livre. Les points communs des personnages, les motifs récurrents, les éléments composant la boîte à outils de Miyazaki sont listés et abondamment illustrés. Les auteurs auraient pu composer un dictionnaire des symboles miyazakiens – symboles puisés dans la mystique et la culture japonaises, et qui les alimentent en retour.

Un beau voyage dans le temps et l’espace de mondes imaginaires, en somme. Ce livre accompagne et prolonge parfaitement le plaisir que peut procurer le visionnage de plusieurs films à la suite – ce que la communauté de podcasts Freepod permet lorsqu’elle organise ses formidables Nuits au Max (au Max Linder, une salle de cinéma parisien renommée pour sa qualité).
Si, au détour des rayonnages de votre librairie ou de votre médiathèque préférée, vous rencontrez cette perle, saisissez-la. Offrez-vous un pur moment de rêve éveillé !

Hayao Miyazaki : cartographie d’un univers / Raphaël Colson et Gaël Régner. 357 p. – Les Moutons Électriques (coll. Bibliothèque des Miroirs), 2010 (29€).

Mar 09

Étonnante Tonje

Petite-terreur-de-glimmerdalÀ Glimmerdal, bourgade perdue dans les monts norvégiens, il n’y a pas d’enfants. Il y a même un gérant de camping qui les considère comme de la pollution. Mais il y a Tonje – la petite terreur -, la gamine de 10 ans la plus énergique de l’univers. Tonje que son père laisse libre et dont la mère observe la fonte des glaces, loin de Glimmerdal ; Tonje qui raffole des inventions casse-figure et du talent musical de Gunnvald, son parrain et meilleur ami. Lui, il a 72 ans.
Sans cette complicité à-la-vie-à-la-mort, pas d’histoire. Les acrobaties de Tonje nous amuseraient, mais on ne serait pas inquiets que Gunnvald ait un secret. On s’en ficherait un peu qu’un bête accident domestique envoie Gunnvald à l’hôpital. On s’en tamponnerait, que Tonje parvienne à réconcilier des gens qui ne s’étaient pas parlé depuis trente ans.

C’est le deuxième livre de Maria Parr (auteur de Cascades et gaufres à gogo, un roman d’amitié sans égal à mes yeux). C’est bien, qu’elle ne se presse pas à écrire, si chacun de ses livres peut avoir cette touche unique. Une touche qui doit un peu à Jean-Baptiste Coursaud, le traducteur, très doué pour donner un ton façon « Petit Nicolas » (je pense au style familier et frappadingue de son travail sur les romans de Kurt, d’Erlend Loe) ; mais les paragraphes, ponctués d’expressions devenues rares et sympatoches (dans ce livre, on peut être par exemple « fier comme un bar-tabac »), dégagent quelque chose d’affirmatif et de gentiment barjo.

L’histoire n’est finalement pas située précisément dans le temps : Tonje est une enfant d’hier ou d’aujourd’hui, peu importe. Vivre dans une vallée à laquelle on accède via un ferry, c’est comme vivre dans une île : on est séparé, autonome, on vit une temporalité propre. Côté espace, le lecteur en voit de grands : c’est la campagne, avec neige, vent et forêts. Mais pas de vaches hochant la tête et regardant passer des trains à heure régulière : le quotidien est sans cesse renouvelé par les idées effarantes, les rencontres, les grosses colères de Tonje. L’inverse de l’ennui, en somme. La construction du roman reflète le rythme effréné de la vie du personnage : trois parties, et dans chacune un bon petit paquet de courts chapitres avec des titres à rallonge (ce qui a souvent un effet comique).

Chez Maria Parr, les différents personnages ont leurs bons, leurs mauvais côtés, et la possibilité de se refaire si ça leur chante. Secondaires ou principaux, tous ont leur importance, aussi. Même Geir le goéland a un rôle à tenir. Mais bien sûr, l’intrigue repose majoritairement sur les caractères bien trempés de Gunnvald et de Tonje. Tonje, c’est la franchise, la réactivité. C’est l’indépendance (« Je la lâche le matin en espérant la voir rentrer le soir », dit son père, p.16). C’est une philosophie, une vision du monde et des gens. Et la capacité de foncer dans le paysage à deux cents kilomètres par heure. « Vitesse et confiance en soi », voilà sa devise. Gunnvald, c’est la misanthropie, mais aussi l’art, la bonne cuisine – le goût de la vie. Il ronchonne mais il ne quitte pas sa petite terreur des yeux.
L’auteur montre les correspondances qui existent entre ces deux phases de la vie que sont l’enfance et l’âge avancé. La plus jeune ne sait pas tout, le plus vieux a trop vécu et ne peut oublier. Elle parvient à dépeindre les aspects les plus sensibles de la rancoeur, faite de silence obstiné et de regrets inexprimables. Les sentiments de Gunnvald, énormes, mêlés, contradictoires, sont magistralement dépatouillés par le regard neuf de Tonje.

Le lecteur (adulte, en tout cas) se marre, puis sa gorge se serre, puis il se marre à nouveau. Dans ce chouette beau roman, c’est comme dans la vie.

La petite terreur de Glimmerdal / Maria Parr ; trad. du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. 277 p. – Thierry Magnier, 2012 (11,50€).

Fév 12

La foi, un 6ème sens ?

SensoriumLe résumé de l’éditeur dit : « foisonnant ». On aurait pu écrire « kaléidoscopique ».
Il faut dire que ce roman a plutôt la forme de miscellanées, dans lesquelles le récit (projeté sans sommation ou presque dans des époques et des lieux variés) alterne avec les pièces d’un dossier éclectique à dominante scientifique : schémas neurologiques, sociologiques, animaliers ; annotations chronologiques et biographiques ; petits précis de religion hindoue… Heureusement, l’éditeur a veillé à l’unité typographique de ces varia. Et l’histoire est intrigante.

L’héroïne, prénommée Durga, est une artiste qui ne perce pas vraiment et lutte avec une santé aléatoire. Sceptique d’un point de vue religieux et philosophique, elle a néanmoins accepté d’entendre les oracles prononcés à son sujet par un « lecteur » indien. De cet état de faits découlent toute l’écriture : qui Durga doit-elle croire ? Pourquoi a-t-elle tant de mal à concilier l’idée d’une vie antérieure et son mode de vie occidental ?

Il vaut la peine d’écouter Abha Dawesar, qui a eu plusieurs fois l’occasion de dialoguer avec François Busnel (La Grande Librairie, et Le Grand Entretien sur France Inter). Le lecteur avance prudemment dans ce livre qui se mérite un peu et dont il faut éviter de perdre le fil ; mais indéniablement, il y a au bout de ce dédale des éclats de lumière sur ce qui donne (ou non) à chacun confiance en son avenir.

Sensorium / Abha Dawesar ; trad. de l’anglais (Inde) par Laurence Videloup. 396 p. – Éditions Héloïse d’Ormesson, 2012 (23€).

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